LES TROIS SAGES DE LA TERRE

En ce temps-là, la Chine, couleur d’albâtre au soleil couchant,

traversait des jours de décadence. On laissait s’écrouler les monuments,

les administrations se désorganisaient, l’empire était morcelé. Par une

singulière coïncidence, tous les souverains naissaient incapables ou

avec une tare qui rongeait leur intelligence. L’empereur King-Wang était

futile et ne s’intéressait plus qu’aux insectes et au plumage des

oiseaux. Le roi de Tsi était cruel et faisait mourir par plaisir. Le roi

de Lou n’aimait que l’art.

Et après les frontières de la Chine, par delà les déserts occidentaux,

dans les immenses régions chaudes de l’Inde couleur émeraude où le Gange

descend entre les jungles et les forêts vierges, les peuples étaient

malheureux à cause de la captivité de leur âme. Les prêtres, sous la

menace des Dieux, les avaient enfermés dans d’étroites castes et le ciel

de l’Inde était bas sur eux et la mort ne les délivrait pas à cause du

recommencement éternel des vies.

Et par delà le fleuve Indus, et par delà le fleuve Oxus, sur les rivages

de la Grèce couleur de marbre au soleil levant, sur toutes les terres

que baigne la mer couleur de saphir, la mer des barques phéniciennes et

des trirèmes de Carthage, il y avait chez les hommes aux yeux clairs et

à la barbe frisée l’attente anxieuse de la parole nouvelle qui rend plus

apte à penser, du verbe qui fait aimer par la lumière de l’explication.

Lao-Tseu était né en Chine. A Kapilavastu, en pays Çakia, naquit le

prince Siddartha, qui fut appelé le Bouddha, et de l’île de Samos, pour

s’en aller de ville en ville et de temple en temple, partit Pythagore.

Grâce à lui les belles formes en puissance dans la pierre se muèrent en

statues, les spéculations éparses devinrent des systèmes philosophiques,

des étincelles d’intelligence s’allumèrent sous les portiques des agoras

depuis Memphis jusqu’à Corinthe, depuis Syracuse jusqu’à Athènes.

Dans le même temps résonna la voix de ces trois sages. Quand le trésor

spirituel de l’humanité est en péril, alors paraissent ceux qui doivent

le sauver. Peut-être y avait-il un péril secret et c’est pourquoi les

êtres les plus élevés dans les hiérarchies humaines, les Seigneurs du

monde, envoyèrent ces trois messagers pleins d’amour et de science.

Mais ils ne se connurent pas. Ils se pressentirent seulement. Ils

s’appelèrent dans le silence des méditations. Ils ne triomphèrent pas de

la solitude imposée aux prophètes, de la limitation de la forme

physique. Chacun dut accomplir sa tâche tout seul, subir la lenteur de

l’enfance, supporter les peines et les travaux, les ingratitudes et les

haines, passer la porte de la mort sans avoir la récompense du résultat.

Car la loi est une pour tous, pour les plus grands comme pour les plus

petits.

Le roman de Confucius · 第 30 / 62 题