Le sous-préfet de Tséou disait avec orgueil, avec force, avec gravité:
--Il ne me fut donné qu’un fils.
Mais il savait bien qu’il en avait deux.
La ville de Tséou s’étageait au flanc d’une colline. Les plus belles
maisons étaient sur la hauteur et, à mesure que l’on descendait, les
jardins étaient plus petits et les toits, au lieu d’être d’ardoise,
étaient faits de chaume tressé. Selon une rigoureuse prescription,
toutes les rues avaient, chaque cent vingt tche, une lanterne de papier
peint. Il n’y en avait qu’une seule qui n’avait pas de lanterne, c’était
celle qui avait le plus besoin de lumière, une rue mal famée, au bas de
la ville, qui se perdait dans la vallée.
Pour ce qui est de cette rue, le sous-préfet de Tséou négligeait ses
propres ordonnances, car régulièrement, quand c’était la nouvelle lune,
il s’y glissait furtivement à la tombée de la nuit, il la descendait
d’un pas rapide. Il préférait alors ne pas être vu et il avait donné des
ordres secrets à ses fonctionnaires de police pour qu’aucune lanterne
n’y fût allumée.
--Le mal, disait-il, doit rester secret.
A la faveur de ces ténèbres, les mauvais hommes s’assemblaient, ils
buvaient du vin de riz dans des boutiques enfumées, des femmes
s’accroupissaient devant les seuils, la misère, immobile durant le jour,
s’agitait et souffrait davantage en cherchant la joie dans l’ombre.
Le sous-préfet avait honte de lui-même; mais, pour la satisfaction de
son désir, une force aveugle le poussait à se rendre chez une pauvre
créature appelée Lu, qui lui donnait un plaisir aussi humble que sa
propre âme.
Et, après une longue succession des visites du sous-préfet, Lu mit au
monde un enfant. Il était un peu contrefait, laid de visage, avec une
certaine expression de stupidité. Mais Lu l’aima d’un immense amour.
Sous le voile de la laideur apparente, l’âme pure des mères perçoit la
beauté réelle qui est indépendante des traits du visage.
--O sous-préfet de Tséou, dit-elle, quand ce fut la nouvelle lune après
la naissance, voici l’enfant qui est né de toi et que j’ai appelé
Mong-Pi.
Et le sous-préfet s’indigna fort de ces paroles et s’en alla pour ne
plus revenir. Ce fut à partir de ce jour que la rue mal famée au bas de
la ville eut des lanternes de papier peint.
Le visage de l’enfant devint moins stupide à cause de l’amour de sa mère
qui s’y reflétait. Toute la journée Lu le tenait dans ses bras et quand
elle avait bu elle le déposait sur le sol. Et comme l’unique pièce
qu’elle habitait était à l’endroit où la rue faisait une pente raide,
l’enfant, qu’elle avait placé sur le côté élevé, roulait vers le côté
bas et se heurtait aux murs de bambou. Elle le replaçait aussitôt, et
plus elle le replaçait, plus il roulait. Il roula tellement qu’à la fin
il fut plus contrefait qu’avant et qu’il ne pouvait faire quelques pas
sans boiter de droite et de gauche. Mais les dieux qui protègent les
enfants misérables de la mort avec une sollicitude plus grande que les
enfants riches, lui garantirent toutefois la vie.
Lu était une humble femme. Mong-Pi fut un humble enfant. Le sous-préfet
de Tséou se détournait avec colère quand il les croisait dans une rue.
Jamais Mong-Pi n’osa s’approcher de lui. Parfois seulement il le suivait
de loin quand il se promenait dans la campagne et, le soir, il se
postait devant sa maison et il regardait s’allumer les lumières des
fenêtres.
Et le sous-préfet de Tséou était très irrité de cette ombre enfantine
qui suivait son ombre.
La nuit où naquit Confucius, la nuit où les Dragons ailés planèrent et
où les cinq Vieillards descendirent, Mong-Pi était assis sur le chemin.
Mais il ne vit ni les Dragons ni les Vieillards. Il perçut que Tchang
sur le seuil élevait au ciel un enfant.
--Puisse cet enfant-là, se dit-il, être posé sur un sol bien plat!
Et il s’éloigna en courant très vite.
Jamais plus il ne suivit dans ses promenades le sous-préfet Tséou.