Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des
événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la
manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas
merveilleux, même la simple naissance?
Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa
pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour
Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du
phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux
êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins
étonnantes.
Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée,
descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées
convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces
inspirent.
Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de
Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de
soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais
la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle
avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette
était écrit: «Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais
sans royaume.»
Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers,
Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.
Mais, comme elle avait du bon sens, elle s’en émerveillait bien moins
que de ce qui lui était arrivé pendant la nuit quand elle s’était
étendue à côté du sous-préfet de Tséou.
Et quand, neuf mois après, elle apprit que deux Dragons ailés avaient
enlacé sa maison durant qu’elle souffrait des douleurs de l’enfantement
et que les cinq Vieillards sacrés, esprits des cinq planètes du ciel,
étaient descendus dans sa cour pour s’entretenir des choses célestes,
elle détourna la tête et considéra son ventre, comme le symbole d’un
mystère vulgaire mais immense, mystère plus mystérieux que la présence
des deux Dragons ailés et des cinq Vieillards planétaires.