LES SALUTATIONS DE CONFUCIUS

Durant toute son enfance le petit Confucius salua. Il salua les

tablettes ancestrales dans l’ombre du Miao imprégné d’encens; il salua

sa mère, sortant à l’aurore de sa chambre, imprégnée de lavande. Il

guetta son père devant la porte pour le saluer quand il rentrait,

imprégné de la poussière des rues; il observa afin de les imiter les

révérences que les personnes âgées se faisaient entre elles; il salua

dans la rue les gens qui passaient, quand ils avaient des broderies sur

leur robe; il salua ses camarades en jouant avec eux et il leur enseigna

des saluts; il salua les vieux cyprès pour leur majesté et leur

droiture, les jeunes roses pour leur parfum, les pierres pour leur

caractère solide, le ciel pour sa fluidité. Et quand il eut conscience

des pures qualités dont son âme se remplissait, il aurait voulu se

saluer lui-même pour honorer la vertu naissante.

Son père, le sous-préfet, mourut; il salua sa tombe. Des jours

difficiles vinrent; il salua la pauvreté. Puis il fallut s’instruire; il

salua l’école.

Modestie, application, douceur étaient ses attributs quotidiens. La

politesse lui apparaissait comme une sublime expression de perfection

humaine. Toutes les formes lui en étaient chères et la seule résonnance

du mot politesse l’emplissait d’une délectation idéale. Il trouvait tous

les usages respectables parce que c’étaient des usages. Tous les rites

devaient être célébrés parce que les rites font une chaîne qui ne doit

pas s’interrompre. Toutes les adorations étaient légitimes parce

qu’elles étaient anciennes. Mais il honorait avant toute chose la

convenance et la mesure, avec la réserve pourtant qu’il ne fallait les

honorer que d’une manière convenable et mesurée.

Vers quinze ans une habitude de prosternation avait légèrement incliné

son corps en avant. Son crâne avait perdu son étrange forme

d’amphithéâtre et s’était modelé normalement. Il avait un visage

régulier, des gestes un peu lents, une légère onction dans la voix. Une

buée voilait ses yeux et il baissait souvent les paupières afin

d’atténuer cette trahison du regard par où jaillit la sincérité, car il

savait déjà combien une sincérité excessive est inconvenante et

saugrenue dans les rapports des hommes entre eux.

Une renommée de piété filiale, d’amour de l’étude et du respect des

choses respectables s’était répandue autour de lui et, comme pour tous

ceux qui ont la renommée d’une qualité, cette qualité augmenta par

l’idée qu’on avait d’elle. Il interrompait quelquefois son repas pour se

jeter aux pieds de sa mère surprise. La consommation d’encens sur

l’autel des ancêtres devint telle que, pour y suffire, il alla vendre

certains bijoux qu’il jugeait méprisables parce qu’ils n’avaient pas de

caractère sacré. Il prit l’habitude, quand quelqu’un se présentait, pour

le voir, sur le seuil de la maison, de s’élancer à sa rencontre les bras

étendus et les agitant comme des ailes, pour lui montrer que, dans son

ivresse de politesse, il volait au-devant de lui.

Il tomba malade et fut obligé de se coucher la première fois qu’il vit

une comète dans le ciel, parce que cette singularité lumineuse

contrariait l’habitude, troublait l’ordre, interrompait l’harmonie...

Mais le troisième soir de sa maladie, il se leva précipitamment, sortit

de la maison malgré les prières de sa mère et gravit en courant la

colline qui domine Tséou afin de saluer solennellement la comète. Elle

avait disparu, et Confucius médita longtemps sur cette irrégularité

céleste, cette fantaisie du divin.

Le roman de Confucius · 第 15 / 62 题