Deux hommes sublimes sont venus presque en même temps dans la Chine
couleur de riz, et l’un est l’homme du pavot blanc et l’autre est
l’homme du pavot noir. Pourquoi deux hommes sublimes sont-ils venus
presque en même temps? Il serait plus sensé de demander pourquoi il y en
a des millions qui sont venus, dépourvus de toute sublimité?
Hélas! L’humanité est comme un escargot à qui il est ordonné de faire
dix mille fois le tour d’une montagne immense. La fin de la course est
si éloignée qu’il semblerait logique que l’escargot en prît à son aise
et qu’il cheminât sans hâte, laissant derrière lui sa traînée de bave.
Mais non, une loi singulière l’oblige à se tourmenter pour avancer
toujours plus vite.
Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres
parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel
et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et
une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien
fidèle.
Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde
profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa
parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à
travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit
représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit
pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.
Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le
bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les
canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le
saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le
ciel avec étonnement.
Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le
bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté
pile et le côté face; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine
couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.