Et cinquante-quatre ans plus tôt, dans le montueux royaume de Thsou, une
pauvre paysanne vieillissante était devenue l’épouse d’un paysan
grossier. Ils ne se connurent qu’une seule nuit, celle où la grande
comète parut sur le montueux royaume de Thsou, mettant des flammes
rouges et bleues sur le mica des rochers et faisant couler dans les
fleuves de larges traînées lumineuses.
Ils s’aimèrent dans le creux d’un sillon, durant cette resplendissante
nuit, et quand, au matin, la comète s’effaça, le paysan grossier rendit
l’âme.
La pauvre femme vieillissante s’en alla le long des chemins; de porte en
porte elle frappa pour se louer comme servante. Mais quand sa grossesse
fut visible, le maître pour lequel elle arrachait les mauvaises herbes
dans les rizières fut mécontent et la renvoya. Elle erra longtemps, au
hasard, misérable et sans nourriture. Et la nuit où la grande étoile
filante partagea le ciel en deux, le ciel du royaume de Thsou, elle
était assise sous un prunier et elle mit au monde un fils.
Les cheveux et les sourcils de l’enfant étaient aussi blancs que la
neige et son regard avait une étrange profondeur, à cause de la lumière
de l’étoile filante qui y était demeurée.
La mère donna à son fils le nom de l’arbre qui l’avait abritée. Mais
elle s’aperçut ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort allongés,
et elle l’appela Prunier-Oreille. Elle marcha avec orgueil, portant
l’enfant entre ses bras et le montrant aux gens qui passaient.
Et ce fut le peuple étonné des sourcils et des cheveux blancs de
l’enfant qui le nomma Lao-Tseu: vieillard-enfant.
Certes, tous les enfants ont l’air de vieillards par la grimace et par
les rides, mais celui-là seul avait les signes de la sagesse, celui-là
seul avait aux yeux la lumière de l’étoile filante, ear c’était Lao-Tseu
le divin, l’unique, celui qui était chargé d’apporter la vérité secrète
à la terre des hommes raisonnables et enfantins, laborieux et timides,
superstitieux et positifs, à l’immémoriale terre de Chine.