LE GARDIEN DE LA MAISON DE CONFUCIUS

En hiver, à la IIe lune de la 21e année du règne de Ling-Wang, dans le

montagneux royaume de Lou, sous le toit plat d’une petite maison de

bambous, naquit Khoun-Fou-Tseu, que les hommes barbares de l’Occident

appellent Confucius.

Tchang, le gardien de la petite maison de bambous, était occupé à

recoller sur la porte les images en papier des esprits tutélaires des

seuils, quand une servante lui confia l’enfant pour qu’il l’élevât vers

la naissante lumière du soleil.

Et Tchang, qui atteignit une extrême vieillesse et survécut à Confucius,

racontait plus tard aux pèlerins que le merveilleux enfant avait, en

apparaissant au monde, le crâne en forme d’amphithéâtre et qu’il s’était

incliné à plusieurs reprises avec une solennité calculée, pour exprimer

son amour précoce des révérences prescrites et des rites obligatoires.

Tchang racontait encore bien d’autres prodiges. Mais il les racontait en

riant parce que, malgré sa simplicité, Confucius lui avait enseigné les

vérités principales qu’il détenait.

Tchang savait donc que la raison est supérieure à toute chose, que le

monde se transforme sans prodiges, sans divine intervention, par la

logique des enchaînements.

Durant bien des années, il avait entendu, la nuit, marcher les diables

sur les collines boisées, et le serpent aquatique, Wei, respirer

tristement, au bord de la rivière. Il était délivré de ces craintes!

Plus d’amulettes contre les maléfices! Plus de suppliques aux âmes

errantes! Depuis longtemps il avait jeté les encombrants talismans qui

écartent les maladies. Quelle joie, après avoir passé pour stupide

pendant cent années, d’être un sage affranchi de superstitions! Quelle

grande joie vraiment!

Et à cause de cela, sa face qui ressemblait, malgré la vieillesse, à une

large citrouille lunaire, prenait parfois une expression de vide et de

désespoir. Car il savait aussi qu’il ne serait pas gardien d’une petite

maison de bambous dans l’inconnaissable royaume des morts et qu’il ne

reverrait plus jamais son maître bien-aimé, pourri maintenant entre les

quatre planches de son cercueil double, sous le tumulus couvert de

narcisses.

Le roman de Confucius · 第 10 / 62 题