E. F.

_Mouvement littéraire._

_La Victoire à Sedan_, par Alfred Duquel (Albin Michel, 3 fr.

50).--_Mémoires de Mme Roland_, nouvelle édition critique, par Cl.

Perroud (Plon, 2 vol., à 5 fr. chacun).--_Le Pape et l'Empereur_, par

Henri Welschinger (8 fr.).--_Sur la pierre blanche_, par Anatole France

(Calmann-Lévy, 3 fr. 50).

La Victoire à Sedan.

Le 1er septembre 1870, le commandement du maréchal de Mac-Mahon était

remis, vers huit heures, au général Ducrot. La retraite sur Mézières

était-elle praticable? Peut-être le 31 août aurait-on pu y songer, mais,

le lendemain, la route était complètement fermée par les forces

allemandes; tous les canons de la quatrième armée prussienne étaient

installés le long du bois de la Félizette et de chaque côté de la ligne

de Mézières. Comment faire passer sous leur feu une cohue démoralisée?

Mais y avait-il un endroit par où l'on pouvait sortir de cet entonnoir

de Sedan où l'armée française avait été conduite? Oui, et c'était

Bazeilles-Carignan, affirme M. Duquet, avec le général de Wimpfen, le

général Chanzy et M. Jules Claretie. Là, le général Lebrun était

vainqueur des Bavarois, qu'il avait décimés. En continuant de garnir les

hauteurs de Saint-Menges et en jetant de bonne heure, le 1er septembre,

les troupes sur ce point, au lieu de les diriger vers l'ouest, il était

même possible de changer la déroute en triomphe. «Pour le moment, disait

M. Wimpfen à M. Ducrot, Lebrun a l'avantage; il faut en profiter. Ce

n'est pas une retraite qu'il nous faut, c'est une victoire.»

Au début de la guerre, les fautes de tactique du commandement prussien

furent innombrables; à Spickeren, à Saint-Privat, la victoire vint, à

plusieurs reprises, se poser jusque dans nos mains sans qu'on ait su la

retenir. A Sedan même, un véritable homme de guerre, dès le commencement

de la lutte et au dernier moment même, le 1er septembre, eût culbuté

l'ennemi, de telle sorte qu'au lieu de la capitulation nous eussions eu

la victoire de Sedan.

M. Alfred Duquet, dont l'oeuvre militaire est si considérable et le

patriotisme si éclairé, nous raconte nos désastres et montre comment on

aurait pu les éviter.

Mémoires de Mme Roland.

Elle les écrivit dans sa prison, à l'Abbaye et à Sainte-Pélagie, du 1er

juin 1793 au 8 novembre de la même année, jour de son jugement et de son

exécution. Ils comprennent les cahiers où elle raconte son enfance et sa

jeunesse, d'autres où, sous les titres de: _Notices historiques,

Portraits et Anecdotes, Premier Ministère, Second Ministère_, etc., elle

justifie les actes politiques de son mari ou les siens. A Bosc, puis à

Mentelle, elle faisait passer, de sa prison, ce qu'elle écrivait. Le

premier donna, en 1795, une édition, mais non complète, des _Mémoires_.

D'après un manuscrit autographe, légué par la fille des Roland à la

Bibliothèque Nationale et dont celle-ci prit possession le 13 novembre

1858, MM. Dauban et Feugère publièrent, presque simultanément, en 1864,

un texte plus exact et plus étendu de l'oeuvre de Mme Roland. Deux

cahiers, entrés en 1892 dans notre grande Bibliothèque, manquaient aux

éditions de M. Dauban et se lisent dans la nouvelle publication de M.

Perroud, enrichie de notes savantes, mise en un ordre strict et précédée

d'une notice substantielle. Des lettres inédites, des appendices, des

récit de la mort par Sophie Granchamp, ont été joints aux _cahiers_ par

M. Perroud et donnent à ses deux volumes une valeur toute nouvelle. Née

en 1754, Marie-Anne Philipon épousa, le 4 février 1780, Roland de la

Platière, inspecteur des manufactures. De 1784 à 1789, les Roland

vécurent soit à Villefranche-en-Beaujolais, soit à deux lieues de là, au

Clos. Élu officier municipal de Lyon en février 1791, il est chargé de

plaider à Paris, auprès de l'Assemblée nationale, les intérêts

financiers de la ville. Toute pénétrée de Plutarque et de Rousseau,

républicaine et stoïcienne, sa femme l'accompagnait; elle ouvrit chez

elle le salon de la Révolution, où l'on voyait, mêlé à Brissot, à

Pétion, à Buzot, Robespierre dont le silence ne se rompait que rarement.

Ne fait-il pas songer au tigre dans la bergerie? Sous la Législative,

Roland fut ministre de l'intérieur de mars 1792 au 13 juin de la même

année. Congédié, ainsi que ses collègues, par Louis XVI, il revient au

pouvoir après le 10 août et l'abolition de la royauté. Danton était

ministre de la justice. Quel portrait en trace Mme Roland, qui le prit

en horreur, surtout après les massacres de septembre, et qui nous

entretient de lui longuement dans des pages en partie inédites jusqu'à

M. Perroud. «Je regardais cette figure repoussante et atroce,... je ne

pouvais appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage.» La mort de

Marat remplit Mme Roland d'enthousiasme pour Charlotte Corday. Jugeant

inefficace sa lutte contre la Commune de Paris, contre les arrestations

et les exécutions arbitraires, Roland donna, dans une lettre rédigée par

sa femme, sa démission de ministre de l'intérieur. Je ne sais rien de

plus instructif et qui nous montre mieux le sain jugement de Mme Roland

que ces pages, inexactement connues avant la publication de M. Perroud.

Revenant en arrière dans le morceau intitulé _Brissot_, elle exprime son

opinion sur les hommes marquants de la Constituante, qu'elle a seulement

aperçus. «J'entendis, mais trop peu, l'étonnant Mirabeau, le seul homme

dans la Révolution dont le génie pût diriger des hommes et impulser une

assemblée... Il fallait le contrepoids d'un homme de cette force pour

s'opposer à l'action d'une foule de roquets et nous préserver de la

domination des bandits.» Dans sa prison, elle se plaisait en ses

souvenirs et à noter les hommes de la Révolution. Elle n'est pas

flatteuse pour Necker, «qui faisait toujours du pathos en politique

comme dans son style, homme médiocre, dont on eut bonne opinion parce

qu'il en avait une très grande de lui-même». Pas une figure de la

terrible époque qui ne paraisse dans ces cahiers de Mme Roland. Elle

alla, le 8 novembre, au milieu d'une foule immense, de la Conciergerie à

l'échafaud, dressé sur la place de la Révolution. Elle passa par ce

Pont-Neuf au bord duquel se dressait la maison de son enfance, souriant

à Sophie Granchamp qu'elle distingua au poste convenu. Son seul crime,

c'était d'avoir correspondu avec les girondins poursuivis et d'être la

femme de Roland. Celui ci, en apprenant cet assassinat, se donna la mort

près de Rouen; Buzot, qu'elle avait aimé d'un amour aussi pur que fort,

ne tarda pas à suivre le conseil que l'amie lui avait donné dans une

lettre: «Si l'infortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi, ne

souffre point qu'une main mercenaire se lève sur toi, meurs libre comme

tu sus vivre». Il se porta lui-même le coup mortel, aux environs de

Saint-Emilion, entre le 19 et le 26 juin 1794. Grâce à cette édition

aussi complète que possible des oeuvres de Mme Roland, nous pouvons

connaître mieux les hommes de la grande tragédie révolutionnaire.

Le Pape et l'Empereur.

Dans la lutte entre Pie VII et Napoléon, M. Henri Welschinger n'hésite

pas à prendre parti pour le pape. Comment l'empereur, sacré par le pape

à Notre-Dame, ne lui fût-il pas reconnaissant de son long voyage? La

veille de la cérémonie, averti par Joséphine qu'il n'y avait pas union

religieuse entre elle et l'empereur, Pie VII avait exigé qu'on y pourvût

sur-le-champ. Or, Napoléon songeait déjà au divorce. Jérôme Bonaparte

s'étant lié légitimement avec une jeune Américaine, Mlle Patterson,

Napoléon exigea que le pape brisât cette union. Pie VII refusa de se

soumettre à cette volonté impériale. Une autre résistance du pontife fit

déborder la coupe: il persista, malgré les ordres de Napoléon, à ne pas

fermer ses ports aux Anglais et à conserver les étrangers dans ses

États. D'Allemagne, le 17 mai 1809, l'empereur, par décret, déclara les

possessions pontificales réunies à l'empire et, à l'excommunication

affichée contre lui et ses conseillers, répondit par l'enlèvement de Pie

VII qui fut conduit à Savone.

Dans ces circonstances, le pape refusa aux évêques choisis par Napoléon

l'institution canonique. En 1811, l'empereur convoqua un concile

national, lui demandant, en particulier, d'affirmer que le métropolitain

ou le plus ancien évêque de la province ecclésiastique, en cas de

vacance de plus d'un an, avait le droit de conférer l'institution

canonique. Irrité contre le concile, qui ne montre pas assez de

souplesse, Napoléon le dissout, mais en groupe un autre qui peut passer

pour sa continuation. C'est à cette querelle théologique de

l'institution que s'acharne le maître de l'Europe. A Fontainebleau, où

il fait transporter le pape, il essaye de lui faire signer le Concordat

de Fontainebleau (janvier 1813); après avoir mis son seing à des

articles de concession assez marquée, le pape, malade, débilité, se

ressaisit. On connaît la suite: l'invasion, le retour à Rome du

souverain pontife. Au fond, la pensée de Napoléon nous est révélée dans

ses _Mémoires_, dictés de Sainte-Hélène: installer le pape et les

cardinaux dans l'île Saint-Louis, avec Notre-Dame remplaçant

Saint-Pierre.

Personne, mieux que M. Welschinger, coutumier des bonnes études

historiques, écrivain et savant, ne pouvait nous peindre cette longue

bataille du pape et de l'empereur.

Sur la pierre blanche.

Le livre de M. Anatole France parait au moment où je corrige les

épreuves de cet article. Le charmant et subtil écrivain nous y présente

plusieurs jeunes gens discutant de toutes choses, dans la ville de Rome.

L'empire romain, le christianisme, la guerre entre la Russie et le

Japon, les idées socialistes, les songes d'avenir, se succèdent

rapidement dans leurs vives conversations. Au fond, l'auteur, sorti de

son dilettantisme, jeté en pleine lutte, a répandu, sur la _Pierre

blanche_, toute sa pensée philosophique, religieuse et sociale.

E. Ledrain.

Ont paru:

Histoire.--_Le Réveil de la nation arabe dans l'Asie turque_, par Négib

Azoury. In-18, Plon, 3 fr. 50;--_Mme Récamier et ses amis_, d'après des

documents inédits, par Édouard Herriot. 2 vol. in-8°, dº, 15

fr.--_Mémoires du comte de Rambuteau_, publiés par son petit-fils, avec

une introduction et des notes, par G. Lequin. In-8°, illustré,

Calmann-Lévy, 7 fr. 50.--_Joachim Murat_ (1767-1815), par Jules Chavanon

et Georges Saint-Yves. In-18, Hachette, 3 fr. 5.--_Une chouannerie

flamande au temps de l'Empire_ (1813-1814), _Louis Fruchart, dit Louis

XVII_, par Paul Fauchille. In-8°, Pedone, 7 fr. 50.--_Les Origines de la

Réforme_, par P. Imbart de La Tour. I. _La France moderne_, in-8º,

Hachette, 7 fr. 50.

Divers.--Les _Fléaux de la peinture_, par E. Dinet, préface de Georges

Lafenestre. In-18, Rey, 1 fr. 50.--_Jean Petitot et Jacques Bordier_,

deux artistes huguenots du dix-septième siècle, par Ernest Stroehlin.

In-8°, avec 21 planches, Kündig, Genève, 10 fr.--_Études économiques sur

l'antiquité_, par Paul Guiraud. In-18, Hachette, 3 fr. 50.--_Les Joueurs

d'épée à travers les siècles_, par Gabriel Letainturier-Fradin. In-8°,

illustré, Flammarion, 7 fr. 50.--_L'Escrime du sabre_, par Luigi

Barbasotti, traduction française. In-18, illustré, Rothschild, 10

francs.

[Illustration: CROQUIS DU COMBAT DE SAN-DE-POU La 2e armée russe

occupait, d'après les dernières dépêches, la position que lui attribue

notre croquis sur la rive droite du Houn-Ho.]

L'Illustration, No. 3233, 11 Février 1905 · 第 23 / 27 题