La ville de Melun vient de fêter le centième anniversaire d'un de ses
notables habitants, M. Emmanuel-Auguste Desmarest, commandant en
retraite, officier de la Légion d'honneur, né à Huningue (Alsace), le 8
février 1805.
[Illustration: Le commandant Desmarest]
Toute localité ayant le rare privilège de posséder un centenaire en tire
quelque vanité, d'ailleurs bien légitime: chez notre fragile espèce,
savoir pratiquer l'art difficile de vivre un siècle n'est point un mince
mérite, et il est naturel que le prestige qu'il confère au vainqueur du
temps excite la fierté de ses proches concitoyens. Melun devait donc un
public hommage à son centenaire; d'autant plus que le cas de M.
Desmarest est particulièrement extraordinaire.
En effet, cet homme prédestiné à une exceptionnelle longévité a traversé
les vicissitudes les plus propres à abréger son existence. Il exerce
d'abord la profession paisible de graveur sur métaux, puis, épargné par
la conscription, il s'oriente vers l'industrie, où, s'il n'est pas
assuré de faire fortune, il a du moins chance de cheminer sans trop de
risques jusqu'à la halte finale que son bon tempérament lui permet
d'espérer lointaine. Mais soudain, à l'âge de vingt-sept ans, il se
souvient qu'il est fils et petit-fils de soldats, l'atavisme éveille en
lui une vocation tardive, il s'engage, en 1832, dans l'infanterie: le
voilà embrassant la carrière militaire périlleuse entre toutes.
Au bout de huit ans, le conscrit volontaire a conquis l'épaulette; en
1848, il est capitaine adjudant-major au 11e léger, après avoir guerroyé
en Kabylie. En 1850, il tient garnison à Angers, au moment de la fameuse
catastrophe du pont suspendu, dont la rupture précipite dans la Maine
trois compagnies de son régiment. Deux cents hommes périssent engloutis;
lui, échappe à la noyade et accomplit plusieurs sauvetages qui lui
valent la croix. En Crimée, il prend part aux batailles de l'Alma,
d'Inkermann, de Traktir, au siège de Sébastopol; à Malakof, une
poudrière, en sautant, l'ensevelit sous ses décombres; il se relève
assez valide pour recevoir sa promotion de chef de bataillon. Et, en
1859, on retrouve le commandant Desmarest en Italie, où, avec le 52e de
ligne, il se signale par sa bravoure, le soir de Magenta. A la fin de
1862, il quitte l'armée, comptant trente ans de service, douze
campagnes, huit blessures; mais la guerre de 1870 ravive l'ardeur
belliqueuse du vaillant retraité de soixante-cinq ans: il organise un
corps de francs-tireurs et reçoit une neuvième blessure,--dont il
guérit...
N'est-elle pas vraiment curieuse, l'histoire de ce centenaire qui a
gagné haut la main la gageure qu'il semblait avoir faite avec la mort?
Citoyen de Melun depuis trente-trois ans, M. Desmarest y a tout
doucement atteint sa «centième», entouré par une gouvernante dévouée,
Mlle Marie Brunet, d'une sollicitude quasi filiale.
Il n'a pas de descendance, car il est resté célibataire: en biographe
consciencieux, nous constatons simplement le fait, sans y entendre
malice; il serait d'ailleurs aussi téméraire que peu galant de le
rattacher à la psychologie de la longévité.