Si le combat de San-De-Pou est resté localisé sur une partie de
l'immense front (100 kil.) des armées russes et japonaises, il n'en a
pas moins été acharné et meurtrier comme les batailles de septembre et
d'octobre. Les Japonais avouent 7.000 hommes de pertes. On en attribue
10.000 aux Russes.
On a dit que cette opération n'avait eu d'autre but que de détourner
l'attention des mauvaises nouvelles de Saint-Pétersbourg. Les tacticiens
ont vu plutôt en elle une reconnaissance offensive destinée à préparer
une prochaine action générale. Enfin, le retour en Russie du général
Grippenberg, qui l'a dirigée, semblerait indiquer que le commandant de
la 2e armée a agi, soit dans l'initiative, soit dans l'exécution,
contrairement aux ordres de Kouropatkine.
Quoi qu'il en soit, le combat de San-De-Pou mérite, à tous égards, une
attention spéciale.
Dans la nuit du 24 au 25 janvier, l'armée de Grippenberg exécutait, par
la rive droite du Houn-Ho, un mouvement tournant, qui surprenait
complètement l'adversaire. Dès le 25, elle franchissait la rivière,
enlevait Kaïlatosa, Tchi-Taï-Tsé, Namaki, Kheigoutaya, Souma-Pou, etc.
La région est absolument plate, riche, très populeuse et semée de
villages entourés de murs. Les Japonais les avaient tous transformés en
véritables forts.
Le 26, l'offensive vigoureuse se continuait jusqu'à San-De-Pou. Cette
localité importante avait été formidablement organisée par les
défenseurs. Les Russes parvenaient bien à enlever, au prix de grosses
pertes, les lignes extérieures et à pénétrer dans le village, mais ils
ne pouvaient emporter le réduit entouré d'une triple enceinte
d'obstacles artificiels que leur artillerie n'avait pas su ou pas pu
entamer.
Le. 27, renforcés à leur aile gauche, les Japonais parviennent à
repousser leurs adversaires des abords immédiats de San-De-Pou et de
quelques villages avoisinants. L'offensive russe était arrêtée.
En même temps, Oyama lançait des forces assez importantes contre le
centre de Kouropatkine, du côté de Cha-Ho-Pou. Cette diversion,
d'ailleurs, échoua complètement; mais il se peut qu'elle ait empêché les
Russes de prendre de ce côté une offensive qui eût favorisé les
opérations de Grippenberg.
La lutte acharnée qui s'est livrée autour de San-De-Pou semble terminée
depuis la fin de janvier. Elle est seulement prolongée par des
escarmouches locales presque incessantes, telles que la prise
successive, deux ou trois fois par chacun des partis, du village de
Kekeoutaï et l'attaque dirigée sans succès, dans la nuit du 3 février,
par un régiment japonais, sur Tchang-Tan.
De graves dissentiments, nous l'avons dit plus haut, paraissent s'être
élevés entre le généralissime Kouropatkine et le commandant de la 2e
armée Grippenberg, qui se plaindrait de n'avoir pas été soutenu par une
offensive du centre. Il est difficile d'émettre sur ce point un jugement
quelque peu certain, à la distance où nous sommes du théâtre des
opérations, dans l'ignorance absolue où nous nous trouvons des
intentions du commandement, des moyens exacts dont il dispose et de
mille circonstances ambiantes qui nous échappent.
Ces dissentiments sont-ils la seule cause de l'arrêt de l'offensive
russe? La rigueur exceptionnelle de la température, descendue à 20 et 25
degrés de froid au milieu d'affreuses tourmentes de neige, les habiles
dispositions défensives des Japonais, l'arrivée à temps de leurs
renforts soigneusement échelonnés, la diversion de Nodzu à Cha-Ho-Pou,
ne sont-elles pas les véritables motifs de cet arrêt? Nul ne saurait
aujourd'hui le discerner avec certitude.
En tout cas, si les opérations de San-De-Pou n'ont pas procuré les
résultats décisifs qu'elles eussent pu donner, il est évident qu'elles
ont, du moins, mis l'aile droite russe dans une position avantageuse
qui, malgré le léger recul des 27 et 28 janvier, ne laisse pas de
constituer pour la gauche japonaise un sérieux danger.
Les Russes, d'ailleurs, ne restent pas inactifs: un jour, ils reprennent
un village qui consolide leur position sur le Houn-Ho; un autre, c'est
la cavalerie cosaque qui pénètre jusqu'à Labataï, au milieu des convois
japonais, ou bien un détachement qui détériore la voie ferrée au sud de
Liao-Yang.
Les Japonais n'ont pas pu refouler les Russes de la position menaçante
qu'ils occupent depuis quelques jours. On peut donc penser maintenant
que les progrès accomplis de ce côté ont un caractère définitif. En ce
cas, si une bataille générale s'engage d'ici peu, la position prise par
la 2e armée russe peut avoir sur les événements une influence capitale.
L. de Saint-Fégor.