Le mardi matin, après avoir déjeuné à l'auberge du Cygne, nous partons

pour Anvers. Je paye huit sous pour le transport. Je fais au charbon le

portrait d'Hans Luber, d'Ulm; il veut me le payer un florin, mais je

refuse toute récompense.

La troisième semaine après Pâques, je suis pris d'une fièvre froide qui

m'affaiblit et me tourmente beaucoup. J'ai de violents maux de tête.

Déjà, lors de mon séjour en Zélande, j'avais gagné une infirmité telle

que personne n'en a jamais vu, et je l'ai toujours.

Je paye en plusieurs fois au médecin trois florins et vingt sous à

l'apothicaire. Pendant ma maladie, Rodrigues m'envoie beaucoup de

sucreries. Je donne quatre sous à son domestique. Je fais le portrait de

maître Joachim[116] au poinçon et une autre figure. J'envoie à Nuremberg

un sac rempli d'effets à l'adresse de Hans Imhoff. Je paye treize sous

pour l'emballage à Hans Rabner, et un florin au voiturier. Je fais accord

pour le transport d'Anvers à Nuremberg de ce paquet qui pesait un

quintal, à raison d'un florin et un liard. Je donne quatorze sous au

docteur, à l'apothicaire et au barbier; de plus, à maître Jacques le

médecin, quatre florins de gravure. Je dessine au fusain le portrait de

Thomas Polonius de Rome.

[116] Joachim Patenier. Le peintre de Dinant paraît avoir

quarante-cinq ans environ. Il est en buste, vu de trois quarts,

et coiffé d'un bonnet bizarre à deux étages, dont le premier est

en fourrure. Les épaules sont couvertes d'un manteau bien drapé,

qui laisse entrevoir un vêtement de chambre, d'une forme

excentrique. Son cou est nu. Au haut de la planche à gauche,

l'année 1521 et le chiffre d'Albert Dürer sont gravés sur un fond

gris. Hauteur, 7 pouces 8 lignes, en comptant la petite marge du

bas qui a 4 lignes.

Il est prouvé aujourd'hui que ce portrait a été dessiné par Albert

Dürer et gravé par Cornelius Cort.

Mon tabart de camelot a absorbé vingt et une aunes brabançonnes: ces

aunes ont trois grands doigts de plus que celles de Nuremberg. J'ai

acheté à cet effet trente-quatre aunes d'étoffe espagnole noire pour

faille à trois sous. Total dix florins deux sous.

Je paye un florin au pelletier pour la confection.

Pour deux aunes de garniture de velours, je donne cinq florins; pour de

la soie, du cordonnet et du fil trente-quatre sous, pour le coupeur

trente sous, pour le camelot quatorze florins un sou, et cinq sous au

domestique.

Je vends des gravures pour cinquante-trois sous, que je prends sur moi

pour mes dépenses.

Le dimanche qui précède les Rogations, maître Joachim Patenier, bon

paysagiste, m'invite à son mariage. J'y vois deux pièces de théâtre,

dont la première surtout est fort drôle. Je donne six sous au docteur.

Le dimanche après l'Ascension, le peintre sur verre Thiéry (d'Anvers)

m'invite fort amicalement à dîner avec plusieurs autres personnes parmi

lesquelles se trouve Alexandre, un orfévre très-riche.

Le dîner est fort bon, et l'on me fait de grands honneurs. Je dessine

deux portraits au charbon, celui de maître Marx, orfévre à Bruges, et

d'Ambroise Hochstetter, chez qui j'ai dîné. Je prends six repas chez Mme

Tommaso. Je donne au médecin étranger une Vie de la Vierge, une autre au

valet de chambre de Marx, huit sous au docteur, et quatre sous à celui

qui m'a lavé à neuf un vieux bonnet. Je perds quatre sous au jeu.

J'achète un nouveau bonnet de deux florins, et je change mon vieux bonnet

qui est en étoffe trop grossière. Je remets six sous pour cet échange.

Je fais à l'huile le portrait d'un duc, celui de Joost mon hôte, et celui

du receveur Sterk, très-bien soigné et d'une valeur de vingt-cinq

florins. Il me donne vingt florins et un florin à Suzanne.

Je dessine de nouveau le portrait de la femme de Joost.

Le vendredi avant la Pentecôte de l'année 1521, le bruit court à Anvers

que Martin Luther[117] a été fait traîtreusement prisonnier.

[117] Albert Dürer ajouta facilement foi à cette fausse nouvelle

de l'emprisonnement et de la mort de Martin Luther, et il en fut

fort attristé. Cet enlèvement n'avait pourtant pas été fait par

ses ennemis, mais par ses amis. Lorsque Luther fut mis au ban de

l'empire par Charles V, l'électeur, Frédéric III de Saxe,

craignit qu'il ne lui arrivât malheur. Il résolut donc de le

mettre en lieu sûr, et donna l'ordre à quelques hommes de

confiance de l'enlever. Cet ordre fut exécuté par Jean de

Berlepsch et Burkard de Kund, accompagnés de trois valets, le 4

mai 1521, pendant que Luther traversait la forêt de Thuringe,

entre le château d'Altenstein et la petite ville de Walterhausen;

on l'emmena sous un déguisement au château de Wartburg, près

d'Eisenach. Là, il écrivit plusieurs ouvrages et y resta jusqu'au

1er mars de l'année suivante, époque à laquelle il retourna à

Wittenberg.

On lui avait donné un sauf-conduit, et il était accompagné d'un héraut

d'armes de l'empereur Charles, qui devait le protéger; mais lorsqu'ils

furent arrivés près d'Eisenach, dans un endroit isolé, le héraut lui

déclara qu'il cessait d'être son guide et le quitta. Alors survinrent dix

cavaliers qui emmenèrent, trahi et vendu, l'homme pieux, éclairé par le

Saint-Esprit, qui était parmi nous le représentant de la véritable foi

chrétienne. Vit-il encore, ou l'ont-ils assassiné? Je ne le sais pas.

Mais ce que je sais, c'est qu'il aura souffert pour la vérité, parce

qu'il a essayé de punir le papisme autrichien qui conspire de tout son

pouvoir contre l'affranchissement promis par le Christ, nous ravit notre

sueur et notre sang, dont il se nourrit honteusement, peuple fainéant et

infâme qu'il est, tandis que les hommes malades et altérés meurent de

faim. Mais ce qui m'attriste surtout, c'est de voir que notre Dieu veut

peut-être nous laisser longtemps encore dans cette doctrine fausse et

aveugle inventée par des hommes qu'ils appellent _les pères_, qui sont

cause que la parole divine nous a été faussement interprétée en beaucoup

d'endroits, ou qu'on n'en a pas tenu compte. O Dieu, qui es dans le ciel,

prends-nous en pitié! O Seigneur Jésus, X P E, prie pour ton peuple,

délivre-nous au temps prédit, conserve en nous la véritable foi

chrétienne; rassemble par ta parole, appelée dans la Bible la parole de

Dieu, tes troupeaux dispersés! Aide-nous à reconnaître la vraie voie,

afin que nous ne suivions pas les erreurs nées du délire des hommes, et

que nous ne te quittions pas, Seigneur Jésus, X P E!

Appelle, réunis dans tes pâturages tes brebis dispersées, dont une partie

se trouve encore égarée dans l'Église romaine, et l'autre parmi les

Indiens, les Moscovites et les Grecs, qui ont été séparés de nous par

l'avarice des papes et leur faux semblant de sainteté. O Dieu, délivre

ton peuple infortuné, qui est contraint, sous des peines rigoureuses,

d'observer des commandements qui répugnent à sa nature et l'obligent à

pécher sans cesse contre sa conscience! O Dieu, jamais hommes n'ont été

aussi cruellement opprimés sous des lois humaines que nous sous le siége

de Rome, nous qui, chaque jour, sommes rachetés par le sacrifice de ton

précieux sang, et qui devons vivre chrétiens et libres! O père suprême et

céleste, que ton fils verse dans nos cœurs une lumière telle que nous

puissions reconnaître quel est ton envoyé véritable; qu'il nous soit

permis de nous dégager en pleine sûreté de conscience des entraves

étrangères, et de te servir dans toute la joie de notre cœur!

Puisque nous avons perdu cet homme à qui tu avais donné un esprit si

évangélique, et dont la parole était plus claire que celle de tout autre

qu'on ait entendue depuis 140 ans, nous te prions, ô père céleste, de

donner de nouveau ton Saint-Esprit à un apôtre qui rassemble encore une

fois ton Église!

Fais que nous puissions vivre unis et chrétiens, et que, grâce à nos

salutaires efforts, tous les infidèles, tels que les Turcs, les païens et

les Calcuttes, viennent d'eux-mêmes à nous pour embrasser la vraie foi!

Mais, Seigneur, toi dont le fils I H C X P E a été mis à mort par les

prêtres, puisque tu as voulu qu'avant le jugement il en arrivât autant à

son successeur Martin Luther, que le pape a fait tuer traîtreusement et

par des meurtriers à gages; de même que tes décrets avaient ordonné la

ruine de Jérusalem, détruis également cette puissance usurpée du siége

romain. O Seigneur, donne-nous alors la Jérusalem nouvellement parée, qui

doit descendre du ciel, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse!

Donne-nous l'Évangile saint et clair qui n'ait pas été altéré par les

fausses doctrines! Quiconque lira les livres de Martin Luther verra

combien sa doctrine est claire et transparente, et combien elle est

conforme au saint Évangile. Il faut donc les conserver en grand honneur

et non les brûler, à moins qu'on ne jette au feu tout le parti qui lui

est opposé, avec ses contrevérités et ses prétentions de changer des

hommes en dieux. O Seigneur, si Luther est mort, qui nous expliquera le

saint Évangile avec la même clarté? O Dieu, que de choses il aurait pu

écrire encore dans l'espace de dix ou vingt années! O vous tous,

chrétiens pieux, déplorez avec moi la perte de cet homme doué de l'esprit

divin, et priez le Seigneur qu'il nous envoie un autre guide aussi

éclairé! O Érasme de Rotterdam, où veux tu aller?--Vois ce que fait

l'injuste et aveugle tyrannie des puissants du monde! Écoute, chevalier

du Christ, montre-toi à cheval à côté du Seigneur X P E; malgré ta

vieillesse et la faiblesse de ton corps, va conquérir la couronne du

martyre. Je t'ai entendu dire que tu t'étais donné encore deux ans pour

faire quelque chose. Emploie-les bien pour l'amour de l'Évangile et de la

véritable foi chrétienne. Fais entendre ta voix: le siége romain, les

portes de l'enfer, comme l'a dit Jésus, ne prévaudront pas contre toi: et

s'il arrivait que ton sort fût le même que celui de ton maître le Christ,

que les menteurs t'accablassent, comme lui, d'ignominies, et que tu

mourusses un peu avant le temps, tu ressusciterais et tu serais glorifié

en Jésus-Christ; car en buvant dans la coupe où il a trempé ses lèvres,

tu régnerais avec lui et tu jugerais ceux dont les actions n'ont pas été

justes.--O Érasme, fais que Dieu, ton juge, se glorifie en toi! Comme il

est écrit dans David, tu peux, comme lui, abattre Goliath, car le

Seigneur est debout près de la sainte Église. Que sa volonté divine nous

conduise à la béatitude éternelle. Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, un

Dieu éternel. Amen.

O vous, chrétiens, priez Dieu et demandez-lui grâce, car son jugement

approche et sa justice va se manifester! C'est alors que le pape, les

prêtres, les moines, et tous ceux qui ont versé le sang innocent, seront

jugés et condamnés. Voilà les victimes innocentes abattues sous l'autel

de Dieu, et qui crient vengeance. A quoi la voix céleste répond:

Travaillez jusqu'à ce que le nombre des martyrs soit complet; alors je

jugerai!

Je change un florin, et donne encore huit sous au docteur.

Je dîne deux fois chez Rodrigues, et une fois chez le riche chanoine.

Pendant les fêtes de la Pentecôte, je reçois à ma table maître Conrad,

statuaire de Malines. Je fais pour maître Joachim, sur papier gris,

quatre Christophe.

Je donne dix-huit sous pour des objets d'art italien, et six sous au

docteur.

Le dernier jour de la Pentecôte vient la grande foire aux chevaux

d'Anvers. J'y vais essayer plusieurs beaux étalons; on en achète deux

devant moi pour sept cents florins.

Je vends pour un florin trois liards de gravures, et je mets cet argent

dans ma poche pour mes dépenses; je donne encore quatre sous au docteur.

Je dîne trois fois chez Tommaso. Comme je lui ai dessiné trois fourreaux

d'épée, il me donne un petit vase en albâtre.

Je fais au charbon le portrait d'un lord anglais; je reçois un florin,

que je prends sur moi pour mes menus plaisirs.

Maître Gerhard[118] l'enlumineur a une petite fille de huit ans qui se

nomme Suzanne[119]; elle a enluminé un Sauveur que j'ai payé un florin.

Il est vraiment remarquable qu'une enfant de cet âge puisse faire

pareille chose. Je perds six sous au jeu.

[118] Maître Gérard Horebout ou Hurembout, né à Gand, peintre

d'Henri VIII, roi d'Angleterre.

[119] Cette Suzanne devint une grande et belle personne, fort

recherchée à la cour du roi Henri VIII. Elle fit un art de

l'enluminure et mourut en Angleterre, considérablement riche et

comblée d'honneurs. Son frère, Lucas Hurembout, alléché par les

succès de sa sœur, quitta la peinture pour se faire enlumineur,

mais il ne réussit pas comme elle.

Le jour de la Sainte-Trinité, il y a à Anvers une grande et belle

procession.

Maître Conrad m'envoie de jolis rasoirs; je donne à son vieux serviteur

une Vie de Notre-Dame.

Je fais au charbon le portrait de Jean l'orfévre, de Bruxelles, et celui

de sa femme. Je reçois pour ces deux portraits, et pour le dessin de son

sceau, trois philippes.

[Illustration]

Je lui fais présent de la Véronique que j'ai peinte à l'huile, et d'un

Adam et Ève fait par Frans; il me donne à son tour une hyacinthe et une

agate, sur laquelle est gravée une Lucrèce, que tout le monde évaluera à

quatorze florins.

Pour une bague et six petites pierres, je lui donne tout mon œuvre sur

cuivre, qui vaut sept florins.

J'achète deux paires de souliers pour quatorze sous, et deux petites

boîtes à un sou pièce. Je donne sur du papier gris, avec du blanc et du

noir, trois figures et deux costumes flamands, et je mets en couleur pour

un florin l'écusson d'un Anglais.

Je fais çà et là beaucoup de dessins, et d'autres choses à la convenance

des personnes que je vois, mais la plupart du temps mon travail ne m'est

pas payé.

Entrès (de Curaçao) me donne un philippe pour un écusson et une tête

d'enfant.

Je paye deux sous pour des brosses. Je dîne cinq fois chez Tommaso, et

donne six sous au docteur. Ma femme tombe malade. Le médecin reçoit

dix-huit sous en divers payements. Je paye deux florins onze sous pour

recettes et médecines à l'apothicaire, et huit sous au moine qui est venu

voir ma femme, de nouveau vingt-quatre sous à l'apothicaire pour un

clystère. J'achète toute une pièce de satin pour huit florins, et je

donne encore autant pour quatorze aunes de satin fin. Je paye quatre sous

au tailleur et dix sous pour des bandes.

En 1521, le mercredi après la fête Corpus-Christi, je fais transporter

d'Anvers à Nuremberg, par le voiturier Antoine Mez de Schlaudendorff, mes

grands ballots. Je le paye un peu moins d'un demi-florin par quintal,

c'est-à-dire en tout un florin.

Je dessine au fusain le portrait du jeune Rehlinger d'Anvers.

Le huitième jour après Corpus-Christi, je vais à Malines avec ma famille

pour voir Mme Marguerite; je descends à l'auberge de la Tête-d'Or, chez

maître Henri[120], le peintre. Les peintres et les statuaires m'invitent

à dîner dans mon propre logement, et me rendent beaucoup d'honneurs.

[120] Sans doute Henri de Bles ou Met de Bles, Henri à la Houppe,

né à Bovines, près de Dinant. Les Italiens l'appelaient le Maître

au hibou ou _Civetta_, parce qu'il avait la manie de peindre un

hibou dans le feuillage de ses arbres; il l'y cachait si bien que

souvent on avait beaucoup de mal à le trouver.

Je visite la maison de Popenruter, le fondeur d'artillerie, et j'y trouve

des choses vraiment dignes d'admiration. Je vais rendre visite à Mme

Marguerite, qui refuse d'accepter le portrait de l'empereur que je lui

offre.

Le vendredi, elle me montre ses superbes collections; j'admire

principalement quarante miniatures à l'huile, les plus belles qui

soient. Je vois aussi de beaux tableaux de Jean[121] et de Jacob

Walch[122]. Je prie Mme Marguerite de me donner le livre de dessins de

maître Jacob; mais elle me répond qu'elle l'a promis à son peintre[123].

Je remarque une belle bibliothèque.

[121] Van Eyck.

[122] Jacopo de Barbary, dit le maître au caducée.

[123] Bernard van Orley.

Maître Hans Popenruter m'invite à dîner, j'accepte; et, de mon côté,

j'invite deux fois maître Conrad et une fois sa femme. Je dépense pour

cela vingt-neuf sous.

Je fais le portrait d'Étienne Kimmerling et celui de maître Conrad le

sculpteur.

Le samedi, je quitte Malines pour retourner à Anvers.

Je dessine au charbon le portrait de maître Jacob. Je fais faire un cadre

qui me coûte six sous, et je lui offre le tout sans lui rien faire payer.

Je dîne deux fois chez les Augustins[124]. Je redessine une fois le

portrait de Bernard Stecher, et deux fois celui de sa femme; je lui donne

tout mon œuvre gravé, il me le paye dix florins.

[124] C'étaient les Augustins de Saxe, arrivés à Anvers en 1513

et chassés en 1523. Ils habitaient le quartier Saint-André, où il

y a encore la rue des Augustins.

J'ai été invité par maître Lucas[125] qui grave sur cuivre. C'est un

petit homme de Leyde, en Hollande, qui est venu voir Anvers.

[125] Lucas de Leyde, le célèbre graveur.

Je dîne chez maître Bernard Stecher, et donne à son domestique un

demi-sou. Je vends pour quatre florins et un liard de gravures.

J'ai fait le portrait de maître Lucas de Leyde au poinçon, et perdu un

florin au jeu. J'ai donné de nouveau douze sous au médecin.

L'abbé du cloître des Augustins d'Anvers veut bien accepter une Vie de la

Vierge que je lui offre. Je donne deux philippes pour quatorze peaux de

poissons. J'ai dessiné le portrait du grand Antoine Haunolt et celui de

maître Aest Braun[126] avec sa femme sur deux feuilles royales. Je l'ai

fait autrefois au poinçon. J'ai reçu un angelot pour ces différents

travaux. J'ai donné à l'orfévre qui a estimé mes bagues des gravures pour

la valeur d'un florin. Ces trois bagues, que j'ai échangées contre des

gravures, sont évaluées ainsi qu'il suit:

Les deux moins belles quinze couronnes, et le saphir vingt-cinq

couronnes; total cinquante-quatre florins huit sous, et parmi les choses

échangées, le Français a reçu trente-six grands livres à neuf florins.

L'homme aux trois bagues m'a payé trop peu de moitié.

[126] Peintre sur verre.

Décidément, je n'ai pas d'esprit.

J'achète un couteau pour deux sous, et je donne dix-huit sous à mon

filleul pour un bonnet rouge. Je perds douze sous au jeu, et je dépense

deux sous à boire. J'achète trois jolis rubis pour onze florins d'or et

douze sous.

Je dîne une fois chez les Augustins et deux fois chez Tommaso.

Je donne six sous pour des brosses de soies de sanglier, trois sous pour

six autres brosses, un florin pour une paire de burins, six sous pour un

encrier, vingt et un sous pour une douzaine de gants de femmes et six

sous pour un sac.

Antoine Haunolt me donne trois philippes pour son portrait, et Bernard

Stecher un petit livre en écaille de tortue. Je fais le portrait de la

fille de sa belle-sœur et je dîne une fois avec son mari. Il me paye

deux philippes, et je donne un sou de pourboire à son valet. Antoine

Haunolt accepte deux livres que je lui offre.

J'ai donné quelque chose de maître Grun Hansen[127] à maître Joachim. Je

donne à la femme de Joost quatre gravures sur bois et deux livres des

plus grands à son domestique Frédéric, deux aussi au fils d'Honing, le

peintre sur verre. Je dîne deux fois chez Bernard et deux fois chez Mme

Tommaso.

[127] Hans Baldung Grun, célèbre peintre et graveur de médailles.

Rodrigues me fait cadeau d'un perroquet venu de Malaga. Je donne cinq

sous à son domestique; pour trois sous, j'achète une paire de souliers et

des bas.

Je donne à Pierre deux grandes feuilles de gravures sur cuivre et

beaucoup de gravures sur bois. Je dîne deux fois chez Mme Tommaso.

J'offre à maître Aert, le peintre sur verre, une Vie de la Vierge et tout

mon œuvre gravé à maître Jean, le sculpteur français; ce dernier avait

donné à ma femme six fioles précieusement travaillées remplies d'eau de

rose.

Cornelis, le secrétaire, me fait présent de la Captivité de Babylone par

Luther; je lui envoie en revanche mes trois grands livres. Je donne à

Honing le peintre sur verre deux grands livres, et au moine Pierre Puz

des gravures pour la valeur d'un florin environ.

Lucas de Leyde me fait cadeau de son œuvre entier; il reçoit en échange

une collection de mes gravures que j'évalue à huit florins. J'achète un

sac pour neuf sous, je paye sept sous pour une demi-douzaine de cartes

des Pays-Bas, trois sous pour un petit cornet de poste jaune,

vingt-quatre sous pour de la viande, et dix-sept sous pour du gros drap.

Rodrigues m'envoie six aunes de drap noir pour me faire un manteau;

l'aune vaut une couronne; je donne deux sous au domestique du tailleur.

Le jour de saint Pierre et Paul, j'ai fait mon compte avec Joost. Je lui

devais trente et un florins que je lui ai payés. Déduction faite des deux

peintures à l'huile, il m'a donné en supplément cinq livres de borax,

poids des Pays-Bas.

En Flandre, dans toutes mes transactions, dans toutes mes ventes et

autres affaires, dans tous mes rapports avec les personnes de haute ou de

basse condition, j'ai été lésé, spécialement par Mme Marguerite, qui ne

m'a rien donné pour les présents que je lui ai faits et pour les travaux

que j'ai exécutés pour elle.

Je donne sept sous de pourboire au domestique de Rodrigues; à maître

Henri, qui m'a envoyé de savoureuses cerises, ma Passion sur cuivre; et

au tailleur, pour la confection de mon manteau, quarante-cinq sous.

Je fais accord avec un voiturier qui s'engage à me transporter d'Anvers à

Cologne pour treize mauvais florins, dont un vaut vingt-quatre mauvais

sous.

Jacob Relinger me paye son portrait au charbon un ducat, et maître

Gerhard me fait présent de deux tonneaux de câpres et d'olives; je donne

quatre sous de pourboire à son domestique et un sou à celui de Rodrigues.

Je fais un échange avec le beau-fils de Jacob Tomasso; il m'envoie une

pièce d'étoffe blanche pour mon portrait de l'empereur.

Alexandre Imhoff me prête cent florins d'or la veille de la fête de la

Vierge. Je lui donne mon sceau et ma signature avec promesse de les lui

rendre lorsqu'il me présentera cette pièce à Nuremberg. J'achète une

paire de souliers pour six sous, je paye onze sous au pharmacien et trois

sous pour des cordes. Je fais cadeau au cuisinier de Tomasso d'un

philippe; à la jeune demoiselle, sa fille, d'un florin d'or. Je donne à

la femme de Joost un florin, un florin à ses cuisiniers, et, en dernier

lieu, encore deux sous.

Tomasso m'offre une boîte du _meilleur thériaque_. Je donne dix sous à

son valet de chambre, un sou à Pierre, trois sous au domestique de maître

Jacob, et trois sous au messager.

Le jour de la Visitation, comme je suis sur le point de quitter Anvers,

le roi de Danemark[128] m'envoie chercher en toute hâte. Je fais son

portrait au charbon, ainsi qu'il le désirait, et aussi celui de son

chambellan Antoni. Le roi me retient à dîner. Il se montre fort affable.

[128] Christian II, roi des royaumes unis de Danemark, de Suède

et de Norvége, surnommé le Néron du Nord.

Je recommande mon bagage à Léonard Sucher, et lui donne ma pièce d'étoffe

blanche. Ce n'est pas ce voiturier qui m'a transporté; au moment du

départ, je suis tombé en désaccord avec lui.

Gerhard me donne des objets d'art italiens très-remarquables. J'ai chargé

le _Vicarius_ du transport de mes curiosités.

Le lendemain de la Visitation, je pars pour Bruxelles par la même voie

que le roi de Danemark, à qui j'offre les meilleures pièces de mon œuvre

gravé. Je me suis amusé de la mine étonnée des Anversois devant la mâle

beauté du roi de Danemark qui ne craint pas de traverser le pays de ses

ennemis. J'ai vu l'empereur de Bruxelles venir à sa rencontre et le

recevoir cordialement et en grande pompe. J'ai vu aussi le splendide

banquet que l'empereur et Mme Marguerite lui ont offert le lendemain.

Je paye deux sous pour une paire de gants.

Monsieur Antoni me donne douze florins de Horn. J'en remets deux au

peintre qui a acheté le panneau pour le portrait et qui a fait broyer mes

couleurs. Je prends les huit autres florins pour ma dépense.

Le dimanche qui précède la Sainte-Marguerite, le roi de Danemark offre un

grand banquet à l'empereur, à dame Marguerite et à la reine d'Espagne. Il

m'invite, je dîne au palais et je donne douze sous au cuisinier du roi.

Je fais le portrait du roi à l'huile, il me le paye trente florins. Je

donne deux sous au jeune Bartholomé qui a broyé mes couleurs, quatre

demi-feuilles au domestique de maître Jean, et une Apocalypse à son

rapin.

Polonius me fait cadeau d'une belle œuvre d'art italienne.

Le tailleur de maître Joost m'ayant invité, je mange avec lui le soir.

Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers · 第 8 / 9 段