prendre terre, après avoir lancé notre câble sur le rivage et qu'une
grande partie de l'équipage est déjà descendue, un vaisseau vient se
heurter avec force contre le nôtre. Comme à cause de la presse j'avais
laissé passer devant moi la foule, j'étais encore dans le navire avec
Georges Kotzler, deux vieilles femmes, le capitaine du navire et un
mousse. Le vaisseau qui nous avait abordés nous entraîne, et malgré nos
efforts nous ne parvenons pas à nous dégager. Alors le câble se rompt et
un violent coup de vent nous rejette en pleine mer.--C'est en vain que
nous crions au secours, personne n'ose se hasarder, le capitaine se
lamente parce que ses matelots sont descendus et que son navire n'est
plus assez chargé. La position est désespérée, le vent souffle avec
violence et nous ne sommes pas plus de six personnes à bord. Je dis au
capitaine de prendre courage et de mettre son espoir en Dieu.
--Et après? me répondit-il.
--Et après, lui dis-je, carguez la petite voile.
Nous exécutons tant bien que mal cette manœuvre en réunissant tous nos
efforts.
Ceux qui sont sur la côte, nous voyant lutter énergiquement contre la
mort, se décident à venir à notre aide et nous réussissons à reprendre
terre.
Middelbourg est une bonne cité qui a une jolie maison de ville et une
superbe tour; tout cela est fait avec art. Dans l'abbaye, il y a un jubé
remarquable et un imposant portique en pierre. L'église paroissiale est
très-belle; si j'y retourne jamais, je prendrai un croquis de cette
charmante ville.
La Zélande est du reste un pays bien curieux, le niveau de la mer y
dépasse la plaine.
A Ernig, je fais le portrait d'un aubergiste.
Maître Hugo, Alexandre Imhoff et Frédéric, le serviteur des Hierchvogel,
me donnent chacune une poule indienne qu'ils ont gagnée au jeu, et
l'aubergiste me fait cadeau d'un bel oignon.
Le matin, nous repartons avec le bateau, nous arrivons bientôt à Terveer
et ensuite à Ziericzée, où j'aurais voulu admirer la baleine, mais la
marée l'avait emportée. Je donne deux florins pour des plumes, deux
florins pour un manteau, quatre sous pour une cage et trois sous à celui
qui me l'a apportée; je perds six sous au jeu et je repars pour Bergen.
Je peins l'aubergiste Arden et Schnabhann. Je donne dix sous pour un
peigne en ivoire, deux florins moins cinq sous pour une plaque d'étain
ordinaire. Je fais les portraits du jeune Bernhard de Bresles, de Georges
Kotzler et de François de Cambrai. Chacun me paye un florin. J'oubliais
Jean de Has-Eiden, à qui je rends le même service et qui me donne aussi
un florin. J'achète encore deux plaques d'étain pour quatre florins moins
dix sous et peins Nicolas Soilir.
Voilà neuf fois depuis mon départ de Zélande que je dîne à Bergen,
chaque fois à raison de quatre sous. Je donne trois sous au voiturier,
et le vendredi après la Sainte-Lucie j'arrive à Anvers, chez Joost
Planckfeld. Je dîne avec ma femme chez mon hôte et je paye la dépense.
[Illustration:
FAC-SIMILE D'APRÈS ALBERT DURER. BAUDRAN SCULP.
BOURGEOIS D'ANVERS. (Cabinet de M. Didot.)
Gazette des Beaux Arts. Imprimerie A. Salmon]
Le seigneur Lazare de Ravensberg me donne en retour des trois livres dont
je lui ai fait présent autrefois quelques curiosités d'histoire
naturelle. Je change une couronne. Le facteur de Portugal m'envoie un sac
de velours brun et une boîte treillagée.
J'achète plusieurs petites guenons (Mehrkätzlein) pour quatre florins
d'or, cinq poissons pour quatorze sous et un petit traité de deux sous.
Je donne à Lazare de Ravensberg un portrait peint sur panneau qui m'a
coûté six sous, huit pièces de grandes gravures sur cuivre et une Passion
sur bois, le tout valant plus de quatre florins. Je fais changer un
florin de Philippe; j'achète pour six sous un panneau, j'esquisse le
portrait du domestique de l'agent de Portugal et je le lui donne comme
cadeau de nouvel an avec deux sous de pourboire. J'offre à Bernard
Stecher tout mon œuvre gravé sur cuivre. J'achète pour trente et un sous
de bois. Je fais le portrait de Gerhard Pombelli et celui de la fille du
procureur Sébastien. Je donne à Wolff de Rogendorff une Passion sur
cuivre et une autre sur bois. Gerhard Pombelli m'envoie un mouchoir turc
à dessins, et Wolff de Rogendorff, sept aunes brabançonnes de velours. Je
donne un florin de Philippe à son domestique. Je dîne huit fois chez les
Portugais, une fois chez le Trésorier, dix fois chez Tommaso, une fois
chez Lazare de Ravensberg, une fois chez Wolff de Rogendorff, une fois
chez Bernard Stecher, une fois chez Arnold Meyting, une fois chez Gaspard
Lewenter, et chaque dîner me coûte un pourboire de quatre sous.
Je donne trois sous à un homme d'après qui j'ai fait une étude et deux
sous à son domestique. J'achète pour quatre sous de lin et je vends pour
quatre florins de mes gravures. Je change une couronne et je donne six
sous au pelletier. Je perds six sous au jeu et je dépense six sous. Je
change un noble à la rose; pour dix-huit sous j'achète des raisins et
trois paires de couteaux. En divers payements, je donne deux florins à
Joost; j'offre à maître Jacques deux saint Jérôme sur cuivre, et à
chacune des trois filles de Tommaso une paire de couteaux de cinq sous.
J'ai joué plusieurs fois et fini par perdre sept sous. Rodrigues me fait
présent d'une pomme de senteur que l'on cueille sur l'arbre du musc, de
quelques autres raretés encore et d'une boîte de sucre. Je donne cinq
sous à son domestique. Je dessine au charbon le portrait de la femme de
Joost. J'achète trois coupons de drap pour quatre florins cinq sous. Ma
femme a été marraine d'un enfant, et ce plaisir lui a coûté un florin,
sans compter quatre sous pour la garde. Je change une couronne, je
perds deux sous au jeu et je dépense deux sous.
[Illustration:
ALBERT-DURER. P.
AH CABASSON.D.
E. SOTAIN. S]
Je donne à maître Thiéry, peintre sur verre, une Apocalypse, au jeune
facteur de Portugal, le seigneur Francisco, ma pièce avec le petit enfant
qui vaut lix florins, et au docteur Loffen, d'Anvers, les quatre livres
et un saint Jérôme sur cuivre. J'exécute pour Joost Planckfeld l'écusson
de Staber et un autre encore. Je fais les portraits du fils et de la
fille de Tommaso au poinçon et une figure d'archiduc à l'huile sur
panneau.
Rodrigues Scrivan, de Portugal, me fait présent de deux filets de
Calcutta en soie, d'un bonnet rempli d'ornements, d'un petit vase avec du
_mirabolon_ et d'une branche de cèdre. Tout cela vaut au moins dix
florins. Je donne cinq sous à son domestique. J'achète un pinceau pour
deux sous. J'ai fait sur la commande de Focker un dessin pour masque; je
reçois pour ce travail un angelot[99]. Je change un florin et donne huit
sous pour deux petites cornes à herbes. Je perds trois sous au jeu et
change mon angelot. Pour Tommaso, j'exécute deux feuilles de jolis
masques.
[99] L'angelot valait deux florins et deux sous. L'archange
Michel y était figuré, tenant de la main droite une épée, et de
la gauche un écu chargé de trois fleurs de lis. Sous ses pieds,
il avait un serpent.
J'ai peint à l'huile une bonne figure de Véronique, ce tableau vaut douze
florins. Je l'ai donné à Francisco, facteur de Portugal. J'ai fait de sa
femme un portrait à l'huile qui vaut mieux que le précédent, et je l'ai
donné au facteur Brandon, de Portugal. Pour le premier objet, ma servante
a reçu en pourboire un florin de Philippe, un florin pour la Véronique et
un florin de Brandon.
La veille du carême, les orfévres m'invitent à dîner avec ma femme. Je
vois là beaucoup de gens distingués. Le banquet est superbe et l'on me
rend beaucoup d'honneurs. Vers le soir, le vieux fonctionnaire de la
ville[100] m'invite et me reçoit très-bien, je vois chez lui de
très-drôles de masques. Je fais le portrait de Florez, organiste de dame
Marguerite. Le lundi soir, j'ai été invité à un grand dîner chez H.
Lupez[101]. La fête a été fort belle et a duré jusqu'à deux heures;
Laurent Stark m'a donné une pelisse espagnole; à ce festin, il y avait
des masques très-richement mis, on remarquait surtout Tomasso et
Branbell. J'ai gagné deux florins au jeu et donné quatorze sous pour un
petit panier de raisins. J'ai fait au crayon noir le portrait de Bernard
de Castell que j'avais battu au jeu.
[100] Le chevalier Gérard van de Werve.
[101] Thomas Lopez (le chevalier), ambassadeur du roi de
Portugal.
Le frère de Gérard Tommaso m'envoie quatre aunes brabançonnes du meilleur
satin et trois grandes boîtes incrustées, je donne trois sous à sa
servante. J'achète pour treize sous de bois et pour deux sous de vernis.
J'ai fait au poinçon un joli portrait de la fille du procureur. Je change
un angelot. Maître Jean[102], bon statuaire, né à Metz, qui a étudié en
Italie et ressemble beaucoup à Christophe Holer, m'a prié de dessiner son
portrait au crayon. Je l'ai fait avec plaisir. Je donne à Jean Turcken
trois florins pour des objets d'art italien et pour une once de bon
outremer.
[102] De Haes.
Pour la petite Passion en bois, je reçois trois florins; et, pour quatre
livres de gravures de Schaufelein[103], aussi trois florins. J'achète
deux salières en ivoire de Calcutta, je les paye deux florins. Rudinger
de Gelern me donne une petite corne pleine de monnaie d'or et d'argent,
un quart de florin environ, pour trois grands livres, et un cavalier sur
cuivre. Je dépense onze sous pour des objets d'art, deux florins de
Philippe pour un saint Pierre et saint Paul, que je veux donner à Mme
Koler, et six sous pour du bois. Je dîne chez le Français, deux fois chez
Hirschvogel, et une fois chez maître Pierre[104] l'écrivain, avec Érasme,
de Rotterdam. Je donne un sou à l'homme qui me montre la tour d'Anvers;
cette tour[105] sera plus haute que celle de Strasbourg. De là, je vois
la ville dans tous les sens; cette vue est très-belle. Je change un
angelot. Le facteur Brandon me fait cadeau de deux grandes cannes à sucre
blanc, d'un bol, de deux pots verts remplis de sucreries, et de quatre
aunes de fort satin. Je donne dix sous à son domestique. Je fais au
poinçon le portrait de la jolie fille de Gerhard. Je change un angelot.
J'ai dîné chez le receveur Laurent Serk, qui m'a donné une petite flûte
en ivoire et de la jolie porcelaine; je lui ai remis, en échange de sa
politesse, un exemplaire de mon œuvre, ainsi qu'à Adrien[106], l'orateur
de la ville d'Anvers. J'ai offert à la chambre des riches commerçants
d'Anvers (les merciers) un saint Nicolas assis; on m'a prié d'accepter
trois florins de Philippe de gratification. J'ai donné à Pierre (le
menuisier de la ville) les vieux cadres de saint Jérôme, et quatre
florins pour le cadre du portrait du receveur. J'ai acheté pour onze sous
de bois, et payé quatre sous à un paysan.
[103] Hans Schaufelein, un des bons élèves d'Albert Dürer.
[104] Pierre Ægidius, plus tard greffier de la ville d'Anvers.
C'était un ami intime d'Érasme et du chancelier Thomas Morus.
Ægidius se trouvant un jour avec Érasme chez Quentin Metsys, ce
peintre fit leur portrait sur deux panneaux ovales, attachés l'un
à l'autre avec cette inscription latine:
Quanti olim fuerant Pollux et Castor amici,
Erasmus tantos Ægidiumque fere.
Morus ab is dolet esse loco, conjunctus amore,
Tam prope quam quisquam vix queat esse sibi.
Sic desiderio est consultum absentis ut horum
Reddat amans animum littera, corpus ego.
Pierre Ægidius, autrement dit Gillis, naquit à Anvers en 1486, et
laissa plusieurs écrits remarquables. Il mourut dans sa ville
natale en juin 1533. Son père, Nicolas Ægidius, avait été bailli
d'Anvers.
[105] Cette tour fut commencée en 1422, par un architecte nommé
Jean Amelius de Bologne, selon les uns; selon les autres, par
Pierre Smit, dit Appelmans, qui bâtit l'église de Saint-Georges
et beaucoup de maisons des environs. Quoi qu'il en soit, il
paraît, d'après le témoignage de Dürer, qu'en 1520 cette tour
n'était pas encore achevée. Elle a cent vingt-deux mètres neuf
cent vingt-cinq millimètres de haut. Albert Dürer n'est donc pas
de beaucoup au-dessous de la vérité, puisque la flèche de
Strasbourg n'en a que cent quarante-deux.
[106] Adrien Herbouts, né et mort à Anvers, devint pensionnaire
de cette ville en 1506. On voyait autrefois son épitaphe dans
l'église des Pauvres-Claires:
D. O. M.
D. Adriano Herbouts,
Præclaræ hujus urbis per XLI ann.
Pensionario
Utriusque juris doctori
Decessit X Januarii CI[C]. I[C]. XLVI
Elisabethæ nilis illius conjugi
Obiit IX Augusti, anno CI[C]. I[C]. XXXIII.
Levinæ legitimæ utriusque illorum F.
Nicolai van der Heyden uxori;
Periit dolore partus,
XXIV Martii A. CI[C]. I[C]. XXVII.
J'ai confié ma malle à Jacques et André Heszler, qui doivent la
transporter à Nuremberg pour deux florins par quintal; ils la remettront
au vieil Hans Imhoff. Je leur ai déjà donné deux florins.
Le dimanche _Judica_, 1521, Rodrigues m'envoie six noix de coco, une
jolie branche de corail, et deux florins d'or de Portugal pesant chacun
onze ducats. Je donne quinze sous à son domestique.
Je paye six sous pour un aimant. J'envoie à maître Hugo, à Bruxelles, un
petit morceau de porphyre, une Passion sur cuivre, et quelques autres
pièces. Je fais pour Tomasso un dessin d'après lequel on va peindre sa
maison. J'ai fait avec empressement un saint Jérôme à l'huile pour
Rodrigues, qui a donné à ma servante Suzanne un ducat de pourboire. J'ai
donné dix sous à mon confesseur, et quatre sous pour une petite tortue.
J'ai dîné chez Gilbert, qui m'a offert un petit bouclier de Calcutta,
fait avec une écaille de poisson, et de petits gantelets. J'ai fait au
crayon rouge le portrait de Cornelis[107], secrétaire de la ville
d'Anvers; il est parfaitement réussi. J'ai acheté six brosses pour vingt
sous, et six ceintures de soie pour trois florins seize sous. Je les ai
offertes aux femmes de Gaspard Nutzel, Hans Imhoff, Spingler et
Loffelhotz, et je leur ai donné par-dessus le marché une bonne paire de
gants. Gaspar Nutzel, Hans Imhoff, Spengler et Jérôme Holzschuher ont
reçu de moi de très-jolies choses. J'ai fait cadeau à Pirkeimer d'un beau
bonnet et d'un riche encrier.
[107] Graphæus ou Schryver, ou encore Scribonius, né à Alost en
1482. Savant très-versé dans les langues étrangères. Il mourut à
Anvers le 19 décembre 1558 et fut enterré dans l'église
Notre-Dame. Son tombeau, élevé par son fils Alexandre, porte
l'inscription suivante:
Cornelius Scribonius
Præclaræ hujus urbis a secretis,
Sibi suisque
Et Adrianæ Philippæ
Dulciss. uxori vivens pos.
Ipsa quidem vixit ann. LXXI.
Uno et XL. ann. marita:
Matrona et prudentiss.
Et pietatis cultrix eximia.
Ille vero caram secutus conjugem,
Migravit XIX Decembris M. D. LVIII
Cum vixisset annos LXXVI
Je dîne chez maître Adrien, qui me fait présent d'un petit tableau
représentant Loth et ses deux filles, peint par Joachim Patenier. Je
vends à Hans Grun pour un florin d'objets d'art. Rudiger de Gelern
m'envoie un morceau de bois de santal. Je donne un sou à son domestique.
Je fais le portrait à l'huile de Bernard de Reszen; il me le paye huit
florins, et donne de plus une couronne à ma femme et un florin de
vingt-quatre sous à Suzanne, ma servante.
Je donne quatre sous à mon confesseur. Je vends pour quatre florins dix
sous de gravures; j'achète du baume pour cinq sous, du bois pour douze
demi-sous, et quatorze pièces de bois français pour un florin. Je donne à
Ambroise Hochstetter[108] une Vie de la Vierge, en échange de quoi je
reçois un dessin de son navire. Rodrigues offre une petite bague, qui
vaut plus de cinq florins, à ma femme.
[108] Ambroise et Jean, deux frères, riches marchands,
originaires d'Augsbourg, arrivés à Anvers vers 1485.
J'ai fait au fusain le portrait du secrétaire du facteur Brandon, et
celui de sa négresse au poinçon. J'ai peint le portrait de Rodrigues sur
une grande feuille de papier, avec de la couleur noire et blanche.
J'ai acheté une pièce de camelot de vingt-quatre aunes qui me coûte seize
florins et un sou pour l'emporter avec moi; j'ai aussi acheté des gants
pour deux sous. Lucas de Dantzig, dont j'ai dessiné le portrait au
charbon, m'a donné un florin et un morceau de bois de santal.
Le samedi après Pâques, je pars d'Anvers pour Bruges avec Hans Luber et
maître Jean Plos, bon peintre, né à Bruges. Nous passons par Beveren, un
gros village; de là, nous allons à Vracène, un autre gros village. De
bourg en bourg, de village en village, nous arrivons enfin à Saint-Paul,
qui est célèbre par la richesse de ses habitants et de son abbaye. Après
avoir passé par Kalve, nous allons loger à Erdvelde.
Le dimanche matin, nous nous rendons à Eecloo, très-gros bourg qui a une
chaussée et un marché. Nous y déjeunons; nous traversons Maldeghem et
quelques autres villages d'un fort joli aspect, et nous arrivons à
Bruges, qui est une belle ville.
Jusqu'ici mon voyage me coûte vingt et un sous.
Arrivé à Bruges, Jean Plos me donne l'hospitalité chez lui et fait
préparer le soir même un banquet; il invite beaucoup de monde. Le
lendemain, l'orfévre Marx en fait autant.
On me mène au palais de l'empereur, riche et beau bâtiment.
Dans la chapelle de ce palais, il m'est permis d'admirer le tableau de
Rudiger[109] et d'autres productions remarquables d'un ancien grand
maître. Je donne un sou à l'homme qui me les fait voir. J'achète trois
peignes d'ivoire peur trente sous. On me conduit ensuite à Saint-Jacques
devant les belles peintures de Rudiger et d'Hugo[110], deux grands
artistes. Je vois aussi la statue de la Vierge en albâtre faite par
Michel-Ange[111] de Rome; elle est dans l'église Notre-Dame. Je visite
successivement plusieurs églises où se trouvent tous les tableaux de
Jean[112] et d'autres artistes remarquables.
[109] Rogier van der Weyden.
[110] Hugo van der Goes. Le tableau dont il est question ici est
une sainte Vierge avec l'enfant Jésus.
[111] Cette admirable statue est encore aujourd'hui dans la même
église.
[112] Albert Dürer parle-t-il de Jean van Eyck? C'est probable.
Cependant il pourrait être question de _Jean Hemmlinck_ ou de
_Jean Spital_.
La chapelle des peintres renferme aussi des choses très-curieuses.
Après m'avoir offert un riche banquet, les peintres me mènent à leur
chambre de gilde, où se trouvent plusieurs personnes distinguées telles
qu'orfévres, peintres et marchands. Ils me forcent courtoisement à souper
avec eux; on me régale, on me choie, bref, on me fait beaucoup
d'honneurs. Les conseillers Jacques et Pierre Mostaert m'offrent douze
mesures de vin, après quoi toute la société, composée de soixante
personnes, me ramène chez moi avec des lanternes.
J'ai également visité la société du tir. J'y ai admiré le grand plat à
poisson qu'on sert sur la table des tireurs et qui a dix-neuf pieds de
long, sept de haut et trois de large.
Avant mon départ, je fais au poinçon les portraits de Jean Plos et de sa
femme, et je donne dix sous à ses gens pour mes adieux.
Nous partons pour Orchhel où nous faisons un repas. Après avoir passé par
six villages, nous arrivons à Gand. J'avais dépensé en tout quatre sous
pour mon transport, et quatre sous pour des objets divers.
A mon débarquement à Gand, je suis reçu par le doyen des peintres et les
autres dignitaires; ils me rendent de grands honneurs en m'offrant leurs
services.
Le soir, nous dînons ensemble.
Le mercredi matin, on me fait monter à la haute tour de Saint-Jean; de
là, j'admire cette grande ville qui, elle aussi, m'appelle grand.
Je vois le tableau de Jean[113]; il est superbe et admirablement conçu.
J'admire surtout les figures d'Ève, de Marie et de Dieu le père.
[113] Il est question ici de l'_Adoration de l'Agneau_, que les
frères Jean et Hubert van Eyck peignirent pour Philippe le Bon,
duc de Bourgogne, comte de Flandre. Après avoir admiré le génie
des artistes, on admire leur patience. Rien, en effet, ne peut
être comparé au fini précieux de ce tableau. On y compte trois
cent trente têtes, sans en retrouver deux qui se ressemblent. De
ce poëme, qui était composé de douze panneaux, il ne reste plus,
dans la onzième chapelle de la cathédrale de Saint-Bavon à Gand,
que quatre compartiments; mais si on en croit les chroniques, ce
sont les plus beaux, et leur conservation est parfaite. Les
couleurs principales, le rouge, le bleu et le pourpre, n'ont rien
perdu de leur fraîcheur et de leur éclat; on croirait que cette
belle œuvre, qui a aujourd'hui quatre cent trente-deux ans, sort
de l'atelier des peintres. Il est vrai que les Gantois en ont un
soin tout particulier; elle ne voit la lumière que rarement, à
certains grands jours de fête, et à la demande des gens
considérables. On m'a assuré à Gand que l'homme préposé à sa
garde se livre à une petite supercherie, que nous sommes assez
tentés de lui pardonner, puisqu'elle contribue à prolonger
l'existence de ce chef-d'œuvre inimitable. Il a un flair
excellent parmi les touristes dont il reçoit la visite, il
distingue du premier coup d'œil ceux qui sont dignes d'adorer
l'_Agneau_; s'il a affaire à des connaisseurs, il montre le vrai
tableau; s'il a affaire à des profanes, il exhibe une toile au
hasard; ce qui n'empêche pas ces braves gens de trouver la
réputation du tableau surfaite. _Se non è vero è ben trovato._ Le
roi d'Espagne, Philippe II, ne pouvait se lasser d'admirer cette
peinture, il en offrit à plusieurs reprises des sommes
considérables, mais vainement; enfin, il se décida à la faire
copier par Michel Coxie, qui employa à ce travail pour
trente-deux ducats de bleu, que le Titien lui avait envoyé
d'Italie. Cette copie est fort belle; on lui reproche seulement
de n'être pas la reproduction tout à fait exacte du modèle. On se
demande, par exemple, pourquoi la sainte Cécile regarde derrière
elle; si c'est, comme on le suppose, un caprice royal, nous
excusons Coxie. Philippe II payait assez cher (quatre mille
florins) pour avoir le droit de donner des ordres, même mauvais.
Après bien des pérégrinations en Espagne, en Angleterre et en
Hollande, elle est aujourd'hui dans la même chapelle que son
admirable modèle; voici par quel concours de circonstances: le
gouvernement belge l'avant achetée (1800 francs) à la vente du
roi Guillaume II, proposa à l'évêque de Gand, Monseigneur
Delebecque, et au chapitre de Saint-Bavon de l'échanger contre
deux tableaux d'Hubert van Eyck, représentant Adam et Ève de
grandeur naturelle, qui étaient relegués dans les combles de
l'église à cause de la légèreté de leur costume. Le marché fut
accepté moyennant un appoint de 12,000 fr. que le gouvernement
belge paya; cet argent servit à faire exécuter les vitraux que
l'on voit derrière le maître-autel. Des douze panneaux de la
composition originale, six appartiennent au roi de Prusse, qui
les a achetés à un Anglais, M. Solly, avec quelques toiles d'un
ordre inférieur, pour la somme de 410,900 fr. Cet Anglais les
avait payés 100,000 fr. à M. Nieuwenhuys de Bruxelles, à qui ils
avaient coûté 6,000 francs.
[Illustration]
Je vais visiter les lions vivants, et je dessinerai l'un d'eux au
poinçon[114]. Sur le pont où se font les exécutions, je vois deux statues
qui rappellent l'histoire d'un fils qui décapita son père[115].
[114] Wenceslas Hollar l'a gravé sur cuivre, d'après le dessin de
Dürer, qui est dans le cabinet du comte Arundel. L'empereur
Charles V, étant à Tunis, envoya un lion et quatre lionnes à un
certain Dominique van Houcke, dit Van Vaernewyck, de Gand.
_Histoire de Belgique_, page 119, Gand 1574.
[115] On voyait autrefois ces statues sur un des ponts jetés sur
la Lys, appelé le pont de la décapitation, avec cette
inscription:
Ae Gandt le en fant Fraepe sae père Tacte desuu
Maies se Heppe rompe, si Grâce de Dieu.
MCCCLXXI.
Voici la légende: Deux hommes, le père et le fils, étaient
condamnés à mort. Le roi avait fait grâce de la vie à celui des
deux qui consentirait à décapiter l'autre. Le père refusa
énergiquement, le fils eut la lâcheté d'accepter. Il brandit sa
hache, mais elle se brisa et vint lui trancher la tête, au lieu de
trancher celle de son père.
Ces deux statues n'ont disparu que vers 1793.
Gand est une ville très-remarquable, qui a quatre grands cours d'eau, et
qui renferme en outre beaucoup de choses curieuses; les peintres et leur
doyen ne me quittent pas, ils dînent avec moi, soupent avec moi, et
veulent absolument tout payer. Ils me témoignent beaucoup d'amitié; je
donne trois sous au sacristain et au gardien des lions, et cinq sous pour
mes adieux dans la maison de l'épicier.