Je déjeune le matin avec le facteur de Portugal, qui me donne trois

Porzolana[77], et Roderigo me prie d'accepter quelques objets en plumes

venant de Calcutta. J'achète pour Susanne une cape de deux florins dix

sous. Pendant mon absence, ma femme a dépensé quatre florins rhénans pour

un lessivage, un soufflet, une terrine, des pantoufles, du bois, des bas,

une cage de perroquet, deux gobelets et des pourboires; ses repas, sa

boisson, et d'autres choses de première nécessité, ont en outre coûté

vingt et un sous.

[77] Tasses de Majolica. Poterie italienne.

Le lundi après la Saint-Égide, je rentre chez mon hôte Joost Plankfeld et

j'y dîne seize fois. Je donne au domestique de Nicolas Tommaso un sou

pour lui et six sous pour un cadre. Mon hôte me fait cadeau d'une poule

indienne et d'un fouet turc. Je dîne treize fois chez Tommaso. Les

seigneurs de Rogendorf m'invitent à dîner. J'accepte leur invitation et

je peins en grand leur écusson sur bois, pour qu'on pût le graver. Je

dépense un sou, et ma femme change un florin contre vingt-quatre sous. Je

dîne un jour avec Jacob Rechlinger dans la maison de Ficker, et, une

autre fois, avec toute la famille.

Je donne à Guillaume Havenhüth, le valet de pied du duc comte palatin

Frédéric, un saint Jérôme sur cuivre et les deux demi-feuilles

représentant Marie et saint Antoine; à Jacques Bonisius, une bonne figure

de sainte Véronique, un saint Eustache, la Mélancolie, saint Jérôme

assis, saint Antoine, les deux nouvelles Vierges et le Nouveau paysan; à

son secrétaire Érasme, qui a remis ma pétition, un saint Jérôme assis, la

Mélancolie, saint Antoine et les deux nouvelles Vierges, le tout d'une

valeur de sept florins. J'offre à l'orfévre Merx une Passion sur cuivre,

et je lui vends des gravures pour trois florins; je vends, d'un autre

côté, pour trois florins vingt sous d'objets d'art. Je donne au peintre

sur verre Honig quatre petites pièces sur cuivre. Je dîne trois fois chez

Bonisius. J'achète du fusain et du crayon noir pour quatre sous, du bois

pour un florin huit sous, et trois sous disparaissent sans que je puisse

dire où ils sont passés. Je dîne dix fois chez ces messieurs de

Nuremberg.

Maître Diderik, peintre sur verre, m'envoie de la couleur rouge que l'on

trouve à Anvers dans les briques nouvellement cuites. Je dessine le

portrait de maître Jacques de Lubeck. Il donne un florin de Philippe à ma

femme. Je le change pour avoir de la monnaie. J'offre à dame Marguerite

un saint Jérôme assis sur cuivre, je vends une Passion sur bois pour

douze sous, et un Adam et Ève pour quatre sous. Félix, le joueur de luth,

achète tout mon œuvre sur cuivre, ma Passion sur bois, ma Passion sur

cuivre, deux demi-feuilles, deux quarts de feuilles, pour huit florins

d'or. Je fais le portrait de Bonisius. Rodrigo m'envoie de nouveau un

perroquet; je donne deux sous de pourboire à son domestique. Je fais

présent au joueur de trompette Jean Van den Winkel d'une petite Passion

sur bois, d'un saint Jérôme en prière et d'une Mélancolie.

[Illustration:

ALBERT DURER. P.

PERUGINI. D.

TAMISIER. SC.]

J'achète une paire de souliers pour six sous et une verge de mer pour

cinq sous; Georges Schlautersbach m'en avait donné une qui valait six

sous. Je dîne une fois avec l'agent des Focker, Wolf-Haller[78], à

l'occasion d'une invitation qu'il avait faite à messeigneurs de

Nuremberg. Je dîne avec ma femme, et je donne un sou au garçon de Hans

Deners. Je vends pour cent sous d'objets d'art. Je fais le portrait de

maître Jacques[79], le peintre des Van Rogendorf. Comme j'ai dessiné sur

bois l'écusson des Van Rogendorf[80], on me donne pour ma peine sept

aunes de velours. Je dessine au fusain le portrait de Jararott Pruk pour

un florin. Je dîne chez le facteur de Portugal. A Hans Schwarz[81], je

paye deux florins d'or pour mon portrait; je les lui envoie à Augsbourg

par l'entremise des Focker dans une lettre. J'achète une chemise de laine

rouge pour trente et un sous, de la couleur rouge que l'on trouve dans

les briques nouvellement cuites pour deux sous, et une corne de bœuf

pour neuf sous. Je dessine le portrait d'un Espagnol; je dîne avec ma

femme; je donne deux sous pour mille pierres à feu, et trois sous pour

deux tasses pareilles à celles que Félix et maître Jacques de Lubeck ont

données à ma femme. Je dîne chez Rogendorf et donne un sou pour une

brochure relatant l'entrée triomphale du roi à Anvers[82].

[78] L'écusson de cette famille fut peint par Dürer, et peut-être

même gravé sur bois.

[79] Jacques Cornelisz, né au village de Oostzanen, et maître de

Jean Schorel. En 1512, il jouissait déjà d'une grande réputation.

Charles van Mandre a vu à Harlem, chez Corneille Suyver, une

Circoncision peinte par lui en 1517, dont il dit le plus grand

bien. Ce peintre avait un frère, nommé Buys, et un fils nommé

Dirck Jacob; l'un a fait de beaux paysages, l'autre de beaux

portraits. Jacques Cornelisz est mort à Amsterdam dans un âge

avancé. Dürer l'appelle Jacques de Lubeck, parce qu'il avait été

pensionné par les magistrats de cette ville.

[80] Ce sont ces quelques mots qui ont fait dire qu'Albert Dürer

ne grava pas sur bois. Comment supposer cependant qu'étant en

apprentissage chez Wolhgemuth, au moment où ce peintre était déjà

occupé des dessins de _la Chronique de Nuremberg_, il n'ait pas

appris toutes les pratiques de l'atelier de son maître, et qu'il

n'ait pas plus tard mis la main à quelques-uns des bois à sa

marque. On convient généralement que les dessins de Dürer sont

mieux gravés que ceux des autres artistes de son temps. N'en

pourrait-on pas conclure qu'il donnait le dernier coup de ciseau,

ou qu'il dirigeait le travail comme un homme qui sait le métier

et qui ne grave pas habituellement, parce qu'il n'a pas le loisir

de s'occuper de cet ouvrage long et minutieux?

[81] Jean Swart ou Jean Lenoir, originaire de Groningue, fit des

tableaux d'histoire et des paysages avec un égal succès. Ses

toiles sont fort rares; mais j'ai vu beaucoup de charmantes

gravures sur bois, gravées par lui ou d'après ses dessins. Il

avait une grande prédilection pour les cavaliers turcs, armés de

flèches et de carquois, car il en a mis partout. Il courut

beaucoup le monde et finit par se fixer à Gouda en 1522.

[82] Cornelii Graphæi gratulatio Caroli V imperatoris, 1520.

Antverpiæ, apud Joan. Croccium. 8º.

Les portes étaient garnies de représentations allégoriques et de jeunes

filles presque nues; j'en ai vu rarement d'aussi belles[83]. J'ai changé

un florin pour avoir de la monnaie. A Anvers, on m'a montré plusieurs

ossements du géant[84]. L'os de la cuisse a quatre pieds et demi de long,

et est extrêmement lourd. Son omoplate est plus grande que le dos entier

d'une grande personne. Ce géant a eu dix-huit pieds de hauteur; il a

gouverné Anvers, et y a fait plusieurs choses surprenantes. Ces messieurs

de la ville ont beaucoup écrit sur lui dans un gros livre[85].

[83] Dürer s'exprima plus longuement à ce sujet en causant avec

Melanchthon qui, lors de son séjour à Nuremberg, vint souvent

visiter le peintre. Il lui disait entre autres choses: «J'ai

regardé ces jeunes filles fort attentivement et même brutalement

(puisque je suis peintre).» Manlii Collectanea Locor. communium,

page 345. Ces jeunes vierges étaient les plus belles personnes

d'Anvers; elles étaient presque nues et habillées seulement d'une

gaze légère. Lorsque Charles V fit son entrée triomphale, il ne

se montra pas aussi admirateur que Dürer de leur beauté; car en

passant devant elles il baissa les yeux, ce qui les indisposa

fort contre lui.

A cette époque, on voyait des vierges à peu près nues dans toutes

les solennités de ce genre. Les jeunes filles se disputaient

l'honneur d'être désignées par les juges institués _ad hoc_, car

la mission de ces nouveaux Pâris était de choisir les plus belles

et les mieux faites. Elles recevaient donc un diplôme de beauté,

et plus tard leur mari pouvait dire avec un noble orgueil: Ma

femme figurait à l'entrée de tel ou tel souverain.

[84] Brabon.

[85] Ce livre est un manuscrit du XVe siècle, que l'on trouve

encore aujourd'hui dans les archives d'Anvers. C'est un in-folio,

relié en corne blanche. Il porte ce titre: «Le vieux registre de

divers mandements». Page 33, on lit l'histoire fabuleuse du géant

Brabon et autres de son espèce.

L'école de Raphaël d'Urbin s'est considérablement amoindrie après la mort

de ce grand homme. Un de ses élèves, Thomas Polonius[86], bon peintre, a

désiré me voir; il est venu chez moi et m'a fait cadeau d'une bague en or

antique, ornée d'un beau camée d'une valeur de cinq florins, et dont on

m'a déjà offert le double. En retour, je lui ai donné pour six florins de

mes meilleures gravures. Je dépense trois sous pour un _calacut_, un sou

pour un messager, et trois sous avec des camarades.

[86] Cet élève de Raphaël se nommait Thomaso Vincidore, de

Bologne; il paraît avoir été envoyé en Flandre pour surveiller

l'exécution de certaines tapisseries, faites d'après des dessins

de Raphaël.

[Illustration:

MARTIN. D.

SOTAIMS]

J'ai offert à dame Marguerite, sœur du roi Charles, un exemplaire de mon

œuvre gravé; j'ai fait aussi pour elle, avec un grand soin, deux dessins

sur parchemin, que j'évalue à trente florins; et, pour son médecin, le

plan d'une maison qu'il veut bâtir. Je ne voudrais pas refaire ce

dessin à moins de dix florins. Je donne à Nicolas Ziegler un Christ mort

qui vaut trois florins, et au facteur de Portugal une tête d'enfant

peinte, que je vendrais bien un florin.

J'achète une corne de buffle pour dix sous, une patte d'élan pour un

florin d'or.

J'ai fait le portrait de maître Adrien au crayon, et celui de Wolf

Rogendorf au poinçon. J'ai dépensé deux sous pour des condamnations et

des dialogues, et j'ai donné à maître Adrien des œuvres d'art pour une

valeur de deux florins. On m'a vendu un seul crayon rouge un sou. J'ai

peint le portrait d'une dame noble dans la maison de Tommaso. J'ai offert

à Nicolas un saint Jérôme en prière et les deux nouvelles Vierges.

Le lundi après la Saint-Michel, je donne à Thomas Polonius tout mon

œuvre gravé. Par l'entremise d'un peintre, il doit être envoyé à Rome,

et l'on me promet en échange des dessins de Raphaël.

Je dîne avec ma femme, et je dépense trois sous pour la régaler.

Polonius a fait mon portrait[87] pour l'emporter à Rome. Je change une

couronne et garde onze florins pour mes besoins. Je donne neuf sous pour

du bois, et vingt sous pour porter ma malle à la barque de Bruges.

[87] Ce portrait fut gravé au burin par André Stock. On lit cette

inscription au bas de la planche: Effigies Alberti Dureri Norici,

pictoris et sculptoris hactenus excellentissimi delineata ad

imaginem ejus quam Thomas Vincidor de Bolognia ad vivum depinxit

Antuerpiæ 1520. And. Stock, sculp. H. Hondius excudit 1639.

A Bruges, je dessine le portrait d'une femme qui me le paye un florin. Je

fais de grandes dépenses: un sou pour du vernis, un sou pour de la

couleur, treize sous pour des fourrures, un sou pour du cuir, et deux

sous pour deux écailles de moule. Dans la maison de Jean Gabriel, je

peins le portrait d'un Italien pour deux florins d'or. J'achète un sac de

voyage deux florins et quatre sous.

Le jeudi après la Saint-Michel, je pars pour Aix-la-Chapelle. Je prends

avec moi un florin et un noble, et j'arrive le dimanche à Aix-la-Chapelle

après avoir passé par Maëstricht et par Gulpen. Jusqu'à présent mon

voyage, tout compris, m'a coûté trois florins.

A Aix-la-Chapelle, je vois les colonnes que Charles a fait venir de Rome,

et qui sont ornées de chapiteaux de porphyre rouge et vert. Elles sont

faites très-artistement d'après Vitruve. Je peins deux fois le portrait

de Hans Ebner[88], et je dessine au fusain ceux de Georges

Schlaudersbach, du jeune Christophe Groland et de mon hôte Pierre Van

Enden. Je donne deux sous pour une pierre à aiguiser, cinq sous pour un

bain et deux deniers au domestique de la ville qui m'a conduit à la salle

du Conseil; je paye pour cinq deniers de boisson à des camarades, et je

perds sept sous au jeu avec Hans Ebner. Je dessine dans mon album les

portraits de Paulus Topler et de Martin Pfinzing.

[88] C'est à la famille d'Ebner que nous devons le journal

d'Albert Dürer. M. C. G. de Murr, qui a publié le texte allemand,

dit qu'il l'a tiré _ex bibliotheca Ebneriana_. M. Frédéric

Verachter, le savant archiviste de la ville d'Anvers, a traduit

en flamand ce document précieux. Je me suis beaucoup aidé de son

travail qui est fait avec une grande intelligence; pour être tout

à fait juste, je dois dire que sans lui je ne serais jamais

parvenu à rendre clairs une certaine quantité de passages qui

étaient restés inexpliqués jusqu'à ce jour.

Je vois à Aix-la-Chapelle le bras de l'empereur Henri, la chemise de la

vierge Marie et d'autres reliques. Je dessine l'église de Notre-Dame, et

je fais le portrait de Sturm[89]. Je dessine le portrait des sœurs de

Kopffinger, une fois au charbon et une fois au crayon noir. Je donne dix

sous pour une grande corne de bœuf, et je perds trois sous au jeu.

J'offre à la fille de Tomasius une peinture de la Trinité d'une valeur de

quatre florins, et je dépense un sou pour du cirage, trois sous pour un

bain, huit sous pour une corne de buffle, et deux sous pour une ceinture.

[89] Gaspard Sturm, dit Teutschland (Allemagne), le héraut

d'armes qui assista à la prise du château de Sickingen, et qui

fut chargé de conduire Luther à la diète de Worms. (Voir la _Vie

de Luther_, par Audin, t. VI, p. 207.)

[Illustration]

Le 23 octobre, j'assiste au couronnement du roi Charles à

Aix-la-Chapelle; c'est si beau et si riche, que de la vie je n'ai vu

pareil spectacle, et que je renonce à le décrire. Je donne à Mathias pour

onze florins de mes gravures et trois pièces à Stéphan, chambellan de

dame Marguerite. J'achète un chapelet de bois de cèdre pour dix sous, et

je perds trois demi-sous au jeu. Je donne deux sous au barbier et quatre

sous pour deux verres de lunettes; je perds encore une pièce blanche au

jeu.

Le vendredi qui précède la fête de Simon et Judas, je me rends à Louvain,

laissant sept sous de pourboire dans la maison de mon hôte; je visite

l'église où est la tête de sainte Anne.

Le dimanche, nous arrivons à Cologne.

A Bruxelles, j'ai été hébergé complétement par ces messieurs de

Nuremberg, qui n'ont rien voulu accepter. A Aix-la-Chapelle, ils

m'avaient déjà rendu le même service pendant trois semaines; ils me

conduisent à Cologne, où ils me renouvellent le refus d'accepter la plus

légère rétribution.

Je dépense cinq sous pour un traité de Luther, un sou pour la

condamnation de cet homme courageux, un sou pour un chapelet et deux

sous pour une ceinture. J'offre à Léonard Groland ma grande corne de

bœuf, et mon chapelet en bois de cèdre à Hans Ebner. J'achète une paire

de souliers pour six sous et une petite tête de mort pour deux sous. Je

donne un sou pour de la bière et du pain, deux sous au barbier, à Ziegler

Linhart des gravures pour deux florins, et deux sous à celui qui m'a

laissé voir le tableau de maître Stephanus[90]. Je dépense deux sous avec

des camarades et un sou pour un petit traité. Je fais le portrait de la

sœur de Gott-Schalken. Le dimanche soir après la Toussaint, je suis

encore à Cologne et j'assiste au bal[91] et au festin donnés par

l'empereur Charles; c'est fort beau. Je dessine l'écusson de Staber, et

j'offre à un jeune comte de Cologne une Mélancolie et au duc Frédéric ma

nouvelle Vierge. Je fais au charbon le portrait de Nicolas Haller et je

donne deux sous au portier, trois sous pour deux petits traités et dix

sous pour une corne de vache.

[90] Stephen Lochner (de Constance), et non Lothner comme on l'a

cru longtemps, né....? mort en 1451. Le tableau en question est

un triptyque dont le panneau central représente l'Adoration des

Mages. Les volets sont peints des deux côtés, celui de droite

nous montre sainte Ursule et ses compagnes à l'intérieur, et à

l'extérieur l'Annonciation; sur celui de gauche, on voit à

l'intérieur saint Géréon, le glorieux patron de la ville de

Cologne, et un ange à genoux à l'extérieur. Avant la visite

d'Albert Dürer il était attribué tantôt à Philippe Kaff, tantôt à

Willem; depuis, il n'y a plus eu d'incertitude. Ce chef-d'œuvre

est aujourd'hui dans la cathédrale de Cologne (chapelle

Sainte-Agnès), où on l'admirerait sans restriction s'il n'avait

pas subi quelques regrettables retouches. Une inscription que

l'on peut lire sous le tableau dit qu'il a été peint à l'huile en

1410.

[91] Il en fit un dessin gravé sur bois. Voir Bartsch, _le

Peintre-Graveur_, 38.

A Cologne, je visite l'église de Sainte-Ursule ainsi que son tombeau; je

vois les statues des vierges et aussi celles des saints. Je dessine au

fusain le portrait de Forherwerger, et je donne à la femme de Nicolas

huit sous parce qu'elle m'a offert l'hospitalité.

J'ai séjourné huit jours à Bruxelles, trois semaines à Aix, quatorze

jours à Cologne, et ces trois messieurs de l'ambassade de Nuremberg,

Léonard Groland, Hans Ebner et Nicolas Haller, m'ont constamment hébergé.

J'ai fait des portraits chez les nonnes pour sept sous et leur ai offert

trois demi-feuilles de gravures sur cuivre.

Le lundi après la Saint-Martin, ces messieurs de l'ambassade de Nuremberg

m'apprennent qu'ils viennent d'obtenir pour moi le titre de peintre de la

cour de l'empereur Charles[92].

[92] Cet acte de Charles V est du 4 novembre 1520, daté de

Cologne. Par cet acte, les magistrats furent chargés de payer à

Dürer la pension viagère de cent florins, qui lui avait été

accordée par l'empereur Maximilien. La pièce originale de cet

acte est encore aux archives de Nuremberg.

Dorfer m'invite une fois chez Staber et une autre fois chez le vieux

Wolfgang. Je dîne aussi chez mon cousin Nicolas; j'offre un florin à sa

femme, deux liards à sa petite fille, sept sous à la servante et un saint

Eustache à son domestique, car je leur ai donné beaucoup de mal à tous.

Le mercredi de la Saint-Martin, après avoir acheté une petite tête de

mort en ivoire pour un florin, et une paire de souliers pour sept sous,

je remonte de bonne heure le Rhin avec le bateau de Cologne; nous

arrivons à Zons, de là à Neus et puis à Stain, où nous passons la nuit

pour deux sous. Le lendemain, nous voyons Keizerswerth, Duisburg, Orson

et nous couchons à Rheinberg pour six sous. De là nous allons à Wezel, à

Rees, à Entmerich, à Thomas et enfin à Nimègue, où on nous donne un

mauvais lit pour quatre sous. Le lendemain, nous partons pour Thiel, Pust

et Entmerich, où je m'arrête un moment. J'y fais un bon dîner pour trois

sous. Je profite d'un grand coup de vent qui nous empêche de continuer

notre route pour dessiner le portrait d'un compagnon orfévre d'Anvers,

nommé Pierre Federmacher, une tête de femme et un croquis d'après

l'aubergiste.

C'est seulement le dimanche que nous arrivons à Nimègue. Je donne vingt

sous au batelier.

Nimègue est une jolie ville qui possède une belle église et un château

fort bien situé.

A Thiel, sur le Waal, nous quittons le Rhin pour remonter la Meuse; nous

arrivons à Terveer, où il y a deux tours, nous y passons la nuit et je

dépense sept sous.

Le vendredi matin, nous partons pour Bommel; là survient une furieuse

tempête qui nous oblige à louer pour un florin des chevaux de paysan qui

nous portent tant bien que mal à Bois-le-Duc. Bois-le-Duc est une jolie

ville qui renferme de belles et riches églises et qui est solidement

fortifiée. J'y dépense dix sous que maître Arnold[93] veut absolument

payer. Les orfévres de l'endroit viennent me voir et me font beaucoup de

politesses.

[93] Arnold de Beer, élève de Lambert Suterman, peintre d'Anvers.

Il s'est fait une réputation comme dessinateur plutôt que comme

coloriste.

Le jour de Notre-Dame, nous arrivons de bonne heure au magnifique village

d'Osterwyck, de là à Tilborg, où nous faisons un repas assez convenable,

et nous restons coucher à Baerle; mais comme mes compagnons tombent en

désaccord avec l'aubergiste, nous partons pour Hoogstraeten après deux

heures de repos. Arrivés à Harfth, nous déjeunons en face de l'église

Saint-Léonard pour quatre sous.

Le jeudi après l'Assomption, je revois Anvers; je donne quinze sous au

voiturier et je vais me loger de nouveau chez Joost Planckfeld. Je dîne

trois fois avec lui et deux fois avec ma femme. Le premier portrait que

je fais est celui de Nicolas Sombalis.

Pendant sept semaines qu'a duré mon voyage, ma femme et ma servante ont

dépensé sept couronnes pour le ménage et quatre florins pour les menus

objets. Je dépense quatre sous avec des camarades. Je dîne six fois chez

Tommaso.

Le jour de la Saint-Martin, dans l'église de Notre-Dame, on coupe la

bourse de ma femme; elle valait un florin et contenait deux florins et

quelques clefs.

Le soir de la Sainte-Catherine, je paye à Joost Planckfeld dix couronnes

d'or en à-compte de ce que je lui dois.

Je dîne deux fois chez les Portugais. Rodrigue me fait cadeau de six noix

indiennes; je donne deux sous à son domestique, et dix-neuf sous pour du

parchemin. Je prends la monnaie de deux couronnes.

Je vends les gravures suivantes: deux Adam et Ève, très-belles épreuves,

un saint Jérôme, un cavalier, une Némésis, un saint Eustache, dix-sept

pièces gravées à l'eau-forte, huit quarts de feuilles, dix-neuf pièces

sur bois, sept mauvaises gravures sur bois et dix livres de la petite

Passion, le tout pour huit florins; pour une once de couleur de plomb je

donne trois gros livres. Je prends la monnaie d'un florin de Philippe et

ma femme celle d'un florin simple.

A Ziericzée (en Zélande), une forte marée chassée par l'ouragan fait

échouer une baleine; elle a plus de cent toises de long et personne ne se

souvient d'en avoir vu une pareille en Zélande.

Ce poisson ne peut être mis à flot; les habitants voudraient s'en

débarrasser parce qu'il infecte la contrée. Il est si monstrueux qu'ils

n'espèrent pas avant six mois d'ici pouvoir le mettre en pièces et le

réduire en huile.

Stéphan Capello me donne un chapelet en cèdre, à condition que je ferai

son portrait. J'achète pour quatre sous de tripoli et du papier pour

trois sous.

Je fais le portrait de Félix à genoux, à la plume, dans son album; il me

donne cent huîtres. Je fais présent au seigneur Lazare, surnommé le

Grand Homme, d'un saint Jérôme sur cuivre et de trois grands livres.

Rodrigue m'envoie du vin fort et des huîtres. J'invite à dîner Tomasin

Gerhard, sa fille et son mari, Honing, le peintre sur verre, Félix, Joost

et sa femme; cela me coûte deux florins. Thomassin me fait cadeau de

trois aunes de gros damas.

Le soir de la Sainte-Barbe, je me rends à Bergen[94], je dépense un

florin six sous et douze sous pour le cheval. J'achète dans cette ville

une faille pour ma femme; je la paye un florin sept sous; je donne six

sous pour trois paires de souliers, un sou pour un microscope et six sous

pour une pomme d'ivoire.

[94] C'est à Berg-op-Zoom que Dürer veut dire.

Je dessine les portraits de Jean de Haes[95], de sa femme et de ses deux

filles au charbon noir, et je fais des croquis de sa servante et d'une

vieille femme au poinçon sur son album. Je visite la maison de ville de

Bergen, elle est très-belle. Bergen est une ville fort agréable en été:

elle a deux foires considérables par an.

[95] Sculpteur, né à Metz.

La veille de la fête de la Vierge, je pars avec mes compagnons pour la

Zélande. Sébastien Imhoff me prête cinq florins.--Nous passons la

première nuit sur le navire à l'ancre; il fait très-froid et nous n'avons

rien à boire ni à manger. Le samedi, nous arrivons à Ter-Goes, où je

dessine une jeune fille avec son costume national. Nous partons pour Erma

et arrivons devant l'île de Walcheren; nous passons la nuit à Ernig; de

là nous allons à Middelbourg. Dans l'église de l'abbaye[96], je remarque

le grand tableau de Jean de Mabuse[97], qui est mieux peint que

dessiné[98]. De là je pars pour la jolie ville de Terveer, où relâchent

des vaisseaux de tous les pays.

[96] L'abbaye de l'ordre de Prémontré, dédiée N.-D. et à saint

Nicolas.

[97] Jean Gossaert, dit _Jean de Maubeuge,_ né à Maubeuge vers

1470, mort le 1er octobre 1532, mort à Anvers, où il fut enterré

à Notre-Dame.

[98] Une Descente de Croix qui avait été commandée par l'abbé

Maximilien de Bourgogne. Ce tableau, un des meilleurs du maître,

fut détruit par la foudre le 24 janvier 1568.

Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers · 第 6 / 9 段