(Schutters-hof-Straet). C'est cette deuxième demeure qui avait
encore, en 1658, pour enseigne, un saint Quentin forgé en fer par
maître Quentin Metsys lui-même, si l'on en croit Van Fornenberg.
J'ai aussi visité les trois grandes places de tir[43]. Je fais un
excellent dîner chez Haber et un autre chez le consul de Portugal, dont
je dessine le portrait. Je fais aussi le portrait de mon hôte Joost
Planckfeld, qui m'offre une branche de corail. Je donne deux sous pour du
beurre, et la même somme aux charpentiers des peintres. Mon hôte me mène
dans l'atelier où les peintres pensionnés par la ville d'Anvers
travaillent aux arcs de triomphe qui seront élevés sur le passage du roi
Charles V[44]. Il n'y en aura pas moins de quatre cents, de quarante
pieds de long chacun; ils régneront des deux côtés des rues, seront bien
peints et auront deux étages, sur lesquels on donnera des
représentations allégoriques. La menuiserie et la peinture coûteront
ensemble quatre cents florins. Cette décoration sera d'un bel effet.
[Illustration: C. BOGDURT. D. ALBERT-DURER. E. SOTAIN. JC]
[43] Les places de tir étaient alors situées, les deux premières,
où sont aujourd'hui le marché au blé et le nouveau théâtre; la
troisième, près des rues des Tapissiers et du Jardin-du-Tir.
Elles furent toutes les trois rebâties en partie par Gillibert
van Schoonbeke, en 1552.
[44] Le 23 décembre 1520, Charles V fit son entrée triomphale à
Anvers, où se tenait alors le conseil de toutes les provinces,
pour offrir à Sa Majesté deux cent mille couronnes (_Chronique
anversoise_, page 14).
Je dîne de nouveau chez le consul de Portugal et chez Alexandre[45].
[45] Orfévre et amateur de Nuremberg, né en 1504, mort en 1546,
reçu de la gilde de Saint-Luc en 1546.
Sebald Fischer m'achète seize petits dessins de la Passion[46] pour
quatre florins; trente-deux grands livres pour huit florins; six gravures
de la Passion[47] pour trois florins; vingt demi-feuilles, différents
sujets, l'un parmi l'autre, un florin; il m'en prend pour trois florins.
Je vends aussi des quarts de feuille pour cinq florins et demi, plus huit
grandes feuilles pour un florin.
[46] 37 estampes. Hauteur, 4 pouces 8 à 10 lignes; largeur, 3
pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 16-52.
[47] Suite de 16 pièces gravées sur bois. Hauteur, 4 pouces 4
lignes; largeur, 2 pouces 9 lignes. Voir Bartsch, _le
Peintre-Graveur_, 3-18. Vasari dit qu'Albert Dürer a été à Venise
pour porter plainte contre Marc-Antoine, qui avait fait et vendu
des copies de la grande et petite Passion de Jésus-Christ. Cette
assertion est fausse. Ce qui le prouve mieux que tous les
raisonnements, c'est que les cinquante-trois pièces qui composent
les deux séries de la Passion ont été commencées en 1507 et
terminées en 1513, lorsque Albert était revenu depuis longtemps
de Venise. S'il y a été une autre fois, c'est avant 1506 et non
après.
J'avais remis à mon hôte une figure de la Vierge peinte sur toile; il l'a
vendue pour mon compte deux florins du Rhin.
Je fais le portrait de Félix, le joueur de luth[48]. Je dépense deux sous
pour de la bière et du pain, deux sous pour un bain, et quatorze sous
pour trois petits panneaux.
[48] Félix Hungersberg, musicien célèbre et capitaine de
l'empire.
Je dîne chez l'orfévre Alexandre, et aussi chez Félix.
Maître Joachim[49] a dîné chez moi hier, ainsi que son élève. Pour les
peintres, je fais en demi-teinte un écusson; j'accepte un florin pour les
débours. Je donne mes quatre nouvelles pièces à Pierre Wolfgang, et à
Joachim des dessins pour la valeur d'un florin, parce qu'il m'a prêté son
domestique et ses couleurs; du reste, j'avais retenu son domestique à
dîner, et je lui avais donné pour trois sous de dessins. J'envoie à
l'orfévre Alexandre quatre nouvelles pièces. Je fais au fusain les
portraits du Génois Tommaso Florianus, de Romanus, qui est de Lucques, et
des deux frères de Tommaso, Vincent et Gérard, tous trois de la famille
des Pombelli. Je dîne douze fois chez Tommaso.
[49] Joachim Patenier ou de Patenir, né à Dinant, vers la fin du
XVe siècle, célèbre comme peintre et comme ivrogne. Il a fait
quelques batailles; mais c'est comme paysagiste qu'il s'est
illustré. Il mettait dans un coin de tous ses tableaux un petit
bonhomme accroupi et ...... C'était le coin du maître. Albert
Dürer estimait beaucoup sa peinture; mais il voyait avec chagrin
un homme de son mérite _vivre misérablement dans la crapule_.
Le trésorier me donne une tête d'enfant peinte sur toile, et une arme en
bois de Calcutta. Tommaso me fait cadeau d'un chapeau de paille. Je dîne
chez le consul de Portugal, et l'un des frères de Tommaso me fait
accepter des gravures pour la valeur de trois florins.
Érasme[50] m'offre un manteau espagnol, et trois dessins représentant des
portraits d'hommes. Je reçois du frère de Tommaso une paire de gants, et
je fais un deuxième portrait de Vincent. Je donne à maître Augustin
Lumbarth[51] les deux parties des _imagines cœli_[52]. Je dessine le
portrait d'Opiius au nez tordu. Ma femme et ma servante Susanne ont dîné
chez Tommaso.
[50] Desiderius Erasme, né à Rotterdam le 28 octobre 1467, mort
le 11 juillet 1536 à Basel.
[51] Peut-être le frère de Lumbardus, le peintre.
[52] _Imagines cœli septentrionalis._ Hauteur et largeur, 15
pouces 10 lignes. _Imagines cœli meridionalis._ Hauteur et
largeur, 15 pouces 8 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_,
no 151-152.
Notre-Dame d'Anvers est très-grande. On y dit plusieurs messes à la fois
sans produire de confusion; ses autels ont de riches fondations. Les
meilleurs musiciens y sont attachés; l'église possède plusieurs ornements
et sculptures remarquables, ainsi qu'une jolie tour.
J'ai visité la riche abbaye de Saint-Michel, dont le chœur est garni de
beaux fauteuils taillés dans la pierre.
A Anvers, quand il s'agit d'art, on ne se laisse pas arrêter par les
frais, car l'argent n'y est pas rare.
Je fais le portrait de Nicolas[53], astronome du roi d'Angleterre; c'est
un Allemand né à Munich, qui m'a été fort utile dans diverses
circonstances.
[53] Nicolas Kratzer, chimiste et astronome fameux, florissait à
Oxford en 1517. Holbein fit aussi son portrait en 1528.
Hans Pfaffroth me donne un florin de Philippe pour son portrait que j'ai
dessiné. Je dîne de nouveau chez Tommaso; le beau-frère de mon hôte m'a
invité avec ma femme. Je change deux mauvais florins contre vingt-quatre
sous. Je donne un sou à quelqu'un qui me montre un tableau. Le dimanche
après l'Assomption, j'ai vu la grande procession de Notre-Dame d'Anvers;
c'est un spectacle féerique; toutes les corporations et tous les
métiers habillés somptueusement étaient présents. Chaque profession et
chaque gilde avaient ses attributs particuliers, quelques personnes
portaient d'énormes cierges et de longues trompettes antiques en argent
massif. Il y avait un grand nombre de joueurs de flûte et de tambour
vêtus à l'allemande qui, avec leurs instruments, faisaient un terrible
vacarme, je les ai aperçus qui circulaient dans les rues par bandes
séparées. Voici dans quel ordre on marchait: les orfévres, les peintres,
les sculpteurs, les brodeurs sur soie, les statuaires, les menuisiers,
les charpentiers, les bateliers, les pêcheurs, les maçons, les tanneurs,
les teinturiers, les boulangers, les tailleurs, les cordonniers et divers
autres métiers. Il y avait aussi un grand nombre d'hommes de peine et de
négociants, des boutiquiers et des marchands de toute espèce avec leurs
commis. Après ceux-là venaient les tireurs avec leur carabine, leur arc
ou leur arbalète, des cavaliers et des fantassins, la garde des
fonctionnaires, et enfin une troupe très-belle qui était précédée de tous
les ordres représentés par des gens costumés d'une façon spéciale. J'ai
remarqué aussi dans cette procession une troupe de veuves qui vivent de
leur travail et suivent une règle claustrale; elles sont couvertes des
pieds à la tête de longs vêtements de toile blanche, c'est très-curieux à
voir;--parmi ces femmes il y a des personnes fort distinguées. On y
remarquait aussi le chapitre de Notre-Dame, une masse de prêtres,
d'écoliers et de boursiers qui fermaient la marche. Vingt personnes
portaient les images de la Vierge et de l'enfant Jésus splendidement
ornées. Pour cette procession on avait construit à grands frais des
objets très-remarquables, c'est-à-dire un grand nombre de chars et
quantité de bateaux mobiles sur lesquels on représente des scènes de tout
genre. J'ai remarqué les allégories suivantes: l'ordre des Prophètes, le
Nouveau Testament, la salutation de l'Ange, les trois rois Mages sur des
chameaux et d'autres animaux rares fort curieusement costumés, la fuite
en Égypte et beaucoup d'autres choses que je passe pour abréger. Enfin
venait un grand dragon conduit en laisse par sainte Marguerite et ses
vierges qui étaient extrêmement jolies, puis saint Georges, un fort beau
garçon et ses pages; un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles
costumés de différentes façons représentaient des saints et des saintes.
Cette procession mit deux heures pour défiler devant notre maison, et
elle présentait trop de particularités pour pouvoir être relatées toutes
ici[54].
[54] Ces quelques lignes ont inspiré au grand peintre belge,
Henri Leys, un tableau qui est un chef-d'œuvre.
J'ai été dans la maison que Focker s'est fait construire[55] récemment,
elle est fort belle, flanquée d'une jolie tour et entourée de jardins
immenses. J'ai surtout admiré ses magnifiques écuries.
[55] Cette maison existe encore aujourd'hui; elle est située,
rempart des tailleurs de pierre, W. 4, no 794; mais elle est
entièrement défigurée. Les Focker ou Fugger étaient, en ce
temps-là, les plus riches marchands de l'Europe. Ils étaient
originaires d'Augsbourg et s'étaient fixés à Anvers en 1505.
Tommaso a donné à ma femme quatorze aunes de gros damas d'Arras pour s'en
faire une robe, et de plus, deux aunes et demie de demi-satin pour la
doublure. J'ai fait, à la demande des orfévres, une esquisse d'une
couronne pour la tête de Notre-Dame. Le consul de Portugal m'a offert
dans son hôtel[56] des vins de France et de Portugal. Roderigo[57] m'a
donné un petit tonneau de sucreries de toute sorte, où se trouvent une
boîte de sucre candi, deux plats de sucrerie fine, des massepains et même
quelques cannes à sucre, telles qu'elles croissent naturellement. J'ai
gratifié son domestique d'un florin et changé un mauvais florin contre
douze sous.
[56] L'hôtel de Portugal, situé au _Kipdorp_, W. 2, no 1668,
acheté par la ville à M. Gilles de Schermere, le 20 novembre
1511, et donné au facteur et consuls ordinaires du Portugal, «et
ce tant et durant que les dicts facteur ou consuls se tiendront
en ceste ditte ville, et que le facteur tiendra sa demeure en la
ditte maison.» En 1817, on en fit la caserne des pompiers.
[57] Rodrigo Fernandès, très-gros commerçant, facteur de Portugal
en 1528. Cette année, il acheta le splendide hôtel d'Immerseele,
appelé plus tard le Vetkot, situé rue Longue-Neuve W. 2, no 1468.
Il l'acheta au seigneur Jan d'Immerseele, bailli d'Anvers et
marquis du pays de Ryen, et à demoiselle Marie De Lannoy, sa
femme. La rue du Marquisat qui est près de là en a pris son nom.
La jolie chapelle qui existe encore fut bâtie par le marquis en
1496.
Les colonnes de l'église paroissiale du couvent de Saint-Michel sont
toutes faites d'un seul morceau de belle pierre noire.
Je donne à M. Gilgen, chambellan du roi Charles, et à maître Conrad[58],
excellent sculpteur qui est au service de Mme Marguerite, fille de
l'empereur Maximilien, les objets suivants:
Saint Jérôme en prière[59], la Mélancolie[60], trois nouvelles Marie,
saint Antoine[61] et sainte Véronique[62]; de plus, à maître Gilgen un
saint Eustache[63] et une Némésis[64].
[Illustration: ALBERT-DURER P. AH CABASSON D. CH-JARDIN SC.]
[Illustration]
[58] Conrad Meyt, né à Malines, reçu à la gilde de Saint-Luc, en
1536.
[59] Cette estampe est gravée à l'eau-forte sur fer. Hauteur, 7
pouces 9 lignes; largeur, 6 pouces 10 lignes. Voir Bartsch, _le
Peintre-Graveur_, no 59.
[60] Il y a tout un poëme dans cette figure, qui revient sans
cesse, et peut-être malgré lui, dans l'œuvre du maître. Ce sont
les traits de _la jalousie_ d'une grande quantité de ses vierges
terrestres, et sans doute de ce monstre charmant, Agnès Frey,
qu'il déteste et qu'il adore. Voir page XIV.
[61] Gravure que l'on trouve assez facilement belle. Hauteur, 3
pouces 7 lignes; largeur, 5 pouces 3 lignes. Voir Bartsch, _le
Peintre-Graveur_, no 58.
[62] Cette petite merveille que nous donnons ici est gravée au
burin sec. Albert Dürer en avait fait tirer très-peu
d'exemplaires. Aussi était-elle déjà rare de son vivant, et ne
l'offrait-il qu'aux personnes dont il faisait grand cas.
[63] Cette gravure, dont l'empereur Rodolphe II a fait dorer la
planche, est une des plus fines et des plus remarquables du
maître. On la nomme aussi _saint Hubert_, parce que l'on y voit
dans une forêt un chasseur à genoux devant un cerf qui porte une
croix lumineuse au-dessus de la tête. On croit, généralement que
l'artiste a fait le portrait de Maximilien Ier. Peut-être est-ce
celui de son ami Reiter, qui ressemblait à l'empereur. Hauteur
mesurée du côté gauche, 13 pouces 3 lignes; du côté droit, 13
pouces seulement; largeur, 9 pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le
Peintre-Graveur_, no 57.
[64] On ne trouve plus ce titre dans les catalogues de l'œuvre
d'Albert Dürer; il s'agit ici de la _justice_ ou de la _grande
fortune_.
Le dimanche qui précède la Saint-Barthélemy je devais déjà à mon hôte
sept florins vingt sous et un heller.
Mon salon, ma chambre à coucher et la literie me reviennent à onze
florins par mois.
Le 27 du mois d'août, qui est le lundi qui suit la Saint-Barthélemy, je
fais un nouveau contrat par lequel je dois payer deux sous par repas, y
compris la boisson; ma femme et ma servante feront la cuisine et
mangeront dans leur chambre. J'offre au facteur de Portugal un petit bois
représentant un enfant, Adam et Ève[65], saint Jérôme en prière, Hercule,
saint Eustache, la Mélancolie et une Némésis, puis sur demi-feuilles
trois nouvelles figures de la Vierge, Véronique, saint Antoine, la
Nativité[66] et le Crucifix[67]; mes meilleurs dessins sur quart de
feuilles (huit pièces), les trois livres de la vie de Notre-Dame,
l'Apocalypse, la grande Passion, la petite Passion et la Passion sur
cuivre.
[65] Cette gravure, très-belle et très-rare, porte cette
inscription: Albertus Dürer Noricus faciebat 1504. C'est la
première fois que le maître signe en toutes lettres. Il a compris
sans doute que l'œuvre est digne du grand nom qu'il se fera. Dès
ce moment, en effet, son dessin et son exécution technique sont
irréprochables. Il n'a plus ni dureté, ni sécheresse, il n'est
plus l'élève d'aucun maître. Il est lui! Hauteur, 9 pouces 2
lignes; largeur, 7 pouces 1 ligne. Voir Bartsch, _le
Peintre-Graveur_, no 1.
[66] Voir page CL.
[67] Le Christ expirant sur la croix. On dit que cette estampe a
été gravée sur le pommeau de l'épée de l'empereur Maximilien.
C'est un petit chef-d'œuvre extrêmement rare.
Tout cela vaut bien cinq florins.
Je fais le même cadeau au Portugais Rodrigo qui a donné à ma femme un
petit perroquet vert. Le dimanche après la Saint-Barthélemy je pars
d'Anvers avec M. Tommassin pour aller à Malines, où nous passons la nuit.
J'invite à dîner un peintre et maître Conrad, l'excellent sculpteur de
Mme Marguerite. De Malines, en passant par Vilvorde, nous nous rendons à
Bruxelles où nous arrivons le lundi 3 septembre. Je donne trois sous au
messager. Je dîne avec ces messieurs de Bruxelles, et une autre fois avec
M. Bonisius[68], à qui j'offre une Passion en cuivre. Je remets au
margrave Hans la lettre de recommandation de l'évêque de Bamberg, plus
une Passion en cuivre. Je dîne une seule fois avec ces messieurs de
Nuremberg.
[68] Agent d'une maison de commerce du royaume à Bruxelles.
Dans la chambre d'or du conseil de Bruxelles j'ai pu admirer quatre
tableaux du grand peintre Rudier[69]. Derrière le palais du roi, j'ai vu
les fontaines, le labyrinthe et le jardin zoologique, toutes choses si
belles que je n'en avais jamais contemplé de pareilles; je me croyais en
paradis.
[69] Rogier de Bruges, ou plutôt Rogier van der Weyden, peintre,
né à Bruxelles, suivant les uns, à Tournay, suivant les autres,
vers 1400, et mort à Bruxelles le 16 juin 1464, d'une maladie
épidémique appelée le _mal anglais_, qui ravageait alors le pays.
Trois des tableaux dont parle Albert Dürer sont d'une grande
naïveté, mais le quatrième est d'un effet très-saisissant: c'est
Herkenbaldt, mourant dans son lit, qui embrasse son neveu,
convaincu d'un viol, et qui en même temps l'égorge pour le
soustraire à l'ignominie du supplice.--La tête du vieillard est du
plus haut style. M. Alphonse Wauters croit que ces tableaux ont
été détruits dans le bombardement de Bruxelles, en 1695. Quatre
magnifiques tapisseries de 26 pieds de longueur sur 13 pieds 6
pouces de hauteur, conservées précisément dans la sacristie de
l'église de Berne, les reproduisent de la manière la plus
complète, et nous font voir combien Lampsonius avait raison quand
il s'écriait avec admiration: «O maître Rogier, quel homme vous
étiez!
La maison du conseil à Bruxelles est magnifique et fort grande, bâtie en
belles pierres, avec une superbe tour découpée à jour. A Bruxelles, j'ai
fait à la lueur de la chandelle trois portraits, celui de maître Conrad
qui était mon hôte, celui du fils du docteur Lampaters et celui de mon
hôtesse.
J'ai vu parmi les curiosités qu'on a apportées au roi du nouveau pays de
l'or[70], un soleil d'or de la grandeur d'une brasse et une lune d'argent
de la même dimension. J'ai admiré deux chambres pleines de toutes espèces
de curiosités venant du même endroit, des armes, des harnais, des engins
de guerre, des habillements fort bizarres, des literies et bien d'autres
choses encore à l'usage des gens de ce pays-là. Il est à remarquer que
tous ces objets sont infiniment plus beaux et plus riches que ce que nous
trouvons chez nous. Ils sont tellement précieux qu'on les évalue à cent
mille florins. J'avoue que jamais rien n'a excité autant ma curiosité que
ces produits extraordinaires qui prouvent combien les habitants de ces
contrées lointaines ont l'esprit ingénieux et inventif.
[70] Le Mexique.
A Bruxelles, j'ai vu bien d'autres belles choses, et spécialement une
gigantesque arête de poisson, qui paraît construite en pierres de taille.
Cette arête a une brasse de largeur et pèse environ quinze quintaux. Sa
forme est à peu près celle-ci:
(Le dessin n'est pas dans le manuscrit.)
Cette arête se trouve derrière la tête du poisson.
J'ai visité l'hôtel de Nassau; c'est un splendide bâtiment, luxueusement
décoré.
J'ai dîné encore deux fois avec ces messieurs de Bruxelles. Mme
Marguerite de Flandre m'a envoyé chercher et m'a promis de me recommander
au roi Charles. Elle a été avec moi d'une grâce charmante. Je lui ai
offert ma Passion sur cuivre. J'ai fait le même cadeau à son trésorier
Jean Marini, et, de plus, j'ai dessiné son portrait. J'ai donné deux sous
pour un anneau de buffle, et deux sous pour faire ouvrir le tableau de
l'autel de Saint-Luc.
Lors de ma visite à l'hôtel de Nassau, j'ai vu dans la chapelle la belle
peinture de maître Hugo[71]. J'ai remarqué aussi deux belles salles et
tous les objets précieux qui sont dispersés dans l'hôtel; enfin l'immense
lit qui peut contenir cinquante personnes. J'ai examiné avec attention le
quartier de roc que l'orage a jeté aux pieds du seigneur de Nassau. Cet
hôtel est situé sur une hauteur et jouit d'une vue admirable qui, je
crois, n'a pas sa pareille dans l'Allemagne entière. Maître Bernard[72],
le peintre, m'a invité à sa table et m'a fait servir un dîner si
recherché, qu'à mon avis il ne doit pas en avoir été quitte pour dix
florins. Pour me tenir compagnie, le trésorier de dame Marguerite,
l'intendant de la cour Meteni, et le trésorier de la ville Pufladis,
s'étaient fait inviter à ce dîner. J'ai donné à Pufladis une Passion sur
cuivre, et il m'a remis en échange une bourse espagnole noire de la
valeur de trois florins. J'ai envoyé une Passion sur cuivre à Érasme de
Rotterdam. J'ai fait le même cadeau à Érasme, le secrétaire de Bonisius.
L'Anversois qui m'a donné une tête d'enfant s'appelle Laurent Sterk[73].
J'ai dessiné le portrait de maître Bernard, le peintre de dame
Marguerite, et j'ai recommencé celui d'Érasme de Rotterdam[74]. J'ai
offert à Laurent Sterk un saint Jérôme assis et la Mélancolie.
[71] Hugues Vandergoes, peintre distingué, que Vasari nomme Hugo
d'Anversa. Pourquoi? Ce n'est sans doute pas parce qu'il est né à
Gand vers 1430.--En 1476 il se fit ordonner prêtre, devint
chanoine régulier au monastère de la Croix-Rouge, dans la forêt
de Soignes, aux portes de Bruxelles, et mourut en 1482.
Ses compagnons de retraite gravèrent cette inscription sur sa
tombe:
Pictor Hugo van der Goes humatus hic quiescit.
Dolet ars, cum similem sibi modo nescit.
[72] Bernard van Orley, ou Barend van Brussel, né à Bruxelles en
1471, mort dans sa ville natale en 1541, peintre de Marguerite
d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. Il eut la gloire d'être un
des rares peintres flamands qui accueillirent Albert Dürer sans
jalousie.
[73] Receveur du Brabant pour le quartier de la ville d'Anvers.
[74] Il est représenté à mi-corps dans son cabinet. Il écrit.
Érasme ne fut pas content de ce portrait comme il l'avait été de
celui fait par Holbein, qu'il avait gardé dix jours chez lui
avant de le rendre, pour qu'il pût paraître dans la célèbre
édition de l'_Éloge de la folie_, dite édition d'Holbein, parce
que ce grand peintre l'avait illustrée de quatre-vingt-trois
dessins, gravés sur cuivre, sans compter son portrait, celui de
Morus et celui d'Érasme sur une seule planche. Oh! oh! s'était
écrié le philosophe de Rotterdam en voyant ce portrait, si je
ressemblais encore à cet Érasme-là, en vérité, je voudrais me
marier. Albert Dürer a gravé ce portrait sur cuivre, avec cette
inscription: «Imago Erasmi Roterodami ab Alberto Durero ad vivam
effigiem delineata, MDXXVI.» Hauteur, 9 pouces 3 lignes; largeur,
7 pouces 2 lignes.
[Illustration]
Six personnes de Bruxelles, dont j'ai fait le portrait, ne m'ont rien
donné.
J'ai acheté deux cornes de bœuf pour trois sous, et deux
uilenspiegels[75] pour un sou.
[75] Albert Dürer parle-t-il de l'estampe de Lucas de Leyde, ou
du petit livre populaire intitulé _Aventures de Thyl
Uylenspiegel_, qui fut traduit en 1483 du néerlandais en
allemand, selon les Flamands, ou de l'allemand en néerlandais,
selon les Allemands? En 1613, Van der Hoeven, de Rotterdam, fit
une nouvelle édition de cette bonne bouffonnerie avec ce titre:
«Histoire de Thyl Uylenspiegel, relation des farces ingénieuses
qu'il a faites; très-amusante à lire, avec de belles gravures.»
Depuis on en a publié bon nombre corrigées et considérablement
augmentées. Pour ma part j'en connais bien dix, en comptant celle
qui est spirituellement illustrée par Paul Lauters. Je crois
qu'Albert Dürer parle du livre, car de son temps la gravure
devait déjà être très-rare. A peine gravée, la planche avait été
perdue; peut-être Lucas l'avait-il détruite lui-même, car cette
estampe n'était pas à la hauteur de ses autres ouvrages.
Le graveur Henri Hondius en a fait une copie en 1644, avec cette
inscription:
Dees eerste vorm is wech, men vinter geen voor ons,
Want een papiere Druck gelt vyftich Ducatons.
«Cette forme première est perdue, on ne peut la retrouver; et un
exemplaire sur papier se paye cinquante ducatons.»
Le dimanche après la Saint-Gilgen, je prends congé de Hans Ebner[76]. Il
ne veut rien recevoir de Hans Gender pour les sept jours que j'ai passés
chez lui. Je donne un sou à son domestique, et nous partons, M. Tommaso
et moi, pour Malines. Le soir, je dîne avec Mme de Nieuwkerk, et le lundi
de bonne heure je retourne à Anvers.
[76] Ambassadeur nurembergeois; fut conseiller et bourgmestre de
sa ville, et mourut en 1553.