Saluez aussi de ma part Étienne Baumgartner, Lorentz et tous ceux qui

demandent amicalement de mes nouvelles.

Écrit à Venise 1506, le 18 août.

ALBERTUS DURER.

Noricorius Sivus (textuel).

_Post-scriptum._--Andreas est ici et il me prie de vous offrir ses

amitiés, il n'est pas encore bien fort; il a eu et il a des embarras

d'argent à cause de la longue maladie qu'il a faite. Je vous dirai même,

entre nous, que je lui ai prêté huit ducats; mais n'en parlez à personne,

il pourrait croire que je n'ai pas confiance en lui; du reste, il saura

se procurer de quoi me rembourser, car il se conduit très-honorablement,

et tout le monde lui veut du bien.

Si le roi vient en Italie, j'ai le projet d'aller avec lui à Rome.

LETTRE VII.

Savant, sage, instruit en beaucoup de langues, homme habile à discerner

la vérité du mensonge, honorable et honoré Bilibald Pirkeimer, votre

humble serviteur Albert Dürer vous souhaite toutes sortes de prospérités.

Cependant, avec cette belle diable de chance qui le tient, il semble

qu'il veuille renoncer à votre cœur[25], vous allez croire que lui aussi

est un orateur à cent finesses comme vous. La chambre qu'il habite

devrait avoir plus de quatre coins où il pourrait placer les dieux de la

mémoire....; mais je ne veux pas me casser la tête à m'excuser plus

longtemps, je me contenterai de me recommander à votre indulgence. Pour

me souvenir de toutes vos commandes, il faudrait que mon cerveau eût

autant de cases différentes que vous avez de pois chiches dans votre

jardin; mais en voilà assez sur ce sujet. Le margrave[26] lui-même ne

donnerait pas une si longue audience. J'ai calculé que cent articles, en

ne mettant que cent mots par article, demandent un travail de neuf jours,

sept heures, cinquante-deux minutes, et notez que je n'ai pas encore

compté les soupirs. Voilà pourquoi on ne s'improvise pas orateur, comme

dit Tettels.

[25] Les quelques premiers mots de cette phrase sont écrits en

italien, un peu moins indéchiffrable que celui que l'on trouve au

commencement de la lettre précédente.

[26] A l'époque dont parle Albert Dürer, Pirkeimer fit partie de

l'ambassade qui fut envoyée au conseil de la Confédération souabe

par la ville de Nuremberg. L'histoire de cette négociation est

conservée dans les archives de Nuremberg sous ce titre:

Conventions conclues entre le margrave Frédéric de Brandenbourg

et l'ambassade de Nuremberg, etc., 1506, in-folio.

Je déploie tout mon zèle, et cependant je ne peux pas mettre la main sur

des tapis larges; ils sont tous étroits et longs. Je continue mes

explorations avec l'aide d'Antony Kolb. Bernard Hirsffogel vous salue et

vous offre de nouveau ses services; il est très-triste, car il a perdu

son fils, l'enfant le plus amusant que j'aie vu de la vie. Je ne peux pas

trouver les plumes de fou que vous demandez. Oh! si vous étiez ici, vous

verriez de crânes lansquenets italiens. Je pense souvent à vous et à

l'intérêt que vous prendriez à examiner leurs armes. Ils ont des

_roncani_ avec deux cent dix-huit pointes; lorsqu'ils touchent un homme

avec cette arme, il est mort, car toutes les pointes sont empoisonnées.

Les Vénitiens mettent beaucoup de soldats sous les armes, le pape et le

roi de France aussi; je ne sais pas ce qui en résultera.

On se moque beaucoup ici de notre roi.

Bonne chance à Étienne Baumgartner (je ne suis pas étonné qu'il ait pris

femme). Rappelez-moi au souvenir de Borcht, de M. Lorentz, et même de

notre maîtresse de comptes. Remerciez votre fille de chambre de m'avoir

souhaité le bonjour, mais dites-lui qu'elle est un monstre.

[Illustration]

J'ai expédié du bois de palmier de Venise à Augsbourg, où je le laisse en

dépôt; il pèse dix quintaux.

Mon tableau est enfin terminé; je gage un ducat que si vous le voyiez

vous le trouveriez bien composé et d'un bon coloris. Cet ouvrage m'a valu

beaucoup d'honneur, mais peu de profit. Pendant le temps que j'ai mis à

le peindre j'aurais bien pu gagner deux cents ducats, car j'ai refusé

beaucoup de commandes pour pouvoir m'en occuper exclusivement. Ma seule

consolation est d'avoir fermé la bouche aux peintres qui disaient: C'est

un habile graveur, mais il n'entend rien au maniement des couleurs.

Maintenant tout le monde s'accorde à dire que l'on n'a jamais vu plus

beau coloris.

Mon manteau français vous présente ses respects, et mon habit italien

vous tire sa révérence.

Vous passez toujours votre vie chez les femmes légères. Vous êtes en si

mauvaise odeur à Nuremberg, que je vous sens d'ici. On me dit que lorsque

vous courez à vos amours, on ne vous donnerait pas plus de vingt-cinq

ans. Oui-da! multipliez-les par un chiffre quelconque, et alors je vous

croirai. Il y a ici beaucoup d'italiens qui vous ressemblent sous ce

rapport; je ne sais pas comment cela se fait.

Le doge[27] et le patriarche de Venise[28] sont venus voir mon tableau.

[27] Leonardo Loredano, doge de Venise de 1500 à 1521.

[28] Antonio Suriano.

Maintenant je suis votre serviteur, il faut que j'aille me coucher, il

sonne sept heures de la nuit. Je vous ai écrit, j'ai écrit au prieur des

Augustins, à ma belle-sœur la marchande de couleur et à ma femme; donc

j'ai déjà barbouillé une belle quantité de papier, et je pense qu'il est

plus amusant pour vous de causer avec des princes qu'avec moi.

Venise, le jour de la sainte Vierge en septembre.

A propos, ne prêtez pas un sou à ma mère et à ma femme; elles ont assez

d'argent.

ALBERT DURER.

LETTRE VIII.

Comme je sais que vous êtes convaincu de mon attachement pour vous, je me

dispense de vous en parler. Cependant je ne puis vous dissimuler combien

je suis heureux de la grande réputation dont vous jouissez et que vous

avez su acquérir par votre sagesse et votre instruction. C'est chose

vraiment surprenante et rare de voir tant d'esprit dans un corps si

chétif. C'est une grâce particulière que Dieu vous a faite comme à moi.

Nous sommes donc deux personnages remarquables, vous par votre esprit et

moi par mon talent. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé pourtant,

lorsque nous y réfléchissons bien, de nous être retournés et d'avoir vu

des gens qui se moquaient de nous pendant que d'autres nous comblaient

d'éloges! Ne croyez donc pas aveuglément tous ceux qui vous

complimentent; mais peut-être êtes-vous trop peu modeste pour ne pas les

croire. Il me semble que je vous vois en présence du margrave, et que

vous mettez autant d'élégance dans vos discours que dans votre manière de

toucher vos thalers.

J'ai bien vu dans votre neuvième lettre que vous êtes encore une fois

très-occupé de femmes; vous devriez avoir honte de n'être pas plus

raisonnable à votre âge. Sachez que vous avez autant de grâce à faire

toutes ces fredaines qu'un gros bouledogue à jouer avec un petit chat. Je

voudrais apprendre que vous êtes devenu aussi rangé que moi. Si j'étais

bourgmestre, je vous ferais mettre en prison et j'enfermerais avec vous

la Rech..., la Ros..., la Gart..., la Ech..., et d'autres encore que je

ne veux pas nommer: elles sauraient bien vous mettre à la raison. Vous me

dites finement que beaucoup de femmes honnêtes ou légères demandent de

mes nouvelles: cet intérêt ne prouve rien contre ma vertu.

Si Dieu me ramène à Nuremberg, je ne sais vraiment pas comment je ferai

pour vivre avec vous qui êtes illustre maintenant. Je me réjouis

cependant de votre gloire et de votre nouvelle dignité. Vous ne battrez

plus vos chiens jusqu'à ce qu'ils en soient perclus; mais peut-être ne

voudrez-vous plus vous montrer dans les rues avec un pauvre barbouilleur

comme Albert Dürer; vous trouverez peut-être que c'est une honte pour un

seigneur de votre importance.

[Illustration]

Notre cher ami Baumgartner est aussi enchanté que moi de votre bonne

réputation.

Pendant que je suis en train de vous écrire allégrement, un incendie

dévore six maisons chez Petre Pender; j'y perds une pièce de laine que

j'avais achetée hier pour huit ducats: de cette façon j'éprouve du

dommage par suite de ce désastre.

Il est beaucoup question d'incendies ici. J'attends que vous m'écriviez

pour rentrer à Nuremberg; je partirai le plus tôt possible, car je

dépense beaucoup d'argent pour ma nourriture. J'ai donné environ cent

ducats pour des couleurs et d'autres objets. J'ai commandé pour vous deux

tapis que je payerai demain, mais je n'ai pas pu les avoir à bon marché.

Je les emballerai avec mes hardes, et aussitôt que vous m'écrirez je

reviendrai.

Vous tourmentez vraiment trop ma femme. Je vous fais savoir aussi que je

m'étais mis dans la tête d'apprendre à danser; j'ai été deux fois à

l'école, et il m'a fallu payer un ducat au maître; après cela vous me

connaissez assez pour savoir qu'il n'y a de force humaine qui pourrait

m'y faire retourner. Je dépenserais lestement tout l'argent que j'ai

gagné et je ne saurais rien par-dessus le marché.

Le messager Ferbre vous apportera la glace de Venise. Je n'ai pu

découvrir aucun ouvrage grec nouvellement paru, mais je vous rapporterai

une rame de votre papier; pour les plumes, je n'ai pas pu me procurer

celles que vous m'avez demandées, j'en ai acheté de blanches, et si j'en

trouve de vertes je les rapporterai également. Étienne Baumgartner m'a

écrit de lui envoyer cinquante grains de cornaline pour un rosaire; je

les ai achetés, mais cher, et je n'ai pas pu les avoir gros: je les lui

expédierai par le plus prochain messager.

Je vous ferai savoir au juste, d'après votre désir, le jour de mon

départ, pour que _mes maîtres_ puissent prendre des dispositions en

conséquence.

J'irai avant à Bologne pour une raison d'art: quelqu'un m'a promis de

m'apprendre le secret d'une perspective; je resterai huit ou dix jours

dans cette ville, je retournerai à Venise et je reviendrai à Nuremberg

par le prochain messager.

Hélas! j'ai mangé mon pain blanc avant mon pain noir. Que je regretterai

le soleil de Venise! Ici je suis un grand seigneur, chez moi je ne serais

plus qu'un pauvre diable!

J'aurais encore beaucoup de choses à vous écrire, mais je vous verrai

prochainement.

Écrite à Venise, je ne sais pas la date du mois, mais environ quinze

jours après la Saint-Michel, 1506.

ALBERT DURER.

_Post-scriptum._--Faites-moi savoir si aucun de vos enfants n'est mort.

Vous m'avez écrit une fois que Joseph Rumell a épousé votre fille, et

vous ne dites rien de plus; comment voulez-vous que je sache à laquelle

vous faites allusion.

Ah! si j'avais seulement ma pièce de laine! Mais je crains maintenant que

mon manteau ne soit aussi brûlé; si cela est, j'en deviendrai fou. J'ai

vraiment du malheur, car il y a trois semaines un de mes débiteurs s'est

sauvé emportant huit ducats qu'il me devait.

Ces lettres portent l'empreinte du cachet d'Albert Dürer et la

suscription suivante:

A l'honorable et savant Bilibald Pirkeimer, bourgeois de Nuremberg, mon

gracieux seigneur.

Voici le cachet d'Albert Dürer:

[Illustration]

Ses principaux monogrammes,

[Illustrations]

Son écriture et sa signature,

[Illustration]

Traduction:

Écrite à Venise, à 9 heures du soir, le samedi après la Chandeleur.

ALBERT DURER.

C'est la fin de la deuxième lettre à Pirkeimer.

JOURNAL DU VOYAGE

D'ALBERT DÜRER

DANS LES PAYS-BAS

ÉCRIT PAR LUI-MÊME PENDANT LES ANNÉES 1520 ET 1521.

JOURNAL DU VOYAGE

DANS LES PAYS-BAS

ÉCRIT PAR LUI-MÊME PENDANT LES ANNÉES 1520 ET 1521.

Nuremberg, 1520.

[Illustration]

A mes frais et dépens, le jeudi après la Saint-Kilian, moi, Albert Dürer,

je quitte Nuremberg avec ma femme[29] pour me rendre dans les Pays-Bas.

Après avoir passé le même jour par Erlangen, nous logeons à Baiersdorf,

et j'y dépense trois sous moins six deniers. De là, nous partons par la

route la plus courte pour Forchheim, où nous arrivons le vendredi; là,

pour un sauf-conduit, je paye vingt-deux deniers. Je pars pour Bamberg où

j'offre à l'évêque[30] une peinture de la Vierge, la Vie de

Notre-Dame[31], une Apocalypse[32] et des gravures pour la valeur d'un

florin.

[29] Agnès Frey, fille d'Hans Frey de Nuremberg, épousa Albert

Dürer en 1494. Le journal de Dürer prouve qu'il n'avait pas

laissé à Nuremberg son avare et querelleuse femme, comme l'ont

prétendu jusqu'ici ses biographes, entre autres J. Sandrart, qui

l'écrit en toutes lettres dans le deuxième volume de l'_Académie

allemande_, page 225 (_imprimé à Nuremberg en 1675_). Du reste,

Albert Dürer, dans son journal, ne dit pas un mot du caractère de

sa femme. Il résulte aussi de ce document qu'en 1520 il se rendit

pour la première fois dans les Pays-Bas. Il n'avait donc pas

visité précédemment ce pays avec l'empereur Maximilien I, comme

Quadens le prétend à tort dans les _Fastes de la nation

allemande_, page 428. S'il est vrai qu'Albert Dürer alla dans les

Pays-Bas pour fuir des chagrins domestiques, malheureusement trop

réels, il faut que ce voyage nouveau ait eu lieu en 1523 ou en

1524 seulement.

[30] Georges III, sacré en 1505, mort en 1522, protecteur des

arts. Albert Dürer a fait son portrait.

[31] Suite de 20 estampes. Hauteur, 11 pouces; largeur, 7 pouces

9 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, D. VII, no 76-95.

[32] L'Apocalypse de saint Jean, 15 estampes. Hauteur, 14 pouces

6 lignes; largeur, 10 pouces 3 à 6 lignes. Voir Bartsch, _le

Peintre-Graveur_, 60-75.

Cette œuvre gigantesque est digne de l'homme de génie qui l'a

exécutée, et digne du livre étrange qui l'a inspirée.

Il me fait quitter mon auberge où j'avais dépensé environ un florin,

m'invite à venir chez lui, et me donne un laisser passer pour la douane

et trois lettres de recommandation. Je paye six florins d'or[33] au

voiturier qui va me mener de Bamberg à Francfort.

[33] Le florin d'or valait 8 fr. 60 de notre monnaie d'aujourd'hui.

Maître Nicolas Laux, Benedict et Hans le peintre[34] me versent le coup

de l'étrier; je bois et je pars.

[34] Hans Wolfgang Ratzheimer vivait à Bamberg, de 1492 à 1527.

Je donne quatre sous pour du pain et treize sous pour des pourboires. Je

vais rapidement de Bamberg à Eltman; de là, je me rends à Zeil, je

dépense vingt et un sous, et j'arrive à Hasfurth où je montre ma lettre

de douane, après quoi on me laisse partir.

Je dépense un florin dans la chancellerie de l'évêque de Bamberg. A

Theres, au couvent, j'exhibe mes papiers et continue ma route.

Nous arrivons au bord du Rhin, où nous passons la nuit pour un denier; de

là, nous allons à Maynberg. A Schweinfurth, je suis invité par le docteur

Georges Rebart qui me donne du vin que nous mettons dans notre bateau. On

m'exempte des droits de douane.

J'avais dépensé dix deniers pour un poulet rôti et dix-huit deniers pour

le cuisinier et son fils. De là, nous nous rendons à Volkach, et ensuite

à Zwartzach où nous passons la nuit et dépensons vingt-deux deniers.

Le lundi, nous nous levons de grand matin pour nous rendre à Fettelbach.

A Ritzing, nous dépensons trente-sept deniers.

Par Seilzfeldt, nous arrivons à Markbreit, d'où on me laisse partir après

avoir vu mes papiers.

En passant par Frickenhaussen et Ochsenfurth nous gagnons Eivelstadt,

puis Murzburg. De là, nous arrivons à _Erla-Brunn_ où on nous donne un

lit pour vingt-deux deniers.

En passant par Relzbach et Zelling nous gagnons Karlstadt et puis Gemûnd;

nous y dînons assez bien pour vingt-deux deniers.

Nous voyons successivement Hofstetten, Lohr et Nevenstadt où j'ai dû

montrer ma lettre de transit; je dépense dix deniers pour du vin et des

écrevisses. Le mercredi matin, après avoir laissé derrière nous

Rotenfels, nous arrivons à Saint-Écarig, d'où nous nous rendons à

Heudenfeldt, Triffelstein, Homburg, Wertheim, et puis à Brodselten,

Freudenberg, Miltenberg, Klingenberg, Worth, Obernburg, Asschaffenburg,

Selgenstadt et Steinheim, où je montre mes papiers.

Nous passons la nuit près de Johansen. Le matin, on nous ouvre les portes

de la ville et l'on nous fait beaucoup d'amitiés; j'y dépense six

weispfenning.

Le vendredi, nous nous rendons à Kesselstadt pour gagner Francfort où je

montre ma lettre de douane. Je dépense six sous pour un lit, et je donne

deux sous au garçon. Jacob Heller me régale de vin à l'auberge, et je

fais accord avec un homme qui consent à me conduire de Francfort à

Mayence pour un florin, deux sous. La nuit, nous dépensons huit sous.

Le dimanche, je prends le bateau du matin qui va de Francfort à Mayence.

Arrivé à mi-chemin, c'est-à-dire à Hochst, je montre ma lettre de transit

et on me laisse passer. Je dépense huit deniers francfortois. De là, nous

allons à Mayence; je dépense un albus[35] pour faire décharger mes

effets, plus dix-huit deniers pour les courroies.

[35] Albus, ou pfennig blanc, monnaie d'argent mise en circulation

vers 1360. Sous l'empereur Charles IV, elle avait surtout cours

dans l'électorat de Cologne et dans la Hesse-Cassel; elle valait

9 pfennigs. On n'en trouve plus que dans les cabinets des numismates.

Je fais accord avec le capitaine du bateau de Cologne qui s'engage à me

transporter, avec mon bagage, pour trois florins. J'avais dépensé

dix-sept albus à Mayence.

Peeter, l'essayeur de la corporation des orfévres, me fait cadeau de deux

bouteilles de vin. Veith Farnpuhler m'invite, mais l'aubergiste refuse de

recevoir son argent et veut lui-même être mon hôte. On me rend beaucoup

d'honneurs. Je pars de Mayence, où le Mein se jette dans le Rhin, le jour

de sainte Marguerite, et je dépense dix-neuf hellers pour de la viande,

du pain et des œufs que je prends avec moi sur le bateau. Léonhard,

l'orfévre, me fait présent de vin et de gibier; il me donne aussi du

charbon, qui me servira à faire la cuisine sur le bateau. Le frère de

Joostes m'offre une bouteille de vin, et la corporation des peintres

deux. Après avoir passé devant Erfeld et Rudisheim, nous arrivons à

Erenfels. Là je montre mon passavant, mais on exige deux florins d'or

qu'on promet de me rendre si dans les deux mois je rapporte une lettre

d'exemption. Nous arrivons à Bacharach où je dois également m'engager à

acquitter les droits dans les deux mois ou à présenter une exemption.

A Caub, on ne me laisse passer que sous les mêmes conditions.

A Saint-Goar, le percepteur me demande où j'ai acquitté les droits; je me

contente de lui répondre que je n'ai pas d'argent à lui donner.

A Bopart, la douane de Trèves ne me laisse passer sur la vue de ma lettre

de transit que lorsque j'ai déclaré, écrit et signé que je n'ai avec moi

aucune espèce de marchandise. De là, nous nous rendons à Lahnstein où je

montre mon passavant; non-seulement le percepteur me laisse passer, mais

il me prie de le recommander au seigneur de Mayence et il me fait cadeau

d'une bouteille de vin; il connaît beaucoup ma femme, et il désirait me

voir depuis longtemps.

A Engers, ma lettre de transit suffit pour me donner passage. Cette place

appartient au duché de Trèves.

A Andernach, je dépense onze hellers, et je quitte cette ville le jour de

la Saint-Jacques pour me rendre à Bonn. De là, je vais à Cologne; nous

avons dépensé neuf sous dans le bateau, un sou quatre deniers pour des

fruits et du charbon, sept sous pour le déchargement, et quatorze hellers

pour les domestiques des bateliers. Je fais cadeau à mon cousin

Nicolas[36] de ma redingote doublée et bordée de velours; je donne un

florin à sa femme. Jérôme Fugger, Jean Ghrosserpeck et mon cousin me

régalent de vin. Je dîne au couvent des Chartreux, où un frère m'offre un

coupon de drap. M. Jean Ghrosserpeck me fait cadeau de douze mesures de

vin fin. Je dépense cependant à Cologne deux florins quatorze sous, plus

trois sous pour des fruits, un sou de pourboire, et un sou pour le

messager.

[36] Le fils du sellier, l'élève du père d'Albert Dürer.

[Illustration]

Le jour de la Saint-Pantaléon, nous partons pour Postorff où nous passons

la nuit pour trois sous. Le dimanche, nous dînons à Rodingen. Le

lendemain, de bonne heure, nous quittons Freendorf pour nous rendre à la

petite ville de Sangelt, nous dînons dans un village nommé Systerkylen

pour deux sous et deux hellers. Nous passons par Sittard, jolie petite

ville, pour nous rendre à Starkem, un endroit charmant où nous descendons

dans une excellente auberge. Nous mangeons fort bien, nous nous

couchons dans un bon lit, et la dépense ne s'élève pas à plus de quatre

sous.

Le vendredi matin, nous passons la Meuse et faisons notre entrée à Marten

Lewbehrn; je donne un sou pour un jeune poulet. De là, nous partons pour

Stoffer, et, le mercredi, nous sommes à Merpeck où, pour trois sous,

j'achète du pain et du vin. En passant par Brantenmuhl et Culenberg, nous

arrivons le mardi matin à La Croix où, pour trois sous deux deniers, on

nous sert un assez bon repas.

Nous prenons le chemin d'Anvers[37]. Aussitôt arrivé, je me rends à

l'auberge de Joost Plankfeld. Le même soir, le factor Bernard Stecher me

donne un souper splendide; ma femme reste à l'auberge, et je donne trois

florins au voiturier.

[37] On sait que du temps d'Albert Dürer, cette ville était

appelée Antorff par les Allemands.

Le samedi après la Saint-Pierre-aux-Liens, mon hôte me mène chez le

bourgmestre d'Anvers[38]; sa maison[39] est grande et bien distribuée,

avec des chambres très-vastes et très-belles. Elle est flanquée d'une

tour précieusement travaillée et entourée d'immenses jardins; en somme,

c'est une demeure princière. Je n'ai pas vu sa pareille dans toute

l'Allemagne. Une grande rue toute neuve donne accès de deux côtés à cette

maison, qu'il a fait bâtir ainsi à sa fantaisie.

[38] Le chevalier Arnold de Liere, qui fut successivement

bourgmestre de l'extérieur et de l'intérieur, de 1506 à 1529,

date de sa mort.

[39] Cette maison, située rue des Princes, devant la cour de

Liere, est aussi appelée la Maison Anglaise. Aujourd'hui, c'est

un hôpital militaire. L. Guicciardyn dit, dans sa _Description

des Pays-Bas_, Amsterdam 1612, page 69, qu'elle fut bâtie par le

seigneur Aert, né de la branche noble de Liere, pour servir de

résidence à Charles V.

Le dimanche, jour de la Saint-Oswald, les peintres m'invitent dans leur

cercle avec ma femme et ma servante. Nous mangeons un excellent dîner,

dans un service complet d'argent. Toutes les femmes des peintres sont là;

et, lorsque l'on me mène à ma place, l'assemblée entière, debout, fait la

haie comme si j'étais un grand seigneur. Il y a à ce banquet des

personnages très-considérables qui se courbent devant moi et me font

mille politesses, me disant qu'ils veulent tout faire pour m'être

agréable. Lorsque je suis assis, le pensionnaire du Conseil d'Anvers

vient à moi avec deux valets et me fait présent, de la part de ces

messieurs de la ville, de quatre pots de vin, en me disant qu'ils veulent

m'honorer par là et me témoigner leur estime. Je le prie de leur

transmettre mes remercîments, et lui offre mes très-humbles services.

Après lui vient maître Pierre[40], qui me présente, avec ses hommages,

deux autres pots de vin. Après avoir passé gaiement à table une grande

partie de la nuit, on me reconduit aux flambeaux, en me faisant mille et

mille démonstrations amicales. Je remercie chaudement, et vais me mettre

au lit.

[40] Maître Pierre, charpentier de la ville.

Je suis allé voir Quentin Metsys[41] dans sa maison[42].

[41] Quentin Metsys, peintre fameux, né à Louvain vers 1466, mort

à Anvers en 1530.

Nous disons en 1530. En effet, il résulte d'une communication

faite à M. Pierre Génard par le chevalier Léon de Burbure, et

insérée à la page 196 de la _Vlamsche School_, volume de 1857, que

maître Quentin Metsys est décédé entre le jour de la Noël 1529 et

la veille de cette fête 1530. C'est en cette dernière année qu'il

est mort, puisqu'il avait assisté encore, le 8 juillet 1530, à la

passation d'un acte.... (_Livret du musée d'Anvers_).

Le célèbre ferronnier-peintre avait donc seulement 64 ans et non

84 comme on le croyait avant la découverte de son acte de

naissance faite récemment par M. Edward Van Even, l'infatigable

archiviste de la ville de Louvain. M. Paul Mantz, qui est à

l'affût de tout ce qui peut donner un attrait nouveau à son

_Histoire des peintres flamands_, publiera, j'en suis sûr, ce

précieux document dans la prochaine édition de son excellent

livre.

[42] Quentin Metsys habitait alors une maison appelée le Singe

(de Simme), dans la rue des Tanneurs (Huidevetters-Straet,

section 3, no 1037).

Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers · 第 4 / 9 段