sont distincts: son imagination est inépuisable, sa naïveté est pleine de
grâce, sa touche est savante, son dessin est humain et vigoureux. Son
exécution est large et puissante; sous sa couleur délicate et vive on
discerne la science anatomique aussi facilement qu'on distingue la couche
calcaire d'un coquillage sous la nacre irisée qui la recouvre. Son
bonheur est extrême dans le choix de ses sujets; il y groupe savamment
les personnages; mieux que personne de son temps et du nôtre, il sait
allier dans les plis de ses draperies l'élégance et le goût à je ne sais
quelle grandeur sauvage; ses ciels sont lumineux comme son génie. Ses
paysages sont pittoresques et accidentés; on comprend, en les regardant,
que l'artiste est allé au delà de la réalité chercher, grâce à son
imagination, le doux rêve qu'il ne trouve pas sous son toit.
Les critiques n'ont pas manqué à sa gloire; on lui a reproché ses femmes
nues, qui sont plutôt une tristesse qu'une défaillance. Puis, comme si
l'honnête homme ne devait pas avoir souci d'achever son œuvre, on lui a
reproché encore le fini précieux de ses peintures: à notre époque, on lui
reprocherait d'être grand.
Ses portraits respirent la vie: nouveau Pygmalion, il les anime de par sa
volonté. La volonté d'un grand artiste n'est-elle pas une étincelle du
feu divin? Hélas! aussi puissant qu'il soit, ce souffle de Dieu
s'amoindrit et se dissipe en arrivant vers la terre; heureux les élus qui
savent, comme Albert Dürer, en garder les reflets pour étonner le monde
et faire rêver l'humanité!
CHARLES NARREY.
[Illustration: AH-CABASSON, D. CH-JARDIN SC.]
[Illustration: BILIBALDI PIRKEYMHERI EFFIGIES AETATIS SVAE ANNO L III
VIVITVR INGENIO CAETERA MORTIS ERVNT M D XX IV ALBERT DURER SCULP. FAC
SIMILE DE A. DURAND. BILIBALD PIRKEYMHER. Gazette des Beaux Arts Imp A.
Salmon, Paris]
LETTRES CONFIDENTIELLES
D'ALBERT DÜRER
A BILIBALD PIRKEIMER
LETTRES CONFIDENTIELLES
D'ALBERT DÜRER
A BILIBALD PIRKEIMER[12]
LETTRE I.
[Illustration]
Mon cher monsieur Pirkeimer, je vous offre mes services et j'espère que
votre santé est meilleure que la mienne.--Je vous souhaite une bonne et
heureuse année à vous et aux vôtres. Pour ce qui est des perles et des
pierreries que vous m'avez chargé d'acheter, je vous annonce que je n'ai
rien pu trouver, même pour bon argent. Les Allemands ont tout accaparé,
et pour leur en racheter il faudrait les payer plus qu'elles ne valent,
car ils sont très-peu accommodants. Ce sont du reste les plus vilaines
gens que la terre ait portés[13]. Il ne faut pas compter sur eux pour le
moindre service, et des amis sérieux m'ont assuré qu'il est prudent de se
garer d'eux,--ils se moquent de tout, attendu qu'ils sont maîtres de la
place.--Tout le monde est d'accord pour déclarer que l'on trouve à
Francfort de plus beaux objets à meilleur prix qu'à Venise.
[12] Willibald ou Bilibald Pirkeimer, sénateur de Nuremberg,
homme de lettres distingué et l'un des amis intimes d'Albert
Dürer.--Il a fait son portrait sur cuivre en buste vu de trois
quarts avec cette épigraphe: _Bilibaldi Pirkeymheri. effigies.
œtatis. suæ, anno_ L. III. _Vivitur. ingenio cætera. mortis
erunt_ M. D. XX. IV. Ce portrait admirable est celui dont nous
donnons, dans ce livre, une copie exécutée par M. Durand, d'après
une épreuve de la collection de M. Ambroise-Firmin Didot. Dürer a
aussi peint les armoiries de Pirkeimer, deux écus soutenus par
deux génies ailés au-dessus desquels on lit: _Sibi et amicis_ P.,
et dans la marge du bas: Liber _Bilibaldi Pirkeimer_: dans celle
du haut est une inscription en hébreu, une seconde en langue
grecque et la suivante en latin: _Initium sapientiæ timor
Domini_.
[13] Il parle certainement des Allemands qui habitent la
_Giudecca_ ou _Zuecca_ (quartier des Juifs), dans l'île de
_Spinalonga_.
Les livres que vous m'avez demandés sont expédiés, vous les recevrez
bientôt, et si vous avez besoin d'autres choses, faites-le moi savoir, je
me ferai un plaisir de vous les envoyer. Fasse le ciel que je puisse vous
rendre un jour un vrai service, car je reconnais que je vous dois
beaucoup. Je vous en prie, ne vous impatientez pas trop, cette dette me
préoccupe plus que vous, j'en suis certain. Si Dieu me vient en aide, je
vous payerai prochainement en vous conservant une éternelle
reconnaissance. Car les Allemands[14] m'ont commandé un tableau[15]
qu'ils me payeront cent dix florins rhénans, et je n'aurai que cinq
florins de frais.
[14] Il veut parler sans doute d'une communauté allemande qui
existait alors à Venise.
[15] C'était le _Martyre de saint Bartholomé_. Ce tableau fut
acheté plus tard par le roi de Bohême Rodolphe II, qui le plaça
dans la galerie de Prague.
Je me mettrai à l'ouvrage tout de suite, j'esquisserai mon tableau en
huit jours, et dans un mois il pourra figurer sur l'autel. En épargnant
tout cet argent, je serai en mesure de vous payer, car je ne crois pas
qu'il soit nécessaire d'envoyer rien en ce moment à ma mère et à ma
femme. J'ai laissé à ma mère dix florins, elle en a reçu neuf ou dix pour
des objets d'art, le marchand de fil d'archal lui en a payé douze. Je lui
en ai encore envoyé neuf par l'entremise de Bastien Imhoff, et elle n'a
dû payer que sept florins à Gartner pour ses gages. Quant à ma femme, je
lui ai donné douze florins, elle en a reçu treize autres, ce qui fait
vingt-cinq. Je pense donc également qu'elle n'a besoin de rien; et s'il
lui manque quelque chose, le beau-frère n'a qu'à l'aider jusqu'à mon
retour; alors je le rembourserais intégralement.
Sur ce, je me recommande instamment à votre bon souvenir.
Datée de Venise, le saint jour des Rois 1506.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et les autres personnes qui
s'informeront de moi.
ALBERT DURER.
LETTRE II.
Je vous présente mes respects, mon cher monsieur Pirkeimer, j'espère que
vous jouissez d'une bonne santé, et je le souhaite aussi sincèrement que
s'il s'agissait de la mienne propre.
Je vous ai écrit dernièrement, faites-moi savoir si ma lettre vous est
parvenue. Ma mère m'a grondé parce que je ne vous envoyais pas de mes
nouvelles, et elle m'a donné à entendre que vous étiez furieux contre
moi.
Voici mon excuse: je suis paresseux quand il s'agit d'écrire, je croyais
que ma lettre ne vous trouverait pas chez vous, et enfin j'avais
recommandé à _Castel_, le messager, de vous présenter particulièrement
mes hommages. Je vous prie donc humblement de me pardonner, car je n'ai
pas d'autre ami que vous en ce monde.
Je ne crois pourtant pas que vous soyez sérieusement irrité contre moi,
car je vous considère comme un second père.
Je voudrais que vous fussiez à Venise auprès de moi, vous trouveriez une
quantité de joyeux compagnons parmi les Italiens qui s'attachent de plus
en plus à moi. Ce sont des gens de cœur, d'un commerce agréable,
instruits, honorables, et bons musiciens. Ils m'ont en grande estime et
me témoignent beaucoup d'amitié. Par contre, il y en a parmi eux qui sont
les plus fieffés coquins du monde, mais des coquins bien séduisants, et
celui qui ne verrait que superficiellement les choses serait tenté
d'avoir d'eux la meilleure opinion. Je ris souvent dans ma barbe quand
ils me parlent; ils n'ignorent pas qu'on sait de belles méchancetés
d'eux, mais ils s'en moquent.
J'ai beaucoup d'excellents amis parmi les Italiens, qui m'engagent à ne
pas vivre trop familièrement avec leurs peintres.--Il est vrai que j'ai
aussi beaucoup d'ennemis qui critiquent mes ouvrages dans les églises et
partout où ils les trouvent. Ils disent qu'ils ne valent rien parce que
je ne peins pas à la manière antique, ce qui ne les empêche pas de les
copier. Giovani Bellini[16] a fait les plus grands éloges de mon talent
devant beaucoup de gentilshommes; il désire avoir une de mes œuvres, il
est venu me voir et il a insisté pour que je lui fisse une composition,
promettant de la bien payer. Plusieurs personnes considérables m'ont
assuré que c'est un homme excellent, et qu'il m'est très-favorable. Il
est vieux, excessivement vieux même; cependant aucun des peintres de
Venise ne peut se vanter d'être aussi vert que lui. Ce qui me plaisait il
y a onze ans ne me plaît plus aujourd'hui, je l'avoue franchement, bien
que cela paraisse extraordinaire.
[16] Le plus jeune et le plus illustre des deux frères Bellini,
le maître de Giorgion et du Titien.
Il est né à Venise en 1426, il y est mort en 1516 et il y est
enterré à côté de son frère Gentile, dans l'église des apôtres
saint Jean et saint Paul.
Il y a ici des artistes qui ont beaucoup plus de talent que maître
Jacob[17]; Antoine Kolb seul jure ses grands dieux qu'il n'y a pas de
meilleur peintre au monde que Jacob. Ici on se moque de lui, et cependant
il reste de son opinion.
[17] Albert Dürer parle-t-il de Jacob Walch ou de Jacob Elsner,
l'artiste universel dont Neudörffer dit: «Ce Jacob Elsner était
un homme d'un commerce agréable que les patriciens recherchaient
fort. Il jouait admirablement du luth et vivait dans l'intimité
des habiles organistes Sébastien Imhoff, Guillaume Haller et
Laurent Stauber. Il peignit leurs portraits, illumina leurs beaux
livres, dessina les blasons que l'empereur et les rois leur
avaient donnés et fit nombre d'autres petits travaux pour eux.
Personne de son temps ne savait peindre l'or comme lui.» Le
docteur Frédéric Campe croit qu'il est question d'Elsner. «Albert
Dürer, dit-il, parlerait avec plus de respect de son honorable
prédécesseur Jacob Walch ou le Walche.» Le respect n'a rien à
faire ici. Albert Dürer donne son opinion sur les peintres
italiens, et s'il attaque quelqu'un, c'est Antoine Kolb, dont le
zèle amical est en effet un peu bien exagéré.
M. Passavant déclare nettement qu'il s'agit ici d'un tableau de
Jacob Walch qui venait, grâce à Kolb, d'obtenir une situation
auprès de Philippe de Bourgogne. Il ajoute qu'Albert Dürer avait
peut-être sollicité cette situation. Pourquoi cette supposition
toute gratuite? L'appréciation d'Albert Dürer n'était que juste.
«Jacob Walch, dit Jacob de Barbarj, dit le Maître au caducée,
avait du talent, mais il était loin d'égaler les maîtres
italiens.» (Voir le travail de M. Émile Galichon sur ce peintre.
_Gazette des Beaux-Arts_, t. XI, p. 314, no 456.)
J'ai commencé à travailler à mon tableau, c'est-à-dire que je l'ai
esquissé, mais mes mains ont été si malades qu'il m'a été impossible de
travailler sérieusement. J'ai laissé passer cette mauvaise disposition;
ne m'en veuillez pas et devenez rangé comme moi, mais vous ne voulez
jamais suivre mes conseils.
Mon cher, il me serait agréable de savoir si aucune des personnes que
vous aimez n'est morte, celle qui habite près de l'eau, ou celle qui
ressemble à ceci [Illustration] ou celle qui ressemble à cela
[Illustration] ou la fille de [Illustration].
Écrite à Venise, à 9 heures[18] du soir, le samedi après la Chandeleur,
1506.
Présentez mes services à Étienne Baumgartner, à Harstorfer et à Falkamer.
ALBERT DURER.
[18] Minuit et demi de notre temps.
LETTRE III.
Mes salutations empressées à mon cher monsieur Pirkeimer.
Je vous expédie en même temps que cette lettre la bague ornée d'un saphir
que vous m'avez demandée; il m'a été impossible de vous l'envoyer plus
tôt. Pendant deux jours j'ai couru chez tous les orfévres allemands et
italiens de Venise dans la compagnie d'un habile homme que j'ai défrayé;
nous avons longtemps cherché avant de trouver ce qu'il nous fallait, et à
la fin, en marchandant beaucoup, j'en ai acheté une pour dix-huit ducats
et quatre martzels à un particulier qui ne fait pas le commerce de bijoux
et qui la portait lui-même; il me l'a vendue pour me rendre service. Je
lui ai dit que c'était une acquisition que je faisais pour mon usage. Je
l'avais à peine payée qu'un orfévre allemand m'en a offert trois ducats
de bénéfice; j'espère donc que vous la trouverez à votre gré, car tous
ceux à qui je la montre prétendent que c'est une _pierre trouvée_, et
qu'en Allemagne on la payerait cinquante florins. Mais vous verrez bien
s'ils disent vrai ou s'ils mentent; quant à moi, je n'y connais rien.
J'ai acheté une améthyste à un ami intime pour douze ducats; il m'a volé
comme dans un bois, car elle n'en vaut pas sept. Mes camarades et moi
nous avons tant fait qu'il a consenti à rompre le marché, et je lui ai
payé un dîner au poisson. J'ai repris mon argent et je suis fort
satisfait de cet arrangement. De bons amis ont estimé la bague, et s'ils
ne se sont pas trompés, la pierre ne revient pas à plus de dix-neuf
florins rhénans, car elle pèse environ cinq florins d'or. Je n'ai donc
pas dépassé vos ordres, puisque vous m'avez écrit de ne pas dépenser plus
de quinze ou vingt florins.
Quant à l'autre pierre que vous m'avez demandée, je n'ai pas encore pu me
la procurer, mais je déploierai tout mon zèle à ce travail.
On me dit qu'en Allemagne on ne pourrait pas avoir ces pierres, même à la
foire de Francfort, car les Italiens les accaparent toutes aussitôt qu'il
y en a quelque part. Les marchands se sont moqués de moi lorsque je
leur ai offert deux ducats pour des jacinthes; écrivez-moi donc le
plus tôt possible, et dites-moi ce que j'ai à faire. J'ai vu un beau
diamant, je ne sais pas encore ce que l'on en demande; je vous
l'achèterai, si votre lettre m'en donne l'ordre.
Les émeraudes sont excessivement chères, mais on peut avoir une améthyste
de moyenne grandeur pour vingt ou vingt-cinq ducats.
D'après toutes les commissions que vous m'avez données, je présume que
vous avez pris une maîtresse. Prenez garde que ce ne soit un maître! Du
reste vous êtes assez grand et assez sage pour vous conduire.
Endres Künhoffer vous présente ses respects; il vous écrira sous peu de
jours; en attendant, il vous prie de l'excuser auprès de son maître s'il
ne reste pas à Padoue; il n'y a rien à apprendre là pour lui. Ne m'en
veuillez pas, je vous en prie, si je ne vous expédie pas toutes vos
commandes à la fois; malgré mon zèle il m'a été impossible de les
rassembler pour le départ du messager.
Mes amis vous conseillent de faire remonter la pierre: ils prétendent
qu'elle est belle et que la bague est vieille et démodée. Je vous prie
d'engager ma mère à m'écrire et à continuer ses bons rapports avec vous.
Sur ce, je me recommande à votre bonne amitié.
Venise, le deuxième dimanche du Carême 1506.
Rappelez-moi au souvenir de votre servante.
[Illustration]
LETTRE IV.
Avant tout j'offre mes services à mon cher ami Pirkeimer. J'ai reçu le
jeudi avant la semaine des Rameaux une lettre de vous, et la bague avec
l'émeraude. Je me suis rendu à l'instant chez l'homme de qui je la
tenais: il consent à me rendre mon argent, bien qu'il ne le fasse pas
volontiers; il prétend qu'il a été trompé lui-même par le bijoutier.
Mes amis m'ont assuré qu'une des deux autres bagues vaut bien six ducats
et qu'elles sont bien conditionnées et d'un or pur; ils ajoutent que vous
ne vous repentirez pas de l'affaire. Je ne me suis donc trompé que de
deux ducats sur les trois bagues. Du reste Bernard Holdtzbock voulait me
les prendre pour le prix d'achat.
Depuis je vous ai envoyé un saphir par Hans Imhoff. J'espère que vous
l'avez reçu. Je crois que j'ai fait une bonne affaire. On m'a offert un
bénéfice; c'est bien un hasard, car vous savez que personnellement je ne
connais pas la valeur de ces objets et que je suis obligé de me fier à
ceux qui me conseillent.
Décidément les peintres ne me veulent pas de bien; ils m'ont déjà fait
venir trois fois devant le magistrat, et cependant j'ai donné trois beaux
florins pour leur caisse.
J'aurais pu gagner beaucoup d'argent, si je n'avais pas entrepris le
tableau pour les Allemands. Cet ouvrage demande beaucoup de soin, et je
ne pourrai pas l'achever avant la Pentecôte; on ne m'en donnera pourtant
pas plus de quatre-vingt-cinq ducats, et cela se dépense vite.
J'ai acheté une foule d'objets et j'ai envoyé beaucoup d'argent chez moi,
de sorte qu'il ne m'en reste guère. Je vois bien que je ne pourrai pas
encore m'acquitter envers vous. Sans cette commande, j'aurais pu
facilement gagner cent florins, car, excepté les peintres, tout le monde
ici est excellent pour moi.
Quant à ce qui concerne mon frère, dites à ma mère qu'elle parle à mon
vieux maître Wohlgemuth; s'il a besoin de lui, qu'il soit assez bon pour
lui donner de l'ouvrage jusqu'à mon retour, ou qu'il aille en chercher
chez les autres. J'aurais bien voulu le prendre avec moi à Venise;
voyager lui aurait été très-utile, il aurait pu y apprendre la langue du
pays. Mais ma mère eût craint que le ciel ne tombât sur nous deux. Je
vous en prie, veillez à ce qu'il ne se perde pas avec les femmes. Causez
avec le gaillard et tâchez qu'il reste sage et raisonnable au moins
jusqu'à ma rentrée. Qu'il ne tombe pas à la charge de ma mère. Je ne peux
pas tout faire pour les miens, mais je suis prêt à faire ce qui dépend de
moi.
Pour ce qui est de moi personnellement, je ne suis pas inquiet; cependant
il n'est pas absolument facile de gagner sa vie ici, car personne n'aime
à jeter son argent par les fenêtres.
Dites, je vous prie, à ma mère, qu'elle veille à la vente des œufs de
Pâques[19]. Je pense du reste que ma femme aura eu soin de lui
transmettre toutes mes instructions, car je lui ai écrit à ce sujet.
[19] La mère de Dürer faisait cuire des œufs et Hans les
peignait. Cette coutume existe encore aujourd'hui à Nuremberg et
à Prague. Ces œufs, qui sont artistement peints, amusent
toujours les petits enfants et même les grandes personnes.
Je n'achèterai pas le diamant avant que vous ne m'ayez répondu à son
sujet. Je ne compte pas retourner à Nuremberg avant l'automne, même si
mon tableau était fini à la Pentecôte.
J'espère conserver une grande partie de ce que je gagnerai.
Comme je suis indécis sur le jour de mon départ, n'en dites rien à ma
femme, je lui écrirai de temps en temps: je reviens...
Ayez la bonté de répondre quelques mots à cette lettre.
Venise, le jeudi avant la semaine des Rameaux 1506.
LETTRE V.
Mes services à mon cher ami Pirkeimer.
Si votre santé est bonne, j'en suis fort aise; moi je me porte bien
aussi, et je travaille ferme; cependant je n'espère pas être prêt avant
la Pentecôte.
J'ai vendu toutes mes esquisses, sauf une seule. J'en ai donné deux pour
vingt-quatre ducats, et les trois autres pour trois bagues qui ont été
évaluées à vingt-quatre ducats, mais je les ai fait voir à mes amis qui
disent qu'elles n'en valent que vingt-deux. Comme vous m'avez écrit de
vous acheter des pierreries, j'ai cru vous être agréable en vous les
expédiant par Frantz. Faites-les estimer chez vous par des gens qui s'y
entendent, et conservez-les pour leur prix d'estimation. Si cependant
elles ne vous conviennent pas, retournez-les-moi par le prochain
messager. Car à Venise on m'offre douze ducats pour l'émeraude et dix
pour le diamant. Seulement, comme je ne désire pas perdre deux ducats, je
ne veux pas les donner. Je voudrais bien que vous pussiez venir en
Italie, mais je sais tout le prix de vos instants.
Le temps s'envole rapidement ici; il y a beaucoup de gens fort aimables
qui viennent me distraire dans mon atelier. Je puis consacrer si peu
d'heures à la peinture, que je suis parfois obligé de me cacher. Les
gentilshommes me veulent tous du bien; je n'en dirai pas autant des
peintres depuis qu'ils savent que je sais peindre.
Endres Künhoffer vous présente ses civilités; il vous écrira par le
prochain courrier.
Je me recommande à votre bon souvenir et je vous prie de dire à ma mère
que je suis très-étonné de rester si longtemps sans recevoir de ses
nouvelles; ma femme non plus ne m'écrit pas, je crois l'avoir perdue....
Je suis aussi très-chagrin de ne pas recevoir de lettres de vous, cher
monsieur. J'ai lu le billet que vous avez écrit à Bastien Imhoff, où vous
lui parlez de moi.
Soyez assez bon pour donner les deux lettres ci-incluses à ma mère.
Oubliez un peu ma dette, et soyez sûr que j'y penserai, moi, pour vous
payer honorablement.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et d'autres bons amis. Faites-moi
savoir si vos amours sont toujours de ce monde, et tâchez de pouvoir lire
mon écriture, car j'ai affreusement griffonné.
Faite à Venise le samedi avant le dimanche blanc[20]. Demain il est bon
de se confesser.
[20] Le premier dimanche après Pâques.
LETTRE VI.
Magnifique seigneur Pirkeimer, très-grand et premier homme du monde,
votre serviteur et esclave Albert Dürer vous donne le salut[21]. Il est
enchanté et honoré d'apprendre que votre santé est excellente, mais il
s'étonne qu'un homme de votre sorte ne trouve que la grâce de Dieu pour
combattre le savant _Trasibul_[22] d'après ce que me dit votre lettre de
ce _monstre étrange_. J'ai eu peur, car cela me paraît en effet une
grande affaire.
[21] La première partie de cette lettre est écrite un peu en
italien de cuisine, un peu en espagnol, un peu en portugais et
beaucoup en patois indéchiffrable.--Pirkeimer, qui était un homme
fort instruit, a dû rire beaucoup en la recevant.--Voici le texte
original, original est le mot.
«Grandissimo primo homo de mondo, woster servitor ell schiavo
Alberto Dürer disi salus suo magnifico miser Willibaldo Pircamer
my fede el aldy Wolentiri cum grando pisir woster sanita et grando
honor el my maraweio como ell possibile star uno homo cosi wu
contra thanto sapientissimo Tirasibuly milites non altro modo nysy
una gracia de dio quando my leser woster littera de questi strania
fysa de catza my habe thanto pawra et para my uno grando kosa.»
[22] Pirkeimer avait envoyé à son ami un dessin un peu intime, en
effet.
Vous n'êtes donc pas devenu plus raisonnable. Vous faites toujours
l'aimable, mais y songez-vous donc, mon cher, l'amabilité vous sied comme
la civette aux lansquenets. Vous vous habillez de satin et vous vous
pavoisez de rubans pour courir les ruelles comme un étourdi; décidément
vous voulez devenir irrésistible, et vous croyez que tout est dit lorsque
vous êtes parvenu à plaire à quelques femmes de mœurs faciles. Si encore
vous étiez un homme comme moi, mais vous avez beaucoup de maîtresses, et
lorsque vous leur avez embrassé le bout des doigts, vous êtes sur les
dents pour un mois et plus. C'est vraiment bien la peine d'en changer si
souvent.
[Illustration: ALBERT DURER. AH CABASSON DEL. L. DUJARDIN SC.]
Je vous remercie de la façon dont vous avez traité mes affaires avec ma
femme, et j'avoue que vous êtes plein de sagesse. Si seulement vous
étiez aussi calme que moi, vous auriez toutes les vertus. Vous méritez
aussi des remercîments pour la loyauté que vous avez montrée à propos des
bagues. Après tout, si elles ne vous conviennent pas, cassez-leur la tête
et les jetez sur le fumier, comme dit Peter Weisbeker.
Petit à petit je deviens un véritable gentilhomme de Venise, et j'ai
appris avec plaisir que vous composez de beaux vers. Vous seriez bien
ici, avec nos violons qui jouent si tendrement qu'ils en pleurent
eux-mêmes. Plût à Dieu que notre maîtresse de calcul[23] pût les
entendre, elle s'attendrirait peut-être un peu.
[23] Il parle de sa femme.
Du reste je suivrai votre conseil, j'apaiserai ma colère et resterai
indifférent aux ennuis qu'elle me cause, comme je l'ai toujours fait
jusqu'à présent.
Comme je ne pourrai pas songer au retour avant deux mois, car rien n'est
encore prêt, je vous prie de prêter à ma mère une dizaine de florins,
jusqu'au moment où Dieu me tirera de la gêne. Je vous payerai honnêtement
le tout ensemble. Je vous envoie la glace de Venise par le courrier.
Quant aux deux tapis, Antony Kolb me prêtera son expérience pour les
acheter, et aussitôt que je les aurai je les remettrai au commis du
messager qui vous les fera parvenir. Je n'ai pas encore pu trouver les
plumes de grue que vous m'avez demandées; mais il y a ici beaucoup de
plumes de cygne avec lesquelles on écrit et que vous pouvez mettre à
votre chapeau en attendant. J'ai causé avec un imprimeur qui m'a assuré
qu'aucun nouvel ouvrage grec n'avait paru récemment; si par hasard on
édite quelque chose d'intéressant dans ce genre, il me le dira, et je
vous le ferai savoir.
Dites-moi combien de papier vous voulez. Vous avez bien fait de me donner
cette commission, car jamais je n'en ai vu de plus beau que celui que
l'on vend ici.
Pour ce qui est des travaux historiques, les Italiens n'ont rien fait de
bien remarquable et qui soit digne d'être lu par un homme comme vous. Il
y a toujours quelque chose à critiquer dans leurs ouvrages sur
l'histoire, vous le savez vous-même mieux que moi.
Je vous ai écrit brièvement par le messager Kantengysserle. Je voudrais
savoir si vous êtes toujours d'accord avec le messager Kuntz.
Je me recommande à votre bon souvenir; présentez aussi mes amitiés à
notre bon prieur[24], et dites-lui de m'accorder quelques prières; qu'il
fasse que le bon Dieu me préserve de toute maladie et surtout du mal
français; il n'y a rien sur la terre que je craigne davantage, presque
tout le monde ici en est infecté et beaucoup de gens en meurent.
[24] Eucharis Karll, prieur des Augustins.