XVII.--_Item._ L'année 1490, le dimanche du Carnaval, à deux heures après

minuit, ma femme donna le jour à un enfant du sexe masculin; M. George,

le digne vicaire de Saint-Sebald, fut son parrain et l'appela Hans.

C'est le troisième de mes enfants qui porte ce nom.

XVIII.--_Item._ En 1492, le jour de la Saint-Cyriac, à deux heures avant

le soir, Barbara me donna mon dix-huitième et dernier enfant. M. Charles

d'Oehsenfurt, son parrain, l'appela Charles.

A l'heure qu'il est, presque tous ces frères et sœurs, enfants de mon

cher père, sont morts, les uns tout jeunes, les autres un peu plus tard.

Trois d'entre nous ont survécu et vivront tant qu'il plaira à

Dieu.--C'est mon frère André[5], mon frère Jean[6], et moi, Albert.

[5] Celui-ci a survécu à Albert, et fut son héritier.

[6] Jean fut peintre du roi de Pologne.

Albert Durer le vieux a passé sa vie au milieu des plus grandes

privations et des plus rudes labeurs. Pour nourrir sa femme et élever ses

enfants, il n'avait pas d'autres ressources que le travail de ses mains.

Aussi n'a-t-il jamais été bien riche.--Mais comme il eut le courage de

supporter honorablement et chrétiennement l'adversité, il fut loué et

estimé de tous ceux qui l'ont connu. Il fut un homme patient, pieux et

doux; plein de bienveillance pour tout le monde et très-reconnaissant

envers Dieu, malgré sa misère. Il fuyait les plaisirs, n'aimait pas la

société et parlait fort peu.

Mon cher père avait grand soin de ses enfants, qu'il élevait d'une façon

très-convenable, afin qu'ils fussent agréables à Dieu et aux hommes; il

nous recommandait sans cesse d'honorer le souverain créateur de toutes

choses et de vivre honnêtement avec notre prochain.

Il nous aimait tous, mais il avait principalement de l'affection pour

moi. Voyant que j'étais studieux, il me laissa aller à l'école; quand je

sus lire et écrire, il me fit rester à la maison et m'apprit l'état

d'orfévre. Je travaillai bientôt très-convenablement. Cependant, mon

inclination me portait vers la peinture; je m'en expliquai avec mon père,

qui me reçut d'abord fort mal; il regrettait le temps que j'avais perdu à

apprendre l'état d'orfévre; il céda néanmoins à mes instances, et l'année

1486, le jour de la Saint-André, il me plaça pour trois ans comme

apprenti chez un grand peintre, nommé Michel Wohlgemuth[7].

[7] Né à Nuremberg en 1434, mort en 1519 dans sa ville natale. On

l'appelle généralement le Pérugin du Raphaël de l'Allemagne.

Lorsque Albert Dürer entra chez Michel Wohlgemuth, ce peintre

illustrait la _Chronique de Nuremberg_, livre célèbre, qui fut

imprimé, pour la première fois, en 1493, par le parrain d'Albert,

Antoine Koberger.

[Illustration: ALBERT-DURER, P. AH. CABASSON, D. TAMISIER. Sc.]

Pendant ces trois ans, Dieu me donna un grand courage; aussi mes progrès

furent rapides,--mais j'eus beaucoup à souffrir de mes condisciples, qui

auraient voulu en savoir plus que moi en travaillant moins.

Quand mon apprentissage fut terminé, mon père me fit voyager; je restai

absent jusqu'au jour où il lui plut de me rappeler. En 1490, après

Pâques, je partis de nouveau, et je revins en 1494. Quand je fus à la

maison depuis quelques jours, Hans Frey proposa à mon père de me

donner sa fille Agnès, avec une dot de 200 florins;--il accepta, et les

noces furent faites le lundi avant la Sainte Marguerite de la même année.

Peu de temps après mon mariage, mon père tomba malade d'une dyssenterie,

contre laquelle personne ne put rien.--Voyant approcher son heure

dernière, il se résigna, me recommanda ma mère, et nous supplia de

continuer à vivre en honnêtes gens; il reçut les saints sacrements et

mourut en vrai chrétien, en 1502, la veille de la Saint-Matthieu, vers

minuit, comme je l'ai déjà écrit longuement dans un autre livre. Dieu

veuille avoir son âme! Je pris mon frère Hans chez moi, et nous mîmes

André en pension.

Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi, car

elle n'avait plus rien. En 1513, elle tomba subitement malade.

Sa maladie dura une année entière, et elle fut mourante du premier au

dernier jour, le 17 mai 1514, deux heures avant la nuit; après avoir été

administrée, elle succomba.

J'ai prié Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

En 1521, le dimanche avant la Saint-Barthélemy, dix-huitième jour du mois

d'août, ma chère belle-mère se mit au lit, et le 29 septembre, à neuf

heures de la nuit, elle mourut pieusement.

En 1523, à la fête de la Présentation, de grand matin, est mort, après

avoir reçu les saints sacrements, mon honoré beau-père Hans Frey, qui a

été malade près de six longues années, et qui a aussi eu à essuyer de

grandes adversités dans cette vie.

Dieu tout-puissant, sois-lui miséricordieux!

Rien dans les papiers de Dürer ne dit positivement où il a voyagé de 1490

à 1494; mais Roth (J.-F.), diacre de l'église Saint-Jacques à Nuremberg,

dans un livre intitulé _Leben Albrecht Dürer_, publié en 1791, nous dit:

«En 1490, Albert Dürer voyagea à travers l'Allemagne, les Pays-Bas et

poussa jusque dans la Vénétie.»

Une phrase de la deuxième lettre à Pirkeimer nous fait penser que Roth a

raison; du reste un voyage de Nuremberg à Venise était chose très-peu

extraordinaire à la fin du XVe siècle. Les relations des deux villes

étaient très-suivies; une grande quantité de marchands de Nuremberg

avaient une succursale de leur maison à Venise, et un messager partait

chaque semaine de Nuremberg et un autre de Venise.

Beaucoup de jeunes gens visitaient l'Italie pour compléter leurs études;

ajoutons que l'on voit dans une des gravures du maître, faite avant 1506,

une gondole comme celles que l'on ne rencontre que sur l'Adriatique, et

le marinier la conduit trop bien à la façon des Vénitiens, pour n'avoir

pas été dessiné d'après nature.

Sandrart assure qu'il séjourna dans les Pays-Bas; mais dans ses notes de

voyage, Albert Dürer ne fait pas une seule fois allusion à une visite

antérieure.

En 1492, il traversa Colmar, nous dit Scheurl, qui prétend le tenir

d'Albert Dürer lui-même; il fut fort bien reçu par les trois frères de

Martin Schongauer (Martin le Beau), mais il eut le regret de ne pas voir

le célèbre artiste qui, le premier, osa s'affranchir de l'imitation des

peintres hollandais et remplacer la roideur et la sécheresse par la

distinction et la grâce. Il était mort depuis quatre ans.

De 1494 à 1505, Albert Dürer ne quitta pas Nuremberg, sa ville natale; il

y vécut à l'ombre, dans l'étude, sans autre distractions que ses longs

entretiens avec son ami Pirkeimer, qu'il appelait son second père et qui

était un peu son professeur, à leur insu à tous les deux.

J'ai visité sa triste maison[8]; j'y ai rencontré à chaque pas l'ombre

exécrée de sa femme, cette abominable Agnès Frey, si belle, si honnête,

si pieuse, si acariâtre, si intolérante et si avare. J'avais le cœur

gros en pensant à ce qu'avait dû souffrir ce pauvre homme de génie

pendant les longues années qu'il a passées avec ce monstre charmant qui

le tuait à petit feu.

[8] Cette maison ou plutôt cette cage n'est intéressante que

parce qu'elle a été habitée par le célèbre artiste pendant la

plus grande partie de sa vie, et qu'il y a composé presque tous

ses chefs-d'œuvre.--Elle est située à l'extrémité de la rue

Albert Dürer et porte le numéro 376. Les murs sont construits

avec des soliveaux entre-croisés, dont les intervalles sont

remplis par la maçonnerie; les fenêtres sont nombreuses et

larges; elle est coiffée d'un énorme toit rouge percé d'une

grande quantité de lucarnes longues et basses comme ses voisines,

dont elle n'a pas l'air de chercher à se distinguer.

La tradition rapporte que, sur le pignon, à la hauteur du premier

étage, s'avançait autrefois en saillie une loge vitrée qui servait

d'atelier au maître; elle a été démolie, parce qu'elle menaçait

ruine, et on a eu le tort de ne pas la reconstruire.

La ville de Nuremberg a acquis cette maison et lui a donné une

noble destination en la réservant aux assemblées de la _Société

Albert Dürer_ et aux expositions permanentes d'objets d'art.--Les

étrangers qui désirent visiter ce pieux souvenir historique sont

fort bien accueillis par un artiste délégué, qui leur montre avec

une grâce parfaite le rez-de-chaussée où Dürer faisait poser ses

modèles; la grande salle du premier étage où le maître recevait

ses élèves et ses amis, après ses longues journées de labeur,

lorsque la belle Agnès l'autorisait à ne pas travailler le soir,

ce qui était fort rare; et enfin le second étage où on voit la

chambre à coucher d'Albert Dürer. C'est un réduit situé sur la

cour, où le soleil n'a jamais daigné venir le saluer, et où un

homme de moyenne taille peut à peine se tenir debout. Si j'offrais

à mon domestique quelque chose de pareil, il m'aurait bientôt

donné mon compte.

Vers la fin de 1505, il partit pour Venise où il séjourna un an environ;

c'est de là qu'il adressa à Bilibald Pirkeimer les huit lettres intimes

que l'on trouvera plus loin.

De 1506 à 1520, il ne sortit guère de son atelier.

En 1520, il fit dans les Pays-Bas le célèbre voyage dont nous publions

ici _in extenso_ la relation.

A son retour en Allemagne, Albert Dürer reprit sa vie de travail presque

en tête-à-tête avec son acariâtre épouse, car la mégère avait réussi à

faire le vide autour de lui; mais une telle existence ne pouvait être

longue. Le 6 avril 1528, le pauvre grand homme mourut d'épuisement et de

chagrin, dans toute la force de son talent, à l'âge de 57 ans, sans

enfants, laissant ses objets d'art à son frère André et sa fortune à sa

femme, que ses compatriotes auraient tant voulu voir déshériter.

La mort d'Albert Dürer affligea sérieusement ses nombreux amis.

Nous avons cité des fragments de lettres, citons aussi quelques mots

d'Érasme, qui était lié avec lui, mais qui était avant tout philosophe:

_Quid attinet Dureri mortem deplorare, quum simus mortales omnes?

Epitaphium illi paratum est in libello meo._

Traduction:

A quoi bon pleurer la mort d'Albert Dürer, puisque nous sommes tous

mortels? Je lui ai fait une épitaphe dans mon petit livre.

Avons-nous besoin de dire à ceux qui connaissent le cœur humain

qu'Albert Dürer était admiré plus par les princes[9] que par ses

égaux,--par les étrangers que par ses compatriotes, prouvant ainsi une

fois encore l'éternelle vérité du proverbe: _Nul n'est prophète en son

pays._

[9] Un jour, l'empereur Maximilien fit pour Albert Dürer ce que

Charles-Quint fit plus tard pour le Titien, et François Ier pour

Benvenuto Cellini, il maintint en équilibre l'échelle sur

laquelle le peintre était monté, et dit aux gentilshommes de sa

suite: «Vous le voyez, messieurs, le génie d'Albert Dürer le

place même au-dessus de l'empereur.»

Un autre jour, Albert Dürer, dessinant sur une muraille, allait

devoir interrompre son travail, parce qu'il ne se trouvait plus

assez élevé, lorsque l'empereur Maximilien, qui était présent,

ordonna à un de ses gentilshommes de se poser de façon que

l'artiste pût se servir de lui pour s'exhausser. Le gentilhomme

représenta humblement qu'il était prêt à obéir, bien qu'il trouvât

cette posture fort humiliante; il ajouta qu'on ne pouvait guère

plus avilir la noblesse, qu'en la faisant servir de marchepied à

un peintre.

«Ce peintre, reprit l'empereur, est plus que noble par ses

talents; je peux d'un paysan faire un noble, mais d'un noble je ne

ferais jamais un artiste comme Albert Dürer.» Le soir même, Albert

Dürer fut anobli par l'empereur, qui lui donna pour armes trois

écussons d'argent, deux en chef et un en pointe sur champ d'azur.

Nous laissons la responsabilité de ces anecdotes à Karle de

Mander, qui a fait des comédies charmantes et des fables fort

spirituelles, dont il s'est un peu trop souvent souvenu quand il a

écrit son histoire des peintres.

[Illustration: Leon Gauchenel Sct.

LA SAINTE TRINITE

Dessin d'ALBERT DURER

Collection de M. F. Reiset Imp. A. Salmon

Gazette des Beau-Arts]

Voici deux lettres qui attestent suffisamment ce que j'avance:

LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN

AUX MAGISTRATS DE LA VILLE DE NUREMRERG.

«Honorables et chers fidèles,

«Le soin qu'a toujours montré notre fidèle Albert Dürer dans l'exécution

des dessins et des gravures que nous lui avons demandés; l'offre qu'il a

faite de continuer de nous servir avec le même zèle, et dont nous

avons ressenti un plaisir tout particulier; sa célébrité bien connue

entre tous les peintres, nous ont fait résoudre de lui venir en aide et

de le récompenser par une faveur toute spéciale.

»Nous vous demandons donc avec instances sérieuses de vouloir bien

l'exempter de tout impôt communal de ville et de toute autre

contribution, en témoignage de notre amitié pour lui et en faveur de son

art merveilleux auquel il est juste qu'il puisse s'adonner librement.

«Nous espérons que dans aucun cas vous ne refuserez la demande que nous

vous adressons, comme du reste il est convenable que vous le fassiez,

tant pour nous être agréables, qu'en considération de l'art dont il

importe de favoriser le développement parmi vous.

«Vous reconnaîtrez ainsi la bienveillance particulière que nous vous

avons toujours témoignée à vous et à votre ville.

«Donné dans notre ville impériale de Landau, le douzième du mois de

décembre 1512, de notre règne le vingt-septième.»

_Ad mandatum Dmi imperatoris Mppria._

LETTRE D'ALBERT DURER

AUX MAGISTRATS DE LA VILLE DE NUREMBERG.

«Honorables, sages et gracieux seigneurs,

«Par mes travaux et avec l'aide de Dieu, pendant une longue suite

d'années, j'ai acquis la somme de mille florins du Rhin, que je voudrais

placer pour mon entretien.

«Comme je sais que vous n'avez pas l'habitude de donner un intérêt

très-élevé, et que vous avez souvent refusé un florin sur vingt, j'ai

hésité longtemps à vous demander ce service; je m'y suis cependant

résolu, par besoin d'abord, et aussi en songeant à la faveur toute

particulière avec laquelle vos seigneuries m'ont traité en toute

circonstance.

«Vos seigneuries savent combien j'ai été dévoué et prêt à rendre service

au conseil, dans les affaires publiques et particulières, partout où il a

eu besoin de moi.

«Dans notre ville, pour ce qui est de mon art, j'ai travaillé plus

souvent gratis que pour de l'argent, et, depuis trente ans que j'habite

ce pays, je puis le dire avec vérité, les travaux dont j'ai été chargé ne

se sont pas élevés à 500 écus; somme peu considérable et sur laquelle je

n'ai pas eu un cinquième de bénéfice.

«J'ai gagné ma fortune, je veux dire ma pauvreté, qui, Dieu le sait, m'a

été amère et m'a coûté bien des labeurs, avec les princes, les seigneurs,

et d'autres personnes du dehors. Je suis le seul de cette ville qui vive

de l'étranger.

«Vos seigneuries n'ont pas oublié que feu l'empereur Maximilien, de

glorieuse mémoire, m'avait exempté des charges de cette ville,--de son

propre mouvement, et pour reconnaître les loyaux services que je lui

avais rendus; depuis, j'ai renoncé à ce privilége, suivant les avis de

quelques-uns des membres les plus anciens du conseil; je l'ai fait en

l'honneur de mes maîtres et pour me conserver leurs bonnes grâces.

«Il y a dix-neuf ans, le doge de Venise m'écrivit de venir demeurer dans

cette ville, en m'offrant 200 ducats par an de provision.

«Plus tard, la commune d'Anvers, pendant le peu de temps que je suis

resté dans les Pays-Bas, m'a aussi offert 300 florins de Philippe par an,

et elle y ajoutait le don d'une belle maison.

«Dans l'une comme dans l'autre ville, tous mes travaux m'eussent été

payés à part.

«J'ai refusé tout cela par l'inclination et l'amour particulier que

j'ai pour vos seigneuries, pour notre ville et pour ma patrie. J'ai

préféré vivre simplement ici, que d'être riche et puissant ailleurs.

[Illustration]

«Je vous prie donc respectueusement de prendre en considération toutes

ces choses, d'accepter les mille florins, que j'aime mieux savoir entre

vos mains que partout ailleurs, et de m'en donner, comme une grâce

particulière, cinquante florins d'intérêt par an, pour moi et ma femme

qui, tous deux, devenons de jour en jour vieux, faibles et infirmes.

«Je reconnaîtrai en cela l'intérêt que votre sagesse m'a témoigné jusqu'à

ce jour et que je m'efforcerai sans cesse de mériter.

«De vos seigneuries, le très-dévoué concitoyen,

«ALBERT DURER.»

Nous l'avons dit, nous le répétons, lorsqu'en 1528 la mort vint frapper

Albert Dürer, il était arrivé à l'apogée de son génie.--Sa manière

s'éloignait de plus en plus des peintures flamandes et allemandes, pour

se rapprocher de celles des grands maîtres de l'Italie, qu'il allait

peut-être égaler bientôt. Les lettres de Mélanchthon nous apprennent

qu'Albert Dürer disait lui-même n'avoir connu la vraie beauté de la

nature que fort tard; il comprit alors que la simplicité est le plus bel

ornement de l'art. Il soupira en songeant à ses premières œuvres si

compliquées, et il se plaignit de ne pouvoir plus atteindre son admirable

modèle[10].

[10] Memini virum excellentem ingenio et virtute Albertum Durerum

pictorem dicere, se juvenem floridas et maxime varias picturas

amasse, seque admiratorem suorum operum valde lætatum esse,

contemplando hanc varietatem in sua aliqua pictura.

Postea se senem cœpisse intueri naturam, et illius nativam faciem

intueri conatum esse.

Quam cum non prorsus adsequi posset, dicebat se jam non esse

admiratorem operum suorum ut olim, sed sæpe gemere intuentem suas

tabulas et cogitare de infirmitate sua, etc., etc.

(_Epistolæ Ph. Melancthonis._, Ep. XLVII, page 42.)

Albert Dürer est un grand peintre, mais c'est surtout à son œuvre

gravé qu'il doit le premier rang qu'il occupe dans l'art.

Comme graveur, personne ne peut lui être comparé, ni Marc-Antoine, ni

Lucas de Leyde, ni Martin Schongauer, qui a été son premier maître, en

dépit de l'éloignement, en dépit de la mort même qui l'enlevait le jour

où Dürer père se décidait à envoyer son fils à Colmar pour suivre ses

leçons.--C'est donc à la fin prématurée de cet homme, justement célèbre,

que Wolhgemuth doit l'honneur d'avoir conservé un élève qui l'a fait

connaître plus que ses ouvrages.

Comme Martin Schongauer, le maître de Colmar, Albert Dürer réunit autour

de lui de nombreux élèves: Hans Springinklie et Hans Schauflein, qui ont

fourni d'admirables dessins aux graveurs sur bois; Barthélemy Beham, son

cousin, Hans-Sebald Beham, Georges Penz, Henri Aldegraever, Jacob Binck,

Albert Altdorfer, Hans Wagner de Kulmback, Mathias Gruenewald et Melchior

Feselen, qui se servirent avec un égal talent du burin et du pinceau.

Mais à la mort du maître, tous, excepté Henri Aldegraever, abandonnèrent

la manière purement allemande; trois d'entre eux se firent même admettre

dans l'atelier de Marc-Antoine et contribuèrent, après leur retour en

Allemagne, à y répandre le style italien.

Albert Dürer fut enterré à Nuremberg, dans le cimetière Saint-Jean, à

quelques pas du Calvaire sculpté par Adam Kraft pour le compte du

praticien Martin Kœtzel[11].

[11] En 1477, un patricien de Nuremberg, nommé Martin Kœtzel,

fit un voyage en Palestine. Pendant son séjour en Terre Sainte,

il compta le nombre de pas qui séparent la maison de Pilate du

Golgotha. Son dessein était de mesurer une distance égale, à

partir de sa maison de Nuremberg jusqu'au cimetière Saint-Jean,

et de faire sculpter, par l'illustre statuaire Kraft, sept

stations dans l'intervalle et un calvaire avec le Christ, et les

deux larrons à l'extrémité.--Qu'arriva-t-il?--Le patricien

perdit-il la mémoire ou ses notes? On l'ignore. Ce que l'on sait,

c'est que, revenu chez lui, il n'avait plus ses mesures. Onze ans

après, en 1488, il entreprit un nouveau pèlerinage pour pouvoir

faire de nouveau son calcul sur place, et au retour il fut assez

heureux pour trouver Adam Kraft plein de vie et dans toute la

force de son talent. Cette fois, il ne perdit pas une seconde,

son œuvre pie fut exécutée et fort bien, si l'on en juge par les

morceaux que le temps n'a pas dévorés.

Pirkeimer fit inscrire ces mots sur la tombe de son ami:

_Me. al. du.

Quidquid Alberti Dureri mortale

fuit, sub hoc conditur tumulo.

Emigravit VIII. idus aprilis.

M. D. XXVIII._

[Illustration]

Lorsque Sandrart visita le cimetière Saint-Jean à Nuremberg, il fut fort

ému en trouvant la tombe d'Albert Dürer délaissée et dans un état complet

de délabrement. Il s'en plaignit avec amertume, et ne s'en tint pas aux

plaintes comme cela arrive trop souvent; il eut la pieuse pensée de faire

réparer les dégâts et de graver sur une plaque de bronze cet éloge que

l'on peut lire encore aujourd'hui sur la pierre, qui n'a pas été changée

depuis 1681:

_Vixit Germaniæ suæ decus

Albertus Durerus,

Artium lumen, sol artificum,

Urbis patriæ nor. Ornamentum,

Pictor, chalcographus, sculptor

Sine exemplo, qui omniscius

Dignus inventus exteris,

Quem imitandum censerent,_

_Magnes magnatum, eos ingeniorum

Post sesquiseculi requiem,

Quia parem non habuit,

Solus hic cubare jubetur,

Tu flores sparge viator.

A. R. S. MDCLXXXI.

Opt. mer. F. cur.

J. DE. S._

A côté de cette légende latine s'en trouve une seconde en vers allemands:

_Die ruhe Künsler Fürst du mehr als grosser Mann

In Vielkunst hat es dir noch keiner gleich gethan

Die Erd ward ausgemalt der Himmel dich jetzt hat

Du maltest (malest) Heilig pum dort an der Gottes stadt

Die Bau-Bild-Malerkunst die neppen Dich Patron

Und setzen dir nun auf im Tod die Lorbeerkron_

Traduction:

Repose ici, prince des artistes, toi qui fus le plus grand des hommes.

Dans plus d'un art, personne ne t'a encore égalé;

Tu as peint la terre, et maintenant le ciel te possède;

Devenu saint, tu peins là-haut dans la cité de Dieu.

Les maîtres de l'architecture, de la sculpture et de la peinture te

nomment leur maître

Et maintenant, dans la mort, te couronnent de lauriers.

En 1840, la Bavière reconnaissante a élevé un monument à la mémoire

d'Albert Dürer, dont le génie multiple fut l'étincelle qui illumina

l'Allemagne entière et la fit, à la fin du XVe siècle, la rivale sérieuse

de l'Italie.

Au bas de la rue de la Montagne (Berg-Strasse), entre la maison de Pilate

et la maison d'Albert Dürer, on voit une statue de onze pieds de haut,

modelée, à Berlin, par Rauch, et fondue, en 1839, à Nuremberg.

Albert Dürer est vêtu d'une longue robe fourrée de belles pelleteries; il

porte les cheveux pendants sur ses épaules, en boucles soyeuses. Quant au

caractère de la figure, le sculpteur s'est inspiré des nombreux portraits

peints par le maître lui-même.

Les personnes qui ne connaîtraient que le portrait de face, que l'on voit

aujourd'hui à la pinacothèque de Munich, admettraient peut-être

difficilement d'abord les profils de la statue de Rauch.--On en pourrait

dire autant de celles qui n'auraient vu que celui du musée de Lyon, où

Albert Dürer s'est peint de trois quarts.--Dans l'un, le premier, il a

vingt-cinq ans à peine; il est pourtant déjà rêveur; sur son visage

amaigri et mystique, on n'aperçoit aucune saillie qui annonce la force;

tout est douceur et mélancolie. On le prendrait volontiers pour un des

disciples de Jésus-Christ, ou pour Jésus-Christ lui-même.

Dans l'autre, au contraire, on trouve une figure mâle, à laquelle les

arêtes vives du nez et les lignes nettes des lèvres et du front donnent

une incontestable expression de vigueur.

Rauch a pris un moyen terme entre ces deux types si dissemblables. Sa

statue est plus idéalisée que la peinture réaliste de Lyon, et moins

extatique que celle de Munich; c'est un chef-d'œuvre parmi les

chefs-d'œuvre du maître prussien.

Un mot encore avant de terminer cette étude, qui est déjà un peu bien

longue.

Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers · 第 2 / 9 段