Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
ALBERT DURER
[Illustration: IMPRIMERIE J. CLAYE RUE SAINT BENOIT 7 PARIS]
[Illustration: Montigneul SC AH-CABASSON D]
ALBERT DURER
A VENISE
ET
DANS LES PAYS-BAS
AUTOBIOGRAPHIE
LETTRES, JOURNAL DE VOYAGES
PAPIERS DIVERS
TRADUITS DE L'ALLEMAND
AVEC DES NOTES ET UNE INTRODUCTION
PAR
CHARLES NARREY
Ouvrage orné de 27 gravures sur papier de Chine
[Illustration: Logo]
PARIS
LIBRAIRIE Ve JULES RENOUARD, ÉDITEUR
G. ÉTHIOU-PÉROU, DIRECTEUR-GÉRANT
6, RUE DE TOURNON, 6
MDCCCLXVI
A
MONSIEUR LE BARON BEYENS
Ministre de Belgique en France
Hommage affectueux,
CHARLES NARREY.
INTRODUCTION.
[Illustration]
La vie des grands hommes est le flambeau qui éclaire leur œuvre.
Les souffrances et les faiblesses, les luttes et les triomphes de ces
génies prédestinés expliquent et commentent leurs ouvrages, et chaque
étape de leur existence correspond à une évolution de leur talent. Leur
biographie est donc en quelque sorte le lien logique de leurs ouvrages;
elle donne la clef de la succession de leurs pensées et démontre comment
elles s'enchaînent.
Écrire l'histoire d'un grand artiste, si l'on se place à ce point de vue
élevé, c'est faire en même temps l'histoire de ses idées, c'est pénétrer
avec lui dans les mystères de son inspiration.
Prenez l'homme le plus profondément original, et le plus rebelle aux
influences extérieures; ses relations avec ses contemporains, son
commerce avec d'autres artistes, grands comme lui, mais comprenant leur
art de façons différentes, ne pourront manquer d'imprimer une
modification, si minime qu'elle soit, à ses propres idées.
S'il y a entre les hommes ainsi rassemblés par le caprice du hasard ou
par une loi mystérieuse de la création de larges points de contact et des
horizons communs, cette influence deviendra décisive et modifiera parfois
d'une manière profonde le _faire_ de l'artiste qui la subit. Y a-t-il au
contraire une opposition fondamentale entre leur esprit, leur principe
réciproque s'accentuera avec plus de vigueur, et leur contact servira à
caractériser davantage leur tendance primitive. Grande ou petite,
profonde ou superficielle, cette influence doit subsister, et la saisir
jusque dans ses manifestations les moins apparentes est l'objet de la
critique.
Or, c'est l'histoire de l'artiste, et son histoire de chaque jour, qui
peut en fournir les éléments d'appréciation.
Quoi d'étonnant alors que les moindres particularités de la vie privée
d'un grand homme acquièrent la plus haute valeur aux yeux de la
postérité?
Aussi, dans ces derniers temps, ce genre d'études historiques a-t-il fait
l'objet de nombreux et de consciencieux travaux. On a cherché à y
introduire la précision et la sévérité de la critique moderne, et l'on a
bravement fermé la porte à toutes les fables et à toutes les anecdotes de
contrebande, pour y substituer définitivement la vérité dans sa froide et
chaste nudité. Mais on ne croit guère que de pareils travaux présentent
énormément de difficultés, et beaucoup plus même que ceux qui concernent
la grande histoire.
Les faits que recherche le biographe sont presque toujours d'une
apparente insignifiance, et par cela même les contemporains des grands
hommes, sans prévoir la valeur que ces détails pourront acquérir un jour,
ont négligé de les consigner. Aussi quelle bonne fortune extraordinaire,
lorsque l'artiste lui-même, soit par une sage prévision, soit dans un
but désintéressé, a pris soin de rassembler minutieusement tous les
matériaux d'une autobiographie.
C'est précisément ce qui nous arrive pour l'illustre père de l'école
allemande.
Albert Dürer a laissé sur sa vie privée un grand nombre de notes et de
correspondances qui éclairent d'un jour nouveau sa vie et ses œuvres, et
mettent hors de discussion un grand nombre de points qui, pour des
artistes beaucoup plus récents même, ne sont ordinairement qu'un stérile
sujet de querelles entre les historiens.
Mais avant de donner la parole au maître lui-même et de laisser découler
de ses écrits les commentaires qui en dérivent, on nous permettra d'en
tirer quelques conclusions générales et quelques conclusions
personnelles.
Ce qui résulte d'abord de la vie de cet éminent artiste, telle qu'il l'a
simplement racontée lui-même, ce qui ressort de la lecture de sa
correspondance intime avec son ami Bilibald Pirkeimer, c'est une profonde
estime pour le caractère de l'homme, comme une grande admiration pour
l'artiste ressort de la contemplation de ses œuvres.
Albert Dürer est un aussi grand et noble caractère qu'il est un génie
original et transcendant. Cette double perfection est une chose trop rare
dans le cercle des grands esprits pour ne pas y insister.
On dirait, en vérité, que l'intelligence ne peut se développer qu'au
détriment du caractère, et trop souvent l'épanouissement de la pensée a
pour corollaire fatal l'atrophie morale du cœur. Si quelque chose, par
exemple, pouvait amoindrir notre admiration pour le panthéiste Gœthe, ne
serait-ce pas la sécheresse de son âme et l'égoïsme de son caractère.
L'esprit humain, qui tend sans cesse à l'idéal et qui prodigue d'instinct
aux élus de l'intelligence tous les dons et toutes les qualités, est
péniblement déçu en voyant tant de grandeur intellectuelle à côté de tant
de petitesse de sentiment. Nous n'aimons pas à apprendre que Virgile
était le flatteur d'Auguste et que Horace eut peur à la bataille
d'Actium.
Je ne connais que bien peu de génies qui aient été en même temps des
héros du cœur. Michel Cervantes dans les lettres et Michel-Ange dans les
arts sont pour moi les types de cette double grandeur; notre Albert Dürer
peut aussi revendiquer ces deux auréoles. Sa vie a été une lutte
continuelle, soyons plus vrai,--un long martyre causé par celle qui
aurait dû précisément arracher les ronces et les épines de sa route.
Marié de bonne heure, sans qu'on eût consulté son inclination, à une
femme froide et avare, il n'a pas eu la consolation de se reposer dans la
douce vie du foyer des tracasseries envieuses auxquelles un homme de sa
valeur devait nécessairement se trouver exposé.
Dès l'âge de 23 ans il devenait le seul soutien de sa famille. «Deux ans
après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi (il s'était
déjà chargé de son frère Hans), car elle n'avait plus rien. En 1513 elle
tomba subitement malade. Ses souffrances durèrent une année entière, et
elle fut mourante du premier au dernier jour.»
Dans ces conditions il fut obligé de se livrer à un travail assidu et
pénible; en outre sa femme l'excitait sans cesse au labeur et le
stimulait avec ses avaricieuses exigences. Et pourtant c'est à peine si,
dans ses écrits, on entend l'écho d'une plainte contre celle qui le
faisait tant souffrir; tout au plus dans sa correspondance avec Bilibald
Pirkeimer, correspondance si franche et si naïve, hasarde-t-il de temps
en temps quelque allusion prudente à ses affaires de ménage. Encore en
parle-t-il avec tant de mansuétude et de bonne humeur, qu'on ne
soupçonnerait pas la profondeur de sa blessure si ses amis n'avaient pas
pris la peine de la sonder.
«Il était fort contre l'adversité, dit Schrober, mais il est vrai qu'il
n'avait que trop le moyen de s'exercer à la patience, sa femme se
chargeait tous les jours de lui en fournir l'occasion.»
C'est assez clair, et cependant les lettres de G. Hartmann et de
Pirkeimer sont encore plus explicites.
En voici des extraits:
G. HARTMANN A M. BUCHLER.
«. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Elle était d'une
piété et d'une honnêteté si intolérantes, qu'il aurait mieux valu pour
Albert Dürer être le mari d'une coquine avec un caractère aimable, que
d'avoir à ses trousses une de ces dévotes qui sont d'une humeur si
féroce, qu'elles vous laissent à peine des moments suffisants pour
respirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
AUTRE LETTRE DE GEORGES HARTMANN.
«Il ne faut imputer le décès de Dürer à personne qu'à sa femme. Elle lui
avait si bien rongé le cœur, elle lui avait fait endurer de telles
souffrances, qu'il semblait en avoir perdu la raison. Elle ne lui
permettait jamais d'interrompre son travail, l'éloignait de toutes les
sociétés, et par des plaintes continuelles, répétées le jour et la nuit,
le tenait rigoureusement enchaîné à l'œuvre, afin qu'il amassât de
l'argent pour le lui laisser après sa mort. Elle avait sans cesse la
crainte de périr dans la misère, et cette crainte la torture encore
maintenant, quoique Dürer lui ait légué près de 6,000 florins. Elle est
insatiable: elle a donc été vraiment la cause de sa mort, etc.»
LETTRE DE PIRKEIMER A TZERTE,
_Architecte de l'Empereur, à Vienne_.
«J'ai positivement perdu, dans la personne d'Albert Dürer, un des
meilleurs amis que j'aie eus de ma vie. Sa mort m'a fait d'autant plus de
peine qu'elle s'est produite sous l'influence de causes bien pénibles. En
effet, je ne puis l'attribuer, après Dieu, qu'à sa femme qui lui a causé
de si vifs chagrins et l'a tourmenté d'une façon si cruelle, qu'elle l'a
poussé vers la tombe, et l'a rendu sec _comme de la paille_. Le pauvre
homme n'avait plus de courage et ne recherchait plus aucune société.
Cette mégère prenait soin de ses intérêts, et poussait son mari au
travail nuit et jour afin qu'il lui laissât le plus d'écus possible. . .
. . . . . . . . Je lui ai souvent reproché ses procédés, et je lui ai
même prédit ce qui est arrivé; mais cela ne m'a valu que de
l'ingratitude. Du reste, tous ceux qui aimaient le pauvre Albert
détestent sa femme, qui le leur rend bien. En somme, c'est elle qui a mis
le cher homme en terre.»
Dans les premiers temps de son mariage, Albert Dürer avait fait des
efforts héroïques pour se soustraire à la domination de sa femme, mais la
lutte ne convenait pas à son caractère; peu à peu il avait fini par
courber le front, et, aux derniers jours de sa vie, il obéissait comme un
enfant à cette nouvelle Xantippe.
Poussait-il la douceur jusqu'à la pusillanimité?--Nous ne le croyons
pas,--car plusieurs fois, pendant sa trop courte existence, il a prouvé
qu'avec les hommes il savait parler en homme.--Ou puisait-il cette
patience angélique dans la religion? En voyant le portrait d'Agnès Frey
qu'il a dessiné lui-même, et que l'on trouve encore aujourd'hui à Vienne,
nous croyons plutôt qu'il fut toujours amoureux de sa femme,--car elle
était fort belle.--Son front était froid, mais l'intelligence s'y jouait
comme un rayon de soleil sur une plaque d'acier poli; ses yeux étaient
durs, mais grands, veloutés et noirs; sa bouche était hautaine, mais
correcte; ses traits étaient sévères, mais remarquablement beaux; ils ne
commandaient pas la sympathie cependant: on sentait que celui qui avait
aimé cette femme l'aimerait toute sa vie, dût-il mourir de son amour.
Quelle personnalité attachante que celle d'Albert Dürer!
[Illustration:
ALBERT-DÜRER P.
AH.-CABASSON D.
TAMISIER. Sc. 1850.]
Il était beau, et la noblesse de ses traits reflétait la pureté de son
âme et la lumière de son intelligence.
Qui a vu une fois un de ses portraits ne peut plus l'oublier. De beaux
cheveux blonds cendrés qui flottent sur ses épaules, un front élevé et
pur où le génie a imprimé sa sévère majesté, de grands yeux bleus,
bien enchâssés dans leur arcade et ombragés de longs cils plus foncés que
ses cheveux, une bouche rêveuse, un cou flexible qui porte une tête digne
du ciseau de Phidias, comme la tige du lis porte la fleur des rois, tels
sont les traits principaux de cette figure ravissante.
Toute sa personne était sympathique et séduisante.
«Il avait de la noblesse et de l'aisance dans les mouvements, et sa haute
raison et son rare bon sens perçaient naturellement dans ses discours.»
«_Sermonis tanta in eo suavitas et lepor erat_, dit Joachim Camerarius,
_ut nihil esset audientibus magis contrarium quam finis_.»
Et Schrober dit aussi:
«Il y avait quelque chose de si doux et de si harmonieux dans sa manière
de parler, qu'on l'écoutait avec ravissement.» Du reste son instruction
était fort étendue.
Peintre, dessinateur, graveur, orfévre, architecte, statuaire, ingénieur
et _géométrien_, comme l'écrit Loys Meygret, le traducteur de son livre
_des Proportions humaines_, il fut tout ce qu'il voulut être[1].
[1] Albert Dürer fit une grande quantité de dessins fort
remarquables, mais ses tableaux se comptent, on sait où les
rencontrer tous; ils sont dans les musées publics ou chez des
particuliers qui se font une fête de les montrer aux étrangers.
Voici un petit catalogue rédigé, par ordre chronologique, d'après
nos notes de voyage; il n'a pas d'autre prétention que d'être
d'une scrupuleuse exactitude et de donner au lecteur le moyen de
trouver, sans les chercher, les chefs-d'œuvre du maître.
Nous ne parlerons ici que pour mémoire du portrait d'Albert Dürer
qui est conservé précieusement à Vienne dans la collection
Albertine;--ce portrait, d'une grâce et d'une naïveté délicieuses,
est exécuté à la pointe d'argent sur papier teinté.--Il porte
cette inscription, écrite par l'artiste lui-même: «J'ai dessiné
ceci d'après moi, dans un miroir, en 1484, quand j'étais encore
enfant.
«ALBERT DURER.»
Il avait donc 13 ans à peine, et il était encore apprenti orfévre;
c'est en 1486 seulement qu'il fit son entrée dans l'atelier de
maître Wohlgemuth.
La première peinture d'Albert Dürer qui soit parvenue jusqu'à
nous, est le portrait de son père. On la voit dans la pinacothèque
de Munich, cabinet VII, sous le numéro 128, avec cette légende:
«J'ai peint ce tableau d'après la personne de mon père, lorsqu'il
avait 70 ans. Albert DURER l'aîné.»
Puis viennent le célèbre monogramme et la date 1497.
Il fit deux fois son propre portrait en 1498: l'un est à Florence,
il a été gravé par Hollar et par Édelinck; l'autre est à Madrid,
au _museo del Rey_. Dans ce dernier portrait, son visage est un
peu maigre et un peu long, mais fort beau et fort distingué. Ses
grands yeux bleus, sa barbe naissante, ses cheveux blonds qui
s'échappent en grosses boucles d'un bonnet pointu, son costume
blanc et noir théâtralement drapé lui donnent un aspect à la fois
étrange et charmant. (Voir à la 1re page de ce livre.)
En 1499, il a peint le portrait d'Oswald Krel, qui est à Munich,
cabinet VII, sous le numéro 120.
En 1500, il a fait le portrait d'un jeune homme, peut-être Joannes
Dürer, son frère (Munich, cabinet VII, no 147), et aussi son
propre portrait. Ce n'est plus le même homme que l'on a vu à
Madrid; sa barbe est plus touffue, son visage est plus mâle, son
front est déjà un peu soucieux, son costume surtout est changé de
fond en comble; le bariolage blanc et noir est remplacé par une
fourrure de prix. On reconnaît en lui le chef d'une illustre école
de peinture, et on voit jusqu'à quel point Camerarius a raison
lorsqu'il dit: «Non-seulement Albert Dürer était beau, mais il
était très-fier de sa beauté, et il ne négligeait rien pour la
faire ressortir.» Ce portrait est fort remarquable, il ne peut
être comparé qu'à celui qu'il a fait plus tard de son vénérable
maître Wohlgemuth, et qui est dans le même musée.
Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, avec la date
de 1503, une _Sainte Vierge et l'Enfant Jésus_, deux têtes, deux
chefs-d'œuvre.
En 1504, Albert Dürer grava sans doute plus qu'il ne peignit, car
nous ne connaissons qu'un seul tableau qui porte cette date, c'est
un _Marius sur les ruines de Carthage_. Le grand homme est assis
près d'une colonne brisée; il jette un long regard triste sur
cette ville autrefois si superbe, et il se dit sans doute que les
destinées des hommes et des empires sont souvent les mêmes: plus
ils sont puissants, plus leur chute est imminente. Ce tableau est
surtout remarquable par la couleur.
C'est en 1506 qu'il fit son voyage à Venise, où il peignit, outre
le _Saint Bartholomé_, dont il parle dans sa première lettre à
Pirkeimer, un _Christ avec les Pharisiens_, qu'il termina en cinq
jours, et une _Sainte Vierge couronnée par les anges_. Albert
Dürer ébauchait ce dernier tableau, lorsque Giovanni Bellini vint
le voir dans son atelier: «Mon cher Albert, lui dit-il,
voudriez-vous me rendre un grand service?--Certainement, dit le
peintre nurembergeois, si ce que vous me demandez est en mon
pouvoir.--Parfaitement, répondit Bellini, faites-moi présent d'un
de vos pinceaux, de celui qui vous sert à peindre les cheveux de
vos personnages.» Dürer prit une poignée de pinceaux absolument
semblables à ceux dont se servait Bellini, et les lui offrant:
«Choisissez, dit-il, celui qui vous plaît, ou les prenez tous.» Le
peintre italien, croyant à une méprise, insista pour avoir un des
pinceaux avec lesquels il exécutait les cheveux. Pour toute
réponse, Albert Dürer s'assit et peignit avec l'un d'eux, le
premier qui lui tomba sous la main, la chevelure longue et bouclée
de la _Vierge aux anges_ avec une telle sûreté de main, que son
ami resta stupéfait de sa facilité.
Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, une toile
datée de 1507. C'est le portrait d'un jeune homme inconnu, dont
les traits sont d'une très-grande beauté.
1508 nous donne un des tableaux les plus célèbres du maître, la
_Légende des dix mille saints martyrisés sous le roi de Perse
Sapor II_. Malgré la multiplicité des personnages et le beau fini
des détails, Albert Dürer le peignit en un an pour le duc Frédéric
de Saxe; plus tard il devint la propriété du prince Albert, qui
l'offrit au cardinal de Granvelle. Je n'ai trouvé nulle part
comment il devint la propriété de l'empereur d'Autriche. Tout ce
que je puis dire, c'est qu'il est depuis longtemps déjà à Vienne,
au Belvédère (salle 1re, no 18), où il excite une juste
admiration.--Au milieu de la toile, on aperçoit Albert Dürer et
son Pylade Bilibald Pirkeimer; tous deux sont vêtus d'habits noirs
et suivent avec intérêt les péripéties du drame terrible qui se
déroule devant eux: leur attitude est calme et digne; l'artiste
tient à la main un petit drapeau sur lequel on lit l'inscription
suivante: _Ista faciebat anno Domini, 1508, Albertus Dürer
Alemanus_.
Il y a, dans la galerie de Schleissheim, une répétition de cette
toile. Un an avant d'exécuter la _Légende des dix mille martyrs_,
l'artiste en avait fait un croquis à la plume. C'est le prince
royal de Suède qui est l'heureux possesseur de ce petit
chef-d'œuvre.
Albert Dürer peignit l'_Ascension de la Vierge_ pour Jacques
Heller, de Francfort; il se représenta au second plan, appuyé sur
une table qui portait son nom et la date 1509. Je dis qui portait,
car cette belle toile a été détruite dans le terrible incendie du
château de Munich. Le fameux tableau l'_Adoration des rois mages_,
que l'on voit à Florence, porte aussi la date de 1509. C'est une
œuvre du plus haut style, malgré son aspect un peu étrange. En
effet, on a peine à garder son sérieux devant ses rois d'Orient,
vêtus comme des gentilshommes allemands du commencement du XVIe
siècle.
Suivant les errements de tous les peintres, ses prédécesseurs,
Albert Dürer ne se souciait pas du costume, il habillait ses
personnages à la mode de son époque et de son pays.
Revenons au Belvédère, nous ne perdrons pas nos pas, car nous nous
trouverons en face d'une des plus belles pages du maître, _la
Trinité_. Il fit ce chef-d'œuvre pour une église de Nuremberg,
d'où on la porta à Prague; ensuite elle passa à Vienne, où on la
voit encore. En haut, au milieu de la toile, Dieu le père presse
entre ses bras le Christ attaché à la croix; le Saint-Esprit plane
sur sa tête; deux séraphins tiennent le manteau de Jéhovah, tandis
que plusieurs anges voltigent autour d'eux, portant les
instruments de la Passion. A gauche, on aperçoit des saintes
conduites par la Vierge; à droite, des saints conduits par saint
Jean-Baptiste; au-dessous, une troupe d'élus de tous les états et
de toutes les races se tiennent debout sur des nuages et rendent
des actions de grâces au Créateur. A la droite du spectateur, on
aperçoit Albert Dürer lui-même, vêtu d'un riche manteau fourré; il
tient dans la main gauche un écusson sur lequel on lit: _Albertus
Durer Noricus faciebat anno Virginis partu 1511_.
Un beau paysage, baigné par un lac transparent, occupe le bas de
la toile.
1511 nous donne un autre tableau qui ne vaut pas le précédent, il
s'en faut; c'est une _Vierge allaitant l'enfant Jésus_, que l'on
trouve au musée royal de Madrid. On peut reprocher à la mère du
Sauveur de n'être qu'une bonne bourgeoise de Nuremberg, mais on
doit reconnaître que la toile est d'un bel effet et d'un bon
coloris.
1512 ne nous apporte qu'un tableau que l'on voit à Vienne, au
Belvédère, c'est une _Madone_ qui se ressent du séjour du maître
en Italie. La robe bleue de la Vierge est d'une couleur
très-intense, trop intense peut-être; elle écrase un peu les
chairs qui sont un peu pâles; l'enfant nu que la Madone tient sur
ses genoux est remarquablement beau.
Le musée du roi, à Madrid, renferme un _Calvaire_ daté de 1513,
qui peut rivaliser avec les meilleurs morceaux d'Albert Dürer. Ce
n'est guère qu'un tableau de chevalet. Mais les œuvres de génie
ne se mesurent pas au mètre.
En 1515, il fit à la plume les dessins du célèbre livre de prières
destiné à l'empereur Maximilien. Aucun de ces nombreux petits
chefs-d'œuvre ne ressemble à son voisin: les uns sont sérieux,
les autres spirituels, tous sont admirables, et c'est toujours
celui que l'on a sous les yeux qui paraît le meilleur. Ce livre
unique est à Munich, dans la bibliothèque de la Cour.
De tous les portraits d'Albert Dürer, le plus beau sans contredit
est celui qu'il a fait en 1516, d'après la _ressemblance_ de son
vieux maître, Michel Wohlgemuth. Cette œuvre pieuse est conservée
à la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 139; elle
est peinte sur un fond vert uni et porte cette singulière légende:
«Albert Dürer a fait ce portrait en 1516, d'après la ressemblance
de son maître, Michel Wohlgemuth, qui était âgé de 82 ans et qui a
vécu jusqu'en 1519. Il est mort le jour de la Saint-André, avant
le lever du soleil.»
A l'âge de quatre-vingt-deux ans maître Wohlgemuth avait encore
l'air intelligent, mais il ressemblait plutôt à un moine qu'à un
grand artiste.
La _Lucrèce_ que nous trouvons à la pinacothèque de Munich, dans
la deuxième salle, sous le numéro 93, passe pour être le portrait
de sa femme. On se trompe évidemment; Agnès Frey était belle et
distinguée, et cette Lucrèce est laide et sans distinction. La
même année, Albert Dürer a peint une _Vierge tenant son fils sur
ses genoux_. L'Enfant divin porte au cou un collier d'ambre jaune,
et sur une table verte on aperçoit un citron coupé qui fait pâmer
d'aise tous les réalistes. La Mère du Sauveur est aussi belle que
les plus belles Vierges de Raphaël.--Ce tableau est à Vienne, au
Belvédère à côté d'un superbe portrait de l'empereur Maximilien
Ier, daté de 1519.
En 1520, Albert Dürer entreprend son voyage dans les Pays-Bas.
Chemin faisant, il dessine sur un album qu'il emporte toujours
avec lui les personnages et les objets qui lui semblent
intéressants. Ce précieux album a été vendu en détail; nous en
avons vu quelques feuillets qui appartiennent à un amateur
distingué, M. Ambroise-Firmin Didot. Ils nous ont laissé le regret
de ne pas connaître les autres.
Dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, numéro 127, nous
trouvons _Siméon et l'évêque Lazare_, un petit tableau charmant
qui porte la date de 1523, et qui cependant est peint sur un fond
d'or, dans le style de l'école de Cologne. A la même date, nous
avons non-seulement un magnifique portrait d'homme peint à la
détrempe sur toile, que l'on suppose être Jacques Frugger, mais
encore trois des meilleurs tableaux du maître: 1º une _Descente de
croix_, fort bien composée et d'une vérité qui vous fait froid au
cœur; 2º une _Nativité dans la crèche_, où l'on voit sainte Marie
et saint Joseph adorer l'enfant Jésus entouré d'un groupe de
chérubins, tandis que d'autres anges vont annoncer la bonne
nouvelle aux bergers. Cette _Nativité_ formait le centre d'un
triptyque dont on a détaché les volets qui contenaient les
portraits en pied des frères Baumgartner, dont Albert Dürer parle
souvent dans ses lettres à Pirkeimer; 3º la _Sainte Trinité_, qui
appartient à un habitant d'Augsbourg. C'est un beau tableau
largement peint et fort bien conçu.
Le musée Van Ertborn, d'Anvers, possède une magnifique grisaille;
c'est le portrait de l'électeur Frédéric III, de Saxe, conforme à
la gravure qu'Albert Dürer en a faite en 1524 et qui porte son
monogramme si connu.
1526 nous apporte trois pages superbes. On voit la première à
Aix-la-Chapelle; c'est un Christ qui fait ses adieux à sa Mère.
On voit la seconde à Vienne, dans la galerie du Belvédère; c'est
le portrait d'un certain Johann Kleeberger, dont les grands yeux
noirs et le teint mat sont très-poétiques. Il serait très-beau
s'il avait un nez, mais ce détail lui manque presque absolument.
Ce Kleeberger épousa Felicitas Pirkeimer, la fille de l'ami de
Dürer. En 1532, deux ans après la mort de sa femme, il s'établit à
Lyon où on ne l'appela bientôt que _le bon Allemand_, à cause du
bien qu'il faisait aux pauvres. Lorsqu'il mourut, en 1546, ses
compatriotes d'adoption lui élevèrent, sur le roc de Bourgneuf,
une statue en bois, qui fut remplacée en 1849 par une statue en
pierre, due au ciseau de M. Bonnaire.
La troisième est le portrait d'un des ancêtres de M. le conseiller
et docteur Rodolphe Holzschuler, chef d'une illustre famille de
Nuremberg, qui le montre aux étrangers avec une grâce parfaite.
Son aïeul a cinquante-sept ans environ; mais malgré ses cheveux
blancs, il a l'air fort jeune. Ce portrait est un chef-d'œuvre.
Il ne nous reste plus qu'à parler des tableaux qui n'ont pas de
date certaine. Parmi ceux-là nous trouvons, à Venise, le célèbre
_Ecce Homo_ qui doit avoir été peint en 1505 ou en 1506.--A
Vienne, dans la galerie de Fries, la _Mort de la Vierge_. La tête
de la mère du Christ est le portrait fidèle de Marie de Bourgogne,
première femme de Maximilien. Au second plan, on reconnaît
l'empereur, son fils et un grand nombre de contemporains célèbres.
La beauté de la couleur, le fini des détails et la ressemblance
des personnages historiques donnent un grand attrait à cette
admirable peinture.--A Florence, dans la galerie des Offices, la
_Madone avec l'Enfant_. Ce tableau est mal placé; cependant on
remarque la grâce et la beauté de la Vierge: on jurerait une de
ces belles toiles de Jules Romain ou de son illustre maître. A
Schleissheim, _la Vierge, sainte Anne et l'Enfant Jésus endormi_,
tableau d'une exécution irréprochable, et une _Mater dolorosa_
debout, les mains jointes.--Citons encore un _Ecce Homo_ qui, pour
ne pas valoir celui de Venise, n'est pas moins une fort belle
chose dont la chapelle de Moritz, de Nuremberg, peut tirer grande
vanité.--_Hercule tuant les Harpies_ est un tableau peint à la
détrempe; il en reste juste assez pour faire voir qu'il a été
superbe et combien on doit le regretter.--Les _Bustes des
empereurs Charles et Sigismond_, du château de Nuremberg, belles
figures puissantes et majestueuses, peintes avec une grande sûreté
de main.--Dans la galerie de Schleissheim, le _Portrait d'un jeune
savant_, bon ouvrage exécuté à la détrempe, infiniment mieux
conservé que l'_Hercule_ dont nous avons déploré la fin
prématurée.--A Anvers, au musée Van Ertborn, une _Mater dolorosa_.
La Vierge, vêtue d'un manteau vert, est assise les mains jointes.
Ce tableau est très-beau, très-fini, d'une couleur très-intense et
d'une conservation parfaite; Otto Mündler l'attribue à Altdorfer.
Il est peut-être d'Albert Dürer; les hommes distingués qui ont
rédigé le livret du musée d'Anvers se contentent de dire qu'il
appartient à l'école allemande. En Espagne ou en Italie on le
donnerait sans hésiter à Albert Dürer. En Belgique, dans le doute,
on s'abstient toujours, ce qui est à la fois plus honnête et plus
habile.
Faut-il parler ici des peintures dont le musée de
Saint-Pétersbourg gratifie trop généreusement Albert Dürer? Comme
elles n'ont pas sur elles leur extrait de naissance ou leur
passe-port, ce qui n'est pas toujours la même chose, nous aimons
mieux les oublier pour n'avoir pas à les débaptiser.
La bibliothèque Ambroisienne de Milan possède la _Conversion de
saint Eustache_, dont Albert Dürer a fait une de ses plus belles
gravures.
A Rome, il y a un tableau de Dürer, où il nous montre des _Avares_
repoussants, à force d'être vrais, et une copie de l'_Adoration
des rois_, que l'on voit à Florence. Tout le monde croit qu'elle
est faite par un des bons élèves de Dürer. Le directeur du musée
seul déclare avec assurance que c'est un original. Dans trois ans,
si Dieu prête vie à ce galant homme, ce que je désire de tout mon
cœur, il assurera avec le même aplomb que le tableau de Florence
est une simple contrefaçon;--trois ans plus tard, il nommera
l'élève de Dürer qui l'a fait d'après celui de Rome; il dira, si
on l'exige, combien de temps il a employé à ce travail, où il
était logé, ce qu'il mangeait à ses repas, et il ne croira pas
mentir. Rien ne peut être comparé à l'imagination d'un
propriétaire de tableaux. Et un directeur de musée n'est-il pas
propriétaire de tous les tableaux qu'il a sous sa garde?
Nous trouvons, à Turin, une _Déposition de croix_ d'une belle
couleur, et un _Ermite en prière_, qui pourrait bien être de
Heinrich Aldegrœver.
Dans la galerie du prince de Liechtenstein, à Vienne, il y a deux
volets de triptyque dont le panneau central est absent: ce sont
deux portraits en pied qui ne manquent pas de majesté et une
petite esquisse à peine ébauchée, vrai chef-d'œuvre de naïveté.
A Dresde, on montre un portrait que l'on assure être celui de
Lucas de Leyde, qu'Albert Dürer a fait à Anvers, en 1520, et dont
il parle dans ses notes de voyage.--Un _Portement de croix_ en
figurines et en grisailles, et un _Lapin_ à la gouache sur
parchemin, d'une vérité parfaite;--il amuse beaucoup les enfants,
les grandes personnes se contentent de l'admirer.
Nous trouvons dans le musée de Madrid deux _allégories_
philosophiques et chrétiennes peintes sur des panneaux longs et
étroits. Comme dans l'un et dans l'autre la mort joue le rôle
principal, on prétend qu'ils ont été commandés par un seigneur du
temps qui avait le spleen.
Et enfin les apôtres Pierre et Jean, Paul et Marc, que l'on admire
à Munich, salle première, sous les numéros 71 et 76. Ils ne
portent aucune date, mais le livret de la pinacothèque nous
apprend qu'ils ont été faits en 1527, c'est-à-dire un an avant la
mort d'Albert Dürer. Ces quatre apôtres pourraient être signés:
Raphaël ou Fra Bartholomeo. Quelle élévation de style, quelle
grandeur imposante et quelle noblesse! On les reconnaît, ce sont
bien eux qui ont porté la parole du Christ par la terre entière.
En peignant l'apôtre saint Jean, Albert Dürer lui a donné la belle
et sympathique figure de Schiller. On dirait que le grand peintre
a pressenti la venue du grand poëte et qu'il a voulu d'avance
faire son portrait.
On remarquera sans doute que nous n'avons pas cité une seule fois
Paris dans ce rapide travail; c'est qu'en effet notre musée
impérial, qui contient quelques beaux dessins du Raphaël de
l'Allemagne, n'a pas une seule de ses admirables peintures. Je
n'accuse personne, je sais combien notre surintendant est artiste;
je sais aussi, sans qu'il me l'ait dit, avec quelle joie il
payerait, non pas au poids de l'or, ce serait trop bon marché, au
poids du rubis, un tableau qui porterait la signature d'Albert
Dürer ou son célèbre monogramme. Mais ceux qui ont le bonheur de
posséder ces inimitables chefs-d'œuvre les gardent. Il lui serait
facile de se procurer quelques-unes des innombrables contrefaçons
que l'on fabrique par un procédé qui est d'une déplorable
simplicité; le voici: on colle sur une plaque de cuivre une
gravure du maître, on la met en couleur; on a soin de respecter le
monogramme; on la vernit, on l'envoie en Hollande, d'où elle
revient sans toucher terre; on la conduit à l'hôtel Drouot, où on
la sert aux banquiers enrichis en un jour qui se font une galerie
en une heure.
Si notre surintendant n'était pas lui-même un artiste distingué,
il se laisserait prendre à ce piége, car il est quelquefois assez
vraisemblablement ourdi, et nous aurions, comme quelques musées
étrangers, une demi-douzaine d'Albert Dürer. Mais combien nous
préférons l'absence du chef de l'école nurembergeoise à ces toiles
douteuses qui font hausser les épaules aux vrais connaisseurs! Il
y a encore assez de tableaux authentiques d'Albert Dürer dans les
mains des particuliers, pour qu'un bon vent nous en amène un; s'il
faut le payer cher, on le payera cher!
Les musées de province ne sont guère plus riches que celui de
Paris. Cependant Lyon a un _ex-voto_ de l'empereur Maximilien
signé du portrait de Dürer lui-même, et Limoges un magnifique
tableau peint sur fond d'or.
Dans la relation de son voyage en Flandre, Albert Dürer passe en
revue la plus grande partie de ses gravures. Nous compléterons,
chemin faisant, les renseignements qu'il donne lui-même, et nous
prierons le lecteur qui voudra de plus amples détails de consulter
l'_Abecedario de Mariette_, publié et annoté par MM. de
Chenevières et de Montaiglon, M. Charles Blanc, qui parle
longuement et savamment de l'œuvre gravé d'Albert Dürer dans son
admirable _Histoire des peintres_, Heller, qui a corrigé Bartsch,
M. Passavant, qui a corrigé Heller, et M. Émile Galichon qui, lui,
n'a voulu corriger personne, et a pourtant écrit un fort bon
ouvrage sur les gravures d'Albert Dürer.
Nous l'avons dit, Albert Dürer ne fut pas seulement peintre et
graveur, il embrassa tous les arts et excella dans tous. Il fut
orfévre, mais aucun de ses travaux n'est resté. Sandrart nous
apprend qu'il a ciselé sept sujets de la Passion, mais il ne les a
pas vus.
On lira dans le _Voyage en Flandre_ qu'il fit beaucoup de dessins
pour les orfévres. On verra, dans la même relation, qu'il s'occupa
aussi d'architecture; entre autres travaux, il dessina au lavis le
plan d'une maison pour le médecin de dame Marguerite, et le
British Museum possède le plan d'une fort belle fontaine qu'il a
dessiné à la plume; malheureusement, cette fontaine est restée à
l'état de projet.
Il fut aussi ingénieur comme Léonard de Vinci et Michel-Ange.
C'est lui qui dirigea les travaux de fortifications de la ville de
Nuremberg.
Comme sculpteur, on lui donne: 1º un petit bas-relief en pierre,
représentant la naissance de saint Jean-Baptiste (il est conservé
au British Museum); 2º deux statuettes, Adam et Ève (au musée de
Gotha); 3º deux madones, bas-reliefs sculptés en bois; deux femmes
nues, vues l'une de face, l'autre de dos, bas-reliefs en marbre (à
Munich); 4º un saint Jean prêchant dans le désert, bas-relief (à
Brunswick); 5º divers ouvrages exécutés en ivoire et en bois (à
Dresde, dans la collection des Grünes Gewölbe); 6º une arquebuse
(à Vienne); 7º plusieurs bas-reliefs en bois et en pierre
lithographique, avec le monogramme d'Albert Dürer (à Paris, au
Louvre, et à Bruges, au séminaire). Mais nous n'acceptons la plus
grande partie de ces ouvrages que sous bénéfice d'inventaire. Les
numismates lui attribuent aussi plusieurs médailles.
Voici un pfenning qu'il grava pour Martin Luther:
[Illustration]
Le premier livre d'Albert Dürer est intitulé: _Traité de
géométrie, ou Méthode pour apprendre à mesurer avec la règle et le
compas_. Cet ouvrage est mûrement pensé et écrit clairement. On
voit que l'auteur est convaincu de ce qu'il avance, à savoir «que
la géométrie est le vrai fondement de toute peinture, et que, sans
posséder à fond cette science, personne ne peut devenir un bon
peintre.»
Ce traité était fort estimé au XVIe siècle.--A la demande d'Agnès
Frey, Joachim Camerarius en fit une traduction qui fut publiée à
Paris, _ex officina Christiani Welcheli_.
_Sub scuto Basilensi_ M. D. XXXV.
A la même époque, le même éditeur mit en vente une traduction
latine du _Traité sur les fortifications des villes, châteaux et
bourgs_, qu'Albert Dürer avait publié en 1527, et qu'il avait
dédié au roi de Hongrie, Ferdinand, frère de Charles-Quint.
L'ouvrage intitulé: _Les quatre livres des proportions humaines_,
qui a été écrit en 1523, n'a été publié qu'après la mort d'Albert
Dürer, par les soins de sa femme, qui n'a rien négligé pour en
retirer un bon prix; il a aussi été traduit en latin par
Camerarius, et en français par Loys Meygret, de Lyon. Nous ne
dirons rien de cet ouvrage, puisqu'on peut le lire en français; il
y en a un exemplaire à la Bibliothèque impériale. Outre les trois
traités dont nous venons de parler, on conserve à la Bibliothèque
de la Madeleine, à Breslau, un livre sur l'escrime qui doit être
authentique. On sait combien Albert Dürer aimait tous les
exercices du corps.
Un ouvrage sur les proportions du cheval, qu'on lui attribue,
n'est pas de lui, si l'on en croit Camerarius, qui est digne de
foi.
On l'a souvent comparé à Raphaël, mais du côté de l'universalité des
connaissances, il a bien plus de points de contact avec Michel-Ange.
J'ai vu quelque part qu'on lui reconnaît aussi le talent de l'écrivain.
On prétend même qu'il a contribué à fixer la langue allemande,--mais
c'est là une assertion que je ne peux admettre. Pour ses traités
didactiques, il est certain que Pirkeimer y mettait la main, car ils
diffèrent notablement, comme style et comme orthographe, de sa
correspondance intime. Dans ses lettres à Pirkeimer, le même mot est
écrit parfois de quatre ou cinq façons différentes, et l'on ne peut
s'empêcher de rire à la vue de ses essais de versification.
Comme artiste, Albert Dürer est un des esprits les plus originaux que je
connaisse. C'est un peintre qui est avant tout de son pays et de son
époque, grande qualité, si l'on y réfléchit, et à ce titre il mérite
pleinement la qualification de père de l'école allemande.
Vasari, Lambert-Lombart, Mariette, et quelques autres auteurs anciens et
modernes ont regretté qu'Albert Dürer ne fût pas né en Italie, et ils lui
ont reproché sérieusement de n'avoir pas été à Rome étudier l'antique. Ce
sont là des idées étroites et puériles que l'on est étonné de trouver
chez des écrivains d'une valeur réelle. S'il fallait en croire certains
critiques trop exclusifs, l'art ne serait bientôt plus qu'une formule,
car pour eux le beau n'a qu'un type unique en qui réside une perfection
absolue. Ce serait un moule où les esprits les plus divers viendraient
prendre une empreinte fastidieusement uniforme. C'est une folie que ce
nouveau lit de Procruste, car le beau est dans tout, dans l'harmonie des
proportions, comme dans la profondeur du sentiment, dans l'éclat de la
couleur, comme dans la correction du dessin.
Ces dernières idées étaient aussi celles d'Albert Dürer.
«L'homme qui cherche le beau, dit-il, rencontre le multiple et le
divers, et il y a plusieurs voies pour atteindre à la beauté.»
Il a entrevu l'accord et l'agrément de la nature, jusque dans ses
difformités, et il a deviné la beauté des diverses races. «Il y a des
corps d'Éthiopiens, ajoute-t-il, où la nature a mis une telle convenance
et une telle harmonie, qu'on ne peut rien concevoir de plus parfait.» On
le voit, il n'a pas inventé, comme on l'a prétendu, la fameuse phrase: Le
beau, c'est le laid. Quand son modèle est beau, il le fait beau, témoin
le _Jeune homme_ de la galerie de Vienne, témoin le _Saint Jean_, de
Munich.
Du reste, mille circonstances viendraient empêcher cette fusion, si
quelqu'un était assez fou pour la tenter, et pour n'en citer qu'une
seule, la variété des climats maintiendra toujours une différence
fondamentale entre le peintre allemand et le peintre italien. Du temps de
Dürer, une autre cause encore venait accentuer cette différence entre les
deux écoles. Les anciens peintres allemands procédaient des Byzantins
comme les Italiens; cependant, le développement de l'art se faisait de
part et d'autre dans des conditions toutes différentes.
Les Italiens, ayant sous les yeux les trésors de la statuaire antique,
ont pu acquérir rapidement la pureté et la correction du dessin. Ils ont
appris à donner à leurs figures cette souplesse et cette élégance de
pose, et à les revêtir de draperies artistement disposées. Les Allemands,
au contraire, n'avaient qu'un modèle: la nature. Aussi, si leurs poses
ont quelque roideur, si leurs têtes sont presque toutes des portraits,
ils ont un grand charme et une délicieuse naïveté dans l'expression. Ils
sont, en quelque sorte, restés plus près de la vérité.
Albert Dürer a conservé quelques-uns des défauts de ses prédécesseurs,
mais il a recueilli le riche héritage de leurs qualités; c'est non pas un
réaliste, dans le sens moderne du mot, mais un _naturaliste_.
Du reste, en laissant de côté ces préoccupations d'école, Albert Dürer
est encore un génie de premier ordre. Ce qui le prouve, c'est que les
plus grands peintres, Andrea del Sarto, le Pontorme, le Guide, n'ont pas
dédaigné de lui faire de larges emprunts.--Le Guide a copié plusieurs
figures du char de Maximilien dans la fresque de l'_Aurore_ qu'il a faite
au palais Rospigliosi.
Raphaël l'estimait fort, il lui envoya son portrait et quelques dessins
précieux; il disait aussi avec franchise et naïveté:
«En voilà un qui nous dépasserait tous, s'il avait pu contempler, comme
nous, les chefs-d'œuvre de l'art.»
Et pour que cet éloge parût plus sincère, tout partisan qu'il était de
l'antique, il exposa plusieurs estampes du graveur allemand dans son
atelier.
Bernard Palissy connaissait et estimait les gravures d'Albert Dürer;
voici ce qu'il en dit dans son livre intitulé: _de l'Art de terre_.
«As-tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres
pourtrayeurs sçavans? J'ay souvenance d'avoir veu les histoires de
Notre-Dame imprimées de gros traits, après l'invention d'un Alemand nommé
Albert, lesquelles histoires vindrent une fois à tel mepris, à cause de
l'abondance qui en fut faite, qu'on donnait pour deux liards chascune
desdites histoires, combien que la pourtraiture fust d'une belle
invention[2].»
[2] OEuvres de Bernard Palissy, page 10 (_édition
Ruault_,--1777); dans une note, on lit ceci: «En 1777, les pièces
capitales se vendent jusqu'à 15 et 16 livres.» Que dirait donc
l'auteur de la note, s'il savait que j'en ai vu vendre une,
dernièrement, 1,200 francs?
Albert Dürer est né à Nuremberg, le 20 mai 1471, au moment où cette ville
était dans toute sa splendeur; mais cédons la parole au chef de l'école
allemande et laissons-le se présenter lui-même tenant toute sa famille
par la main.
Nous traduisons mot à mot les notes de famille, recueillies par Albert
Dürer et laissées dans ses papiers. Elles diront mieux qu'on ne l'a fait
jusqu'à ce jour l'origine et les commencements du célèbre artiste.
Nous sommes tellement sûrs que rien de ce qui a été écrit par un homme
comme Albert Dürer ne peut être indifférent au public, que nous donnons
ces notes sans en élaguer les passages qui pourraient peut-être paraître
un peu longs, s'ils venaient d'un personnage moins sympathique.
NOTES DE FAMILLE
RECUEILLIES PAR ALBERT DURER.
Moi, Albert Durer le jeune, j'ai appris par les papiers que j'ai trouvés
chez mon père, où il est né, comment il est venu à Nuremberg et comment
il est mort saintement.
Que Dieu lui soit miséricordieux! _Amen!_
ANNÉE 1524.
Albert Dürer le vieux est né dans le royaume de Hongrie, près de Jula, à
8 milles au-dessous de Wardein, dans un petit village appelé Eytas, où sa
famille élevait des bœufs et des chevaux.
Mon grand-père se nommait Antony Durer; jeune encore, il vint habiter
Jula et se mit en apprentissage chez un orfévre. Il épousa une jeune
personne appelée Élisabeth dont il eut une fille, Catharina, et trois
garçons. L'aîné, mon père, est aussi devenu un très-honnête et
très-habile orfévre. Ladislas, le second, se fit sellier; il est le père
de mon cousin Nicolas Durer qui demeure à Cologne et qu'on appelle
Nicolas le Hongrois; il a appris le métier d'orfévre à Nuremberg chez mon
père. Le troisième fils, Jean, eut la permission d'étudier; il fut
ordonné prêtre et desservit pendant plus de trente ans la cure de
Wardein.
Mon père, Albert Durer, est d'abord venu en Allemagne, puis il a séjourné
assez longtemps dans les Pays-Bas, où il a vécu dans l'intimité des
grands artistes, et définitivement il s'est fixé à Nuremberg, l'an 1454,
à la Saint-Louis, le jour même que Philippe Pirkeimer avait choisi pour
faire ses noces sur les remparts; on dansa longuement et allégrement sous
les grands tilleuls.
Mon cher père entra chez Jérôme Haller qui est devenu depuis mon
grand-père; il est resté à son service jusqu'en 1467. Alors il lui
demanda la main de sa fille Barbara, une jeune personne jolie et
éveillée, à peine âgée de quinze ans. Haller la lui accorda et les noces
furent faites huit jours avant _viti_.
Il est bon de savoir que ma grand'mère maternelle était fille d'Oellinger
de Weissenburg, et qu'elle s'appelait Cunégonde.
Du mariage de mon cher père et de ma chère mère sont nés les enfants dont
les noms suivent:
_Tout ce qu'on va lire maintenant, je l'ai copié mot à mot dans le livre
de mon père._
I.--L'année 1468 après la naissance de Jésus-Christ, le jour de
Sainte-Marguerite, ma femme Barbara accoucha de ma fille aînée. La
vieille Marguerite de Weissenburg fut sa marraine; elle donna à l'enfant
le nom de sa mère.
II.--_Item._ En 1470, à la Sainte-Marie du carême, vers deux heures du
matin, ma femme accoucha d'un fils. Il fut tenu sur les fonts par
Frédéric Roth de Bayreuth, qui l'appela Hans[3].
[3] Jean.
III.--_Item._ L'année 1471, à six heures du soir, un vendredi de la croix
(la semaine avant la Pentecôte), le jour de Sainte-Prudence, un autre
fils nous arriva. Son parrain Antoine Koberger[4] le nomma Albert, pour
m'être agréable.
[4] Célèbre imprimeur de Nuremberg.
IV.--_Item._ En 1472, vers trois heures du matin, à la Saint-Félix, ma
femme me donna un quatrième enfant. Il se nomma Sebald, comme son
parrain, Sebald Hotzle.
V.--_Item._ En 1473, le jour de Saint-Ruppert, à six heures, Barbara
accoucha d'un cinquième enfant que son parrain, Hans Schreiner de Laufer
Thor, appela Jérôme, comme mon beau-père.
VI.--_Item._ L'année 1474, à la Saint-Domitien, vers sept heures, ma
femme me donna mon sixième enfant. Son parrain Ulric Mank, l'orfévre, le
nomma Antoine.
VII.--_Item._ En 1476, à la Saint-Sébastien, vers une heure, Barbara me
fit cadeau d'une fille. Sa marraine, demoiselle Agnès Bayrin, lui donna
son nom.
VIII.--_Item._ A une heure de là ma femme accoucha, au milieu de douleurs
intolérables, d'une seconde fille que l'on crut devoir baptiser
immédiatement. On lui donna le nom de Marguerite.
IX.--_Item._ En 1477, le premier mercredi après la Saint-Louis, ma
ménagère me donna encore une fille, qui s'appela Ursule comme sa
marraine.
X.--_Item._ L'année 1478, à trois heures de la nuit, le lendemain de
Saint-Pierre et Saint-Paul, Barbara accoucha d'un fils que son parrain,
Hans Sterger, un ami de Sohmbachs, nomma Hans.
XI.--_Item._ En 1479, à trois heures du matin, à la Saint-Arnold, un
dimanche, ma femme me fit présent d'une fille à qui Agnès Fritz-Fischer,
sa marraine, donna son nom.
XII.--_Item._ L'année 1481, à une heure, le jour de Saint-Pierre, Barbara
mit au monde notre douzième enfant,--un garçon.--Nicolas, le commis de
Josse Haller, fut son parrain et l'appela Pierre.
XIII.--_Item._ En 1482, à quatre heures du matin, le mardi avant la
Saint-Bartholomé, ma femme accoucha d'un enfant du sexe féminin.--Sa
marraine, Catherine, la fille de Brintwar, lui donna son nom.
XIV.--_Item._ En 1484, le jour de la Saint-Marc, à une heure après
minuit, Barbara me donna mon quatorzième enfant; il s'appelle André,
parce que son parrain André Stromayer a voulu lui donner son nom.
XV.--_Item._ L'année 1486, la veille de la Saint-Georges, à midi, ma
femme accoucha d'un fils; Sebald de Lochheim fut son parrain et l'appela
Sebald.
C'est le second de mes enfants qui porte ce nom.
XVI.--_Item._ En 1488, le vendredi avant l'Ascension, à midi, Barbara mit
au monde une fille, à qui sa marraine, la femme de Bernard Walter, donna
le nom de Christine, qu'elle portait elle-même.