Après la terrible découverte, Faustine subissait une crise de
désespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habituée à
souffrir, elle réagissait bien vite et regardait la situation face à
face. Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait bien; il
l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente.
Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette âme d'artiste,
impressionnable et mobile, capable de prendre une résolution extrême,
mais incapable de maîtriser sa passion? Jacques voudrait la quitter,
la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un pour
l'autre les rapprocherait inévitablement. De même que la fatalité de
la haine les séparait, la fatalité de l'amour les rejetterait dans les
bras l'un de l'autre.
Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait. Elle adorait ce
jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien
qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout
entière. Et puis son honnêteté de femme se rebellait à l'idée de
tomber au rang des créatures qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas
à ses illusions brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments à ce drame
violent où le destin la jetait tout à coup: ou elle vivrait, aimée par
Jacques; ou, abandonnée par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué
Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père et son frère,
à elle? Est-ce que ces deux êtres n'étaient pas quittes l'un envers
l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mêmes
haines entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés, eux, les
innocents, porteraient le poids des déchirements passés! Non, ce
serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion,
repoussait loin d'elle cette iniquité!
Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'était enfui,
éperdu, à la découverte du terrible secret; quand la réflexion
l'aurait apaisé, il reviendrait vers elle. Elle se berçait de cette
illusion que dans le cœur du jeune homme l'amour serait plus fort que
tout. Si cependant, entraîné par Françoise, par ses idées premières,
par son éducation, il s'efforçait de la fuir toujours? Eh bien, alors,
elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que
l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un cœur comme le
sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour à tour perdu tous
ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait
subitement, et ses idées mystiques lui revenaient peu à peu. Comme
c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir
aucune espérance, de quitter ce monde où les meilleurs sont les plus
durement châtiés, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les
désespoirs humains! Elle ne considérait pas le suicide comme un crime.
Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'héroïne du Titien, qui,
rêveuse, les sourcils froncés, jouait avec la bague d'émeraude. Elle
lui ressemblait, à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin
d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait
naguère, quand elle disait que son existence serait pareille à celle
de la «Dame à la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui,
enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle sur la table.
Pendant quelques minutes, elle resta rêveuse, lisant la devise gravée
sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessinées: «_Si esto
bibona te rica, per un quen te olo botica_...--Si cette vipère te
pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.» Il faut bien peu de
chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa
poitrine cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa
violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle était
folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce
qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser à la mort,
quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgré
elle, malgré les illusions dont elle cherchait à se bercer, Faustine
regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux
de Vittoria Orsini se détournaient vers elle, pour lui sourire et lui
parler: «Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait
souffrir; viens me retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on
oublie les douleurs terrestres dans l'éternité du rêve...» La jeune
femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit à voix basse, comme
irritée contre elle-même:
--C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus forte que ma
folie!...
Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrêta en jetant
un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout pâle,
entre les tentures sombres, venant à elle à l'heure où elle se
désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait au
désespoir.
--Jacques!
--Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer à toi, de te
perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas!
Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant
elle, appuyant sa tête sur les genoux de la jeune femme. Elle le
regardait, transfigurée.
--Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous étions séparés pour
toujours!
--Pour toujours, est-ce que cela est possible, mon Dieu! Mais nous
sommes créés l'un pour l'autre; mais nous nous sommes donnés librement
dans un échange consenti de nos amours. Sans le destin qui ne l'a pas
voulu, j'aurais été ton mari. La liaison qui nous unit n'est pas un
caprice léger auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur
tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même quand nous nous
quittons, nous sommes toujours ensemble, car tu me gardes et je
t'emporte!
Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés de Faustine. Et
quelques instants auparavant, elle doutait encore de cet être jeune,
ardent et sincère! Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur
l'épaule de Jacques.
--Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si loin que nul ne pourra
troubler le rêve sans fin où nous nous envolerons tous les deux.
Qu'avons-nous besoin de ce monde où tout n'est que mensonge? Je me
suis donnée à toi librement: il m'est impossible de me reprendre... Je
t'aime...
--Je t'aime...
Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant d'elle avec un
mouvement nerveux, il dit très bas:
--Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu de ce jour où il
est entré chez toi?
--Jacques!
--Je _lui_ ressemble, n'est-ce pas?
Elle l'attira violemment vers elle.
--Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui nous attend. Quand je me
suis arrêtée à Palerme, jadis, avant de te connaître, je me disais
qu'on serait bien là, au bord de la mer perpétuellement bleue. Nous
irons, veux-tu?
--Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse. Tu as raison. Il n'y a
que notre amour au monde. Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre!
Nous sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si belle!
Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains et la couvrait de
baisers fous. La jeune femme le regardait, vaguement inquiète. Elle
sentait remuer dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui le
possédait.
--Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme pour obliger son
amour à vaincre sa volonté.
Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il s'éloigna d'elle, et
lentement:
--Sais-tu _s'il_ a beaucoup souffert? Est-ce qu'on _l'a_ fusillé tout
de suite?
--Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit! Par pitié pour nous
deux, livre-toi tout entier à l'amour qui nous possède! Le passé est
le passé! Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux pas le
détruire! Je suis entre tes bras. Le présent nous appartient. Et cette
heure divine, personne ne viendra nous l'arracher!
--Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine, sauve-moi de moi-même...
L'infini est dans tes yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me
conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur ta poitrine. Je sens
qu'on va m'arracher de tes bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas
vrai? Je t'adore...
Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassé par un effort
impuissant, ses bras retombèrent inertes. Un pli se creusait sur son
front.
--Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je ne peux pas! Il y a
_quelqu'un_ entre nous deux! Et quand je te serre sur mon cœur, il me
semble que je suis loin de toi!
Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau; il était debout
maintenant, et des sanglots le secouaient.
--C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je sais que je t'aime et
je crois que je ne t'aime plus! Je te désire avec toutes les forces de
mon être, et je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes mon
cœur, et mon instinct te repousse! Protège-moi, sauve-moi! _Il faut_
que je t'aime! Je me prosterne à tes genoux. Délivre-moi de cette
obsession qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse devant mes
yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer... Tu vois, j'ouvre les
bras, pour bien te sentir sur mon cœur, pour bien me prouver que tu
m'appartiens et que nous ne serons séparés jamais, jamais...
Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les bras pour la
prendre, et il marchait à reculons pour la fuir. Faustine ne luttait
plus. Elle se tenait debout, la tête inclinée, le suivant de ses yeux
fixes, emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force contre
cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau du malheureux. Elle ne
pouvait plus rien, rien. Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu
qui l'avait secoué quelques heures auparavant.
--Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te déteste, je te désire
et je te fuis! Je ne peux pas vivre sans toi et je ne peux pas vivre
avec toi! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais
comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne me défends pas contre
moi-même... Tu ne vois donc pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé
entre nous, et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir à
toi!
--Adieu, dit-elle d'une voix sourde.
--Faustine!
--Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé mon bonheur. Nous
sommes quittes! J'oubliais les miens tombés dans la tourmente, pour
t'aimer, toi, le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi, l'amour
avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le souvenir qui a tué
l'amour. Va-t'en!
--Faustine!...
Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa d'un geste tragique
et souverain. Il s'en allait, toujours à reculons, la regardant,
ébloui par les yeux de la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la
colère et le désespoir.
Elle était seule maintenant, très calme en apparence. Elle s'étendit
sur la chaise longue, les bras croisés; et désespérément elle se
rejeta dans la pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne
l'aimerait plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie! Qu'est-ce
qui l'attachait encore à l'existence? Froidement, subissant
l'impulsion de sa volonté réfléchie, elle prit le couteau sur la
table, et se frappa en pleine poitrine.