Penché sur le lit où était couchée Mme de Guessaint, le docteur
Grandier l'examinait avec attention. Derrière lui, Nelly attendait.
Elle savait déjà que son amie ne courait aucun danger.
--Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.
Il ordonna tout bas à la femme de chambre de s'asseoir et de garder le
plus profond silence. Puis, faisant signe à Mme Percier de le suivre,
il l'emmena dans le boudoir attenant à la chambre à coucher. Quand ils
furent seuls, Nelly eut une crise de larmes.
--Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, ça vous fera du
bien.
--Vous ne voulez donc me donner aucun détail?
--Je vous donnerai tous les détails que vous désirerez.
--Enfin!
Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui
brillaient dans ses yeux.
--Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité?
C'est que Mme de Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au
lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après
l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait
poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois
ou quatre gazettes bien informées auraient publié un _écho de Paris_
très perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez
chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie
ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite.
Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?
--Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie!
--Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied.
--Trois semaines?
--Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout.
Cela se voit très souvent.
--Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables
avec un calme d'anatomiste.
Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec
cette exquise galanterie des vieillards chez qui le cœur est resté
jeune.
--Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle
était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi
sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un
ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de
Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est
produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger,
puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde
croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme
de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé.
--Se tuer! Faustine!
--Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante,
fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une
héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits
qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame
sentent de même et vont droit à la même conclusion. Le suicide est un
acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas
autre chose.
--Par la raison, docteur!
--Certainement. Dans une extrême souffrance, il est naturel de prendre
une résolution extrême.
--Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examiné la lame de
ce couteau. Elle est aiguë et tranchante. Vous avez remarqué que le
coup avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine s'est
frappée au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point
touché le cœur, mais encore vous me dites que Faustine sera guérie
dans trois semaines?
--C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers
l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la
sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de
la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable.
C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait
par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait
déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas
jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate
phéniquée recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a été
dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné une potion de chloral
pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme.
--N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle.
--C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le
boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et
n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il
faut que notre amie reste très calme.
La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours très régulier.
Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le soupçonner;
il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une
confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que
son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques
Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune
femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une
fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très
circonstancié, que l'auteur du _Vercingétorix_ allait peut-être
mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et
la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre
ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait.
Pas un mot ne trahissait la vérité. Mme de Guessaint, toujours
hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son
accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai
telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne
prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet
accès de folie.
Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit,
tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il
s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine
créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait
seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car
lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une
autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques
comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu
depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et
délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le
visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu
sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait
aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie,
d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire
des sens. Elle s'était donnée à lui, violant toutes ses pudeurs de
femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que,
maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela,
l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après
elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle
l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une
tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était
une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de
se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive
répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle
s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle
perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et
souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa
chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière
convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois
s'échappait lentement de son cœur comme le sang qui coulait goutte à
goutte de sa blessure!
* * * * *
Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la
scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il
rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté,
fiévreux; et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La
vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un
instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui
s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours
naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris
d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour
chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses
mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus...
je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son
cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit
une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison.
Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus
qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la
convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si
puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le
docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de
l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir
sur son état d'âme.
Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus
égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un
diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces
deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre
typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la
même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés
dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs
forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y
étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le
jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous
les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la
somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un
et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses
partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles
leur faisaient éprouver.
Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir,
recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même
sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le
savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se
trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court
silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle
le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.
--Toujours amis? murmura-t-elle.
--Toujours!
Et ils parlèrent de choses indifférentes.