XIII

Penché sur le lit où était couchée Mme de Guessaint, le docteur

Grandier l'examinait avec attention. Derrière lui, Nelly attendait.

Elle savait déjà que son amie ne courait aucun danger.

--Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.

Il ordonna tout bas à la femme de chambre de s'asseoir et de garder le

plus profond silence. Puis, faisant signe à Mme Percier de le suivre,

il l'emmena dans le boudoir attenant à la chambre à coucher. Quand ils

furent seuls, Nelly eut une crise de larmes.

--Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, ça vous fera du

bien.

--Vous ne voulez donc me donner aucun détail?

--Je vous donnerai tous les détails que vous désirerez.

--Enfin!

Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui

brillaient dans ses yeux.

--Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité?

C'est que Mme de Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au

lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après

l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait

poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois

ou quatre gazettes bien informées auraient publié un _écho de Paris_

très perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez

chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie

ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite.

Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?

--Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie!

--Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied.

--Trois semaines?

--Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout.

Cela se voit très souvent.

--Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables

avec un calme d'anatomiste.

Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec

cette exquise galanterie des vieillards chez qui le cœur est resté

jeune.

--Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle

était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi

sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un

ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de

Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est

produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger,

puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde

croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme

de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé.

--Se tuer! Faustine!

--Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante,

fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une

héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits

qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame

sentent de même et vont droit à la même conclusion. Le suicide est un

acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas

autre chose.

--Par la raison, docteur!

--Certainement. Dans une extrême souffrance, il est naturel de prendre

une résolution extrême.

--Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examiné la lame de

ce couteau. Elle est aiguë et tranchante. Vous avez remarqué que le

coup avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine s'est

frappée au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point

touché le cœur, mais encore vous me dites que Faustine sera guérie

dans trois semaines?

--C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers

l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la

sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de

la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable.

C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait

par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait

déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas

jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate

phéniquée recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a été

dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné une potion de chloral

pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme.

--N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle.

--C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le

boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et

n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il

faut que notre amie reste très calme.

La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours très régulier.

Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le soupçonner;

il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une

confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que

son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques

Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune

femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une

fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très

circonstancié, que l'auteur du _Vercingétorix_ allait peut-être

mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et

la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre

ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait.

Pas un mot ne trahissait la vérité. Mme de Guessaint, toujours

hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son

accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai

telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne

prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet

accès de folie.

Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit,

tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il

s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine

créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait

seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car

lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une

autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques

comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu

depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et

délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le

visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu

sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait

aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie,

d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire

des sens. Elle s'était donnée à lui, violant toutes ses pudeurs de

femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que,

maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela,

l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après

elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle

l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une

tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était

une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de

se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive

répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle

s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle

perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et

souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa

chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière

convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois

s'échappait lentement de son cœur comme le sang qui coulait goutte à

goutte de sa blessure!

* * * * *

Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la

scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il

rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté,

fiévreux; et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La

vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un

instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui

s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours

naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris

d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour

chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses

mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus...

je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son

cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit

une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison.

Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus

qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la

convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si

puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le

docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de

l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir

sur son état d'âme.

Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus

égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un

diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces

deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre

typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la

même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés

dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs

forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y

étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le

jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous

les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la

somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un

et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses

partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles

leur faisaient éprouver.

Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir,

recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même

sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le

savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se

trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court

silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle

le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.

--Toujours amis? murmura-t-elle.

--Toujours!

Et ils parlèrent de choses indifférentes.

Mademoiselle de Bressier · 第 30 / 32 题