XI

Faustine avait tué son père! Ces mots terribles sautaient dans sa

tête, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les

promeneurs, étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme élégant,

qui prenait sa course à travers l'avenue, le visage pâle, les yeux

injectés de sang, le corps secoué de frissons. En peu d'instants, il

arriva sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber sur un banc,

ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu. Faustine avait tué son

père!... Son père? Il se rappelait la petite chambre de la rue

Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui

partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre

père! combien de fois, avec son ardente passion, Françoise lui avait

raconté le courage, la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs

de sa première enfance lui montraient un homme au visage intelligent

et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses

promenades. Pierre marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques,

trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou

sur les boulevards; quelquefois, Françoise les accompagnait. Et elle

disait avec un sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu

fatigueras le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient

en un seul sentiment, où la tendresse se mêlait à la pitié. La vie

prenait Jacques et l'emportait dans un élan impétueux; loin d'oublier

ce père, sinistrement disparu, il se représentait souvent le tableau

de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un fossé, sous le

soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les

bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard à ces rayons

dorés; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un

officier. On mettait le condamné en joue, et douze balles trouaient

son corps. Un sergent s'approchait et lâchait le coup de grâce dans

l'oreille. On creusait une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de

terre comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient; et tout le

monde reprenait sa vie accoutumée; et personne ne venait prier sur la

tombe du fusillé, personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne

savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait à la poussière

confuse de l'humanité.

Faustine avait tué son père!... Jacques repassait un à un tous les

jours vécus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans

l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui,

racontant ses voyages, décrivant les pays inconnus où la pensée

s'envole sur les ailes du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait

dans son cœur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse loyale de

la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque,

craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure

inoubliable et divine où elle tombait entre ses bras frémissants,

là-bas, à La Birochère, dans la grande chambre claire et parfumée. Oh!

le mois d'amour exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus

tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée! Il faudrait

donc renoncer à cette créature unique, ne plus voir ce visage hautain

et doux, cette démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne

plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer

dans ses bras ce corps aux beautés sculpturales!

La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait l'infortuné; sa fièvre

intense ne sentait pas les morsures aiguës du froid; l'exaltation de

son cerveau croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient une à

une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient les maisons de Paris,

vaguement éclairées, comme des ombres très brunes pointillées de

taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et

mélancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain très

sombre de ce décor nocturne. Un vent froid commençait de souffler,

grinçant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages

se poursuivaient éperdument, noirs comme de l'encre, avec des formes

bizarres, semblables à des démons échevelés. Jacques regardait devant

lui et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort de son père qui

le séparait de Faustine: mais la haine de deux races, créées pour se

détruire et s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une

évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère avait coulées dans

son cœur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de

toute une longue lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier

à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue lignée

d'heureux et de favorisés! Est-ce qu'un abîme ne les séparait pas?

Est-ce que l'habitude, le préjugé, la tradition ne creusaient pas un

gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les

réunissait un instant; mais l'inéluctable fatalité s'abattait sur eux

et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait

s'étendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races

fratricides! Cet homme de génie subissait malgré lui le délire

fiévreux de sa folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau,

il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines,

enfantés par les guerres civiles!

Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres qui s'aimaient avaient

été, eux aussi, désolés et broyés par ces combats qui exterminent et

déshonorent les enfants d'une même patrie! Que de déchirements ils

avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait à ses pieds! Et

les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux,

les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres

que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins,

conduits par les arbalétriers vêtus de buffle gris, qui dressaient les

échafauds sur les places publiques et piquaient des têtes coupées aux

angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la

Saint-Barthélemy; et les journées hideuses de la Terreur; et ces

coups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient

couler tant de sang à travers les rues, qu'on pouvait croire la grande

famille française épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle

restait debout cependant, cette nation immortelle et féconde! Elle

restait debout, parce que l'apaisement succédait à la guerre, et que

de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux naît un lis

immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et

s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne

ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le général de

Bressier tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre Rosny

tombait frappé par les soldats de Versailles. Leurs enfants, éclairés

jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce passé

abominable; une divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine

avait tué son père!...

Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré une femme, malgré

le destin et la fatalité. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne

pouvait pas vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait se jeter

entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volonté? Eh bien,

soit, il combattrait contre sa mère. Assez longtemps il l'avait

écoutée docilement, suivant ses conseils, ne résistant jamais.

Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie puissante qui,

jusqu'à ce jour, avait dominé son existence. Cette lutte, il ne la

craignait pas; il l'affronterait sans hésiter et à l'instant même. Il

savait bien que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc

serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des pensées

tumultueuses qu'il venait de remuer. Françoise, très pâle, se dressa

en voyant son fils.

--Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux! Je me représente

ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine

et tu es séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne peux

plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux

pourtant pas rester, malade et désespéré, à retourner le fer dans ta

blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de

sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le

droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu, à tant de gloires

promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie

toujours, va!

Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se tut, il releva le

front.

--Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je

l'adore; toute ma vie, toute mon espérance, tout mon bonheur sont

dans cet amour-là! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!...

C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin d'un mur!

Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait dans ses yeux.

--Alors tu choisiras: elle ou moi!

Jacques se croisa les bras.

--Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil défi! Il y a entre nous

des liens que ni ta volonté ni la mienne ne pourraient dénouer. Tu

n'es pas seulement la mère de mon corps, tu es aussi la mère de mon

âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté; sans toi, je n'eusse

été qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as

mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je

t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand tu me parles!

--Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle.

Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un

sacrilège. Elle a tué ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a

jeté cet homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis. Brise ton

cœur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus,

je supplie... Jacques, rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...

--J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde.

--Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé entre vous. Rien ne

peut faire que le passé n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer

sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une

obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te

laisserait ni trêve ni repos!

--Je l'aime! dit-il encore.

--Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non,

je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle

faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui

poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous.

Mais le devoir te condamne à la subir!

--Je l'aime, je l'aime...

--Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que

je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour

la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous

sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en

haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es,

c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux

avoir dans le cœur ne pèsera jamais autant que les amas de haines

jetés entre vous deux!

Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit

d'une voix très douce:

--Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles

ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon cœur et de mon cerveau,

car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit

que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a

tué mon père; je lui pardonne.

--Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!

--Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.

--Ah! je te mau...

Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il

voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts

contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté

tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait,

Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre

Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée

d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté

raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui

la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses

pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il

fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait

déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit

l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine

n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux

parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny?

Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime

d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature

humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les

fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux

du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi,

d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne

savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait

tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières,

fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il

vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois

s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne

profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne

fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on

aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister

dans un cœur; ce cœur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en

même temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les

sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour

d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, cœur et

cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était

pas coupable.

Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il

s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne

sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait

plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se

détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un

délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait,

conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa

volonté réfléchie.

Mademoiselle de Bressier · 第 28 / 32 题