Faustine avait tué son père! Ces mots terribles sautaient dans sa
tête, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les
promeneurs, étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme élégant,
qui prenait sa course à travers l'avenue, le visage pâle, les yeux
injectés de sang, le corps secoué de frissons. En peu d'instants, il
arriva sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber sur un banc,
ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu. Faustine avait tué son
père!... Son père? Il se rappelait la petite chambre de la rue
Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui
partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre
père! combien de fois, avec son ardente passion, Françoise lui avait
raconté le courage, la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs
de sa première enfance lui montraient un homme au visage intelligent
et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses
promenades. Pierre marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques,
trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou
sur les boulevards; quelquefois, Françoise les accompagnait. Et elle
disait avec un sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu
fatigueras le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient
en un seul sentiment, où la tendresse se mêlait à la pitié. La vie
prenait Jacques et l'emportait dans un élan impétueux; loin d'oublier
ce père, sinistrement disparu, il se représentait souvent le tableau
de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un fossé, sous le
soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les
bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard à ces rayons
dorés; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un
officier. On mettait le condamné en joue, et douze balles trouaient
son corps. Un sergent s'approchait et lâchait le coup de grâce dans
l'oreille. On creusait une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de
terre comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient; et tout le
monde reprenait sa vie accoutumée; et personne ne venait prier sur la
tombe du fusillé, personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne
savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait à la poussière
confuse de l'humanité.
Faustine avait tué son père!... Jacques repassait un à un tous les
jours vécus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans
l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui,
racontant ses voyages, décrivant les pays inconnus où la pensée
s'envole sur les ailes du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait
dans son cœur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse loyale de
la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque,
craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure
inoubliable et divine où elle tombait entre ses bras frémissants,
là-bas, à La Birochère, dans la grande chambre claire et parfumée. Oh!
le mois d'amour exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus
tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée! Il faudrait
donc renoncer à cette créature unique, ne plus voir ce visage hautain
et doux, cette démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne
plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer
dans ses bras ce corps aux beautés sculpturales!
La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait l'infortuné; sa fièvre
intense ne sentait pas les morsures aiguës du froid; l'exaltation de
son cerveau croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient une à
une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient les maisons de Paris,
vaguement éclairées, comme des ombres très brunes pointillées de
taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et
mélancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain très
sombre de ce décor nocturne. Un vent froid commençait de souffler,
grinçant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages
se poursuivaient éperdument, noirs comme de l'encre, avec des formes
bizarres, semblables à des démons échevelés. Jacques regardait devant
lui et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort de son père qui
le séparait de Faustine: mais la haine de deux races, créées pour se
détruire et s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une
évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère avait coulées dans
son cœur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de
toute une longue lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier
à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue lignée
d'heureux et de favorisés! Est-ce qu'un abîme ne les séparait pas?
Est-ce que l'habitude, le préjugé, la tradition ne creusaient pas un
gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les
réunissait un instant; mais l'inéluctable fatalité s'abattait sur eux
et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait
s'étendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races
fratricides! Cet homme de génie subissait malgré lui le délire
fiévreux de sa folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau,
il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines,
enfantés par les guerres civiles!
Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres qui s'aimaient avaient
été, eux aussi, désolés et broyés par ces combats qui exterminent et
déshonorent les enfants d'une même patrie! Que de déchirements ils
avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait à ses pieds! Et
les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux,
les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres
que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins,
conduits par les arbalétriers vêtus de buffle gris, qui dressaient les
échafauds sur les places publiques et piquaient des têtes coupées aux
angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la
Saint-Barthélemy; et les journées hideuses de la Terreur; et ces
coups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient
couler tant de sang à travers les rues, qu'on pouvait croire la grande
famille française épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle
restait debout cependant, cette nation immortelle et féconde! Elle
restait debout, parce que l'apaisement succédait à la guerre, et que
de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux naît un lis
immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et
s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne
ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le général de
Bressier tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre Rosny
tombait frappé par les soldats de Versailles. Leurs enfants, éclairés
jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce passé
abominable; une divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine
avait tué son père!...
Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré une femme, malgré
le destin et la fatalité. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne
pouvait pas vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait se jeter
entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volonté? Eh bien,
soit, il combattrait contre sa mère. Assez longtemps il l'avait
écoutée docilement, suivant ses conseils, ne résistant jamais.
Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie puissante qui,
jusqu'à ce jour, avait dominé son existence. Cette lutte, il ne la
craignait pas; il l'affronterait sans hésiter et à l'instant même. Il
savait bien que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc
serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des pensées
tumultueuses qu'il venait de remuer. Françoise, très pâle, se dressa
en voyant son fils.
--Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux! Je me représente
ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine
et tu es séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne peux
plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux
pourtant pas rester, malade et désespéré, à retourner le fer dans ta
blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de
sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le
droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu, à tant de gloires
promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie
toujours, va!
Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se tut, il releva le
front.
--Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je
l'adore; toute ma vie, toute mon espérance, tout mon bonheur sont
dans cet amour-là! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!...
C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin d'un mur!
Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait dans ses yeux.
--Alors tu choisiras: elle ou moi!
Jacques se croisa les bras.
--Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil défi! Il y a entre nous
des liens que ni ta volonté ni la mienne ne pourraient dénouer. Tu
n'es pas seulement la mère de mon corps, tu es aussi la mère de mon
âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté; sans toi, je n'eusse
été qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as
mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je
t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand tu me parles!
--Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle.
Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un
sacrilège. Elle a tué ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a
jeté cet homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis. Brise ton
cœur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus,
je supplie... Jacques, rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...
--J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde.
--Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé entre vous. Rien ne
peut faire que le passé n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer
sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une
obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te
laisserait ni trêve ni repos!
--Je l'aime! dit-il encore.
--Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non,
je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle
faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui
poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous.
Mais le devoir te condamne à la subir!
--Je l'aime, je l'aime...
--Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que
je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour
la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous
sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en
haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es,
c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux
avoir dans le cœur ne pèsera jamais autant que les amas de haines
jetés entre vous deux!
Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit
d'une voix très douce:
--Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles
ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon cœur et de mon cerveau,
car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit
que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a
tué mon père; je lui pardonne.
--Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!
--Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.
--Ah! je te mau...
Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il
voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts
contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté
tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait,
Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre
Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée
d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté
raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui
la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses
pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il
fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait
déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit
l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine
n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux
parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny?
Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime
d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature
humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les
fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux
du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi,
d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne
savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait
tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières,
fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il
vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois
s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne
profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne
fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on
aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister
dans un cœur; ce cœur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en
même temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les
sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour
d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, cœur et
cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était
pas coupable.
Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il
s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne
sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait
plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se
détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un
délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait,
conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa
volonté réfléchie.