En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses colères, ses
violences, ses ardeurs d'autrefois avaient disparu. L'amour qu'il
éprouvait pour Faustine subissait de trop fréquentes secousses. Sa
nature, plus nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu sur
le canapé, dans son atelier, il usait ses journées dans un abattement
vague, d'où la pensée restait absente. Il fumait des cigarettes, il
causait avec ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune
homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant frappé à mort. Il
devenait très doux, ne s'irritait de rien, comme si rien ne méritait
plus qu'il s'en occupât. Le soir, il allait chez Mme de Guessaint.
Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant, de se craindre et de
s'éviter. Françoise, seule, ne désespérait pas. Cette loi qu'on lui
opposait lui paraissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne pût
prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir son fils, elle
s'exaspérait, mais elle ne se lassait pas. La femme du peuple se
retrouvait tout à coup avec ses confiances irraisonnées et ses
crédulités naïves. Mme Rosny comptait sur un hasard, sur quelque chose
d'inattendu. Est-ce que l'imprévu, à deux reprises différentes,
n'avait pas changé brusquement l'existence de Jacques et de Faustine?
Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien, et Mme de Guessaint épiait
avec angoisse sur son visage la marche de sa douleur.
--Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui? demandait-elle un jour au
docteur Grandier.
--Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont ébranlé le système
nerveux. Autrefois, cela s'appelait fièvre de langueur ou consomption;
aujourd'hui cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le même.
Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait bien. La
jeunesse pourrait-elle triompher d'une maladie purement morale?
Viendrait-il une heure où l'excitation du travail et l'ivresse du
succès réveilleraient dans ce cœur la force et le désir de vivre?
Faustine discutait tout cela en elle-même. Elle se rappelait
l'aventure de Nelly et de son mari; et de nouveau, cette histoire
humaine et comique exerçait sur elle une influence physiologique.
Certaines pensées blessaient la délicatesse de son esprit. Mais elle
comprenait bien que les hommes ne sont point faits pour les sentiments
élégiaques et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait
profondément, mais il la désirait ardemment. Faustine aimait, et elle
tenait à son amour. C'était le seul bonheur qui lui restât dans la
vie, la seule espérance qui illuminât encore son horizon. Et toujours
elle en revenait dans ses hésitations à l'exemple de M. Percier, ce
mari amoureux et infidèle parce qu'il était amoureux. La femme peut
éprouver un amour platonique. C'est sa grande supériorité sur l'homme,
qui lui est inférieur dans l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse
jusqu'à l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise avec son
abnégation pour se donner une force factice, qui lui permet
d'atteindre jusqu'au sublime. Mais lorsqu'elle possède un esprit
vaillant, une intelligence lucide, elle voit tout de suite le but vers
lequel il faut marcher.
Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis la destruction
de leurs espérances, c'était la première fois qu'elle y venait.
Jacques se leva brusquement lorsqu'il l'aperçut.
--Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux de partir bien loin?
Tout me lasse et me décourage. Je sens que je suis très près de la
mort, et je n'ai pas même la force de l'attendre. Je vous invoque une
dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il est impossible que vous
ne soyez pas mon ange consolateur, il est impossible que vous ne
refassiez pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux!
Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une tendre loyauté;
et, très doucement:
--Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre femme, je me suis
demandé ce que je devais faire. Mon cœur et ma conscience ne se
trouvaient pas d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui.
Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour vous. Être votre
bonne fée, vous toucher de ma baguette? O cher, retenez bien mes
paroles. Je ne tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y
a une différence entre nous deux. Vous m'aimez passionnément: moi, je
vous aime tendrement. Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous.
Vous vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez même plus à
lutter. Vous croyez me connaître? Est-ce que l'homme connaît jamais
celle dont il est aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les
devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admets pas les
compromissions vulgaires, le mensonge me révolte, et j'ai le dégoût de
ces amours qui se cachent comme si elles avaient honte d'elles-mêmes.
Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être mon mari, vous ne
m'avez plus rien demandé. Vous n'ignoriez pas que j'eusse trop
souffert de m'avilir à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime
que j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant, je vois
nettement mon devoir. Je vous aime, vous m'aimez; Jacques, ne
désespérez plus, et fiez-vous à moi!
--Faustine!...
Il croyait comprendre ces paroles tendres et un peu mystérieuses. Il
voulait la saisir entre ses bras, la couvrir de baisers. Elle se
défendait doucement, mais avec fermeté.
--Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle. Je partirai de
Paris demain. Vous serez trois jours sans lettre. Attendez trois
jours.
Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la main sur les lèvres,
sans répondre un seul mot. Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et
bien des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour. Se donner à
Jacques, tomber de son piédestal, rouler dans la chute vulgaire et
banale! Elle aimait. Elle se savait follement aimée. Elle sentait que
Jacques ne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du destin.
Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu de chose, quand il
s'agissait de l'existence, de l'avenir, du génie d'un grand artiste.
Sa tendresse plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi
refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les deux? Quel serment la
liait encore? Qui trahissait-elle? Elle ne devait plus rien qu'à sa
conscience, et sa conscience pure ne la défendait même plus. Du moins,
ne voulait-elle pas tomber vulgairement. Puisqu'elle se donnait, elle
se donnerait honnêtement, comme une honnête femme qui cède à sa
réflexion et à sa volonté, et non pas à l'entraînement fougueux d'une
passion.
En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et alla droit à La
Birochère. Décembre commençait. Le vent soufflait du large, et la mer
tumultueuse brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés.
La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine rase ses arbres
dénudés. Le ciel roulait des nuages gris, où se détachait, comme un
semis de taches blanches, le vol capricieux des goélands et des
mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver, Faustine retrouvait
ces mêmes paysages qu'elle parcourait toute joyeuse pendant les jours
cléments de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait la maison
de garde fut très étonné en revoyant Mme de Guessaint. Elle savait que
la famille de ce brave homme était en Normandie. Elle lui expliqua
que, pour des raisons particulières, elle désirait rester seule avec
Marius à La Birochère, et lui remettant deux mille francs, elle le
pria de retourner chez lui pour six semaines. Il partit le soir même,
ravi de cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par un voyage.
A sa place, Marius s'installa dans la maison de garde. Faustine savait
que, pour ce vieux serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait.
Elle lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à La Birochère,
sans que personne soupçonnât leur présence. Pas un citadin ne
s'attardait si tard sur cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette
époque de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait aux rares
pêcheurs du petit village de voir Mme de Guessaint seule ou avec un
étranger? Pour plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa femme de
chambre de Paris. Elle ferait venir deux Nantaises: Marius
s'occuperait des provisions avec elles.
Quand tous les préparatifs furent terminés, elle écrivit à Jacques ces
quelques mots: «Partez pour La Birochère dès que vous recevrez cette
lettre. Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverez Marius
à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques pâlit. Il reconnaissait la
délicatesse profonde de son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se
donner à lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur naissant. A
vingt-six ans, le corps a des ressorts inattendus. Il retrouva d'un
seul coup toute sa foi, toute son énergie, toute sa volonté. Elle
l'attendait! Il répétait ces trois mots avec un ravissement infini.
Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il aimait et qu'il désirait
passionnément. Le train qui l'emportait lui semblait trop lent au gré
de son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait voulu crier
son bonheur. Il se sentait comme angoissé par l'ivresse de son
espérance. Il fermait les yeux, et dans une vision rapide, il
l'apercevait, cette belle créature, se laissant glisser entre ses
bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!...
Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait tout. Elle voulait
lui appartenir comme une épouse qui se donne, non comme une maîtresse
qui se livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale de ces
deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra dans la grande pièce, claire
et parfumée, Jacques vit Faustine devant lui, le regardant sans
crainte, mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vie tout
entière qu'elle donna dans le premier baiser de sa chasteté vaincue.
* * * * *
Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés et ravis, oubliant le
monde, oubliant les autres créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur
bonheur, et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent, ils
restaient enfermés toute la journée, jamais las de se contempler l'un
l'autre, ni de se redire ces mille paroles naïves que des amoureux se
répètent à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre l'inclémence du
froid, ils partaient à pied, riant de la bise glaciale; ou, quand le
soleil de décembre luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient
au milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt déserte. La
nature s'était plu à créer ces deux êtres exactement l'un pour
l'autre. Il y avait entre eux un accord harmonieux: ils vibraient à
l'unisson. Leur cœur et leur intelligence se complétaient si bien que
Faustine devinait les pensées de Jacques avant qu'il eût parlé, et que
Jacques comprenait Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un
homme et une femme ne se sentirent aussi absolument faits pour la vie
intime du mariage. Ces amants méritaient d'être des époux pour qui la
chaîne est légère et que la mort seule peut séparer. Ils se plaisaient
à oublier qu'ils ne pouvaient pas même s'épouser; qu'un obstacle
insurmontable se dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que
les génies malfaisants des contes de fées font surgir devant les
trésors fantastiques. Ils oubliaient tout; et les êtres qu'ils avaient
aimés jusque-là, et la vie extérieure, et le monde qui demande
toujours compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point permis...
Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui rappeler qu'elle
n'était pas seule au monde. Très délicatement, la jeune femme disait à
son amie qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ imprévu.
Une ou deux personnes rapprochaient ce départ de l'absence de Jacques.
Il fallait craindre que la méchanceté ne s'emparât de ces propos,
vaguement malveillants. Mme Percier donnait une autre raison qui
achevait de persuader Faustine. La mission scientifique dirigée par le
colonel Maubert était arrivée à Marseille. Or Mme de Guessaint ne
désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel, le décès de
son mari. Selon Me Denizot, il fallait des témoignages, des
dépositions précises; il importait donc d'interroger le colonel et ses
compagnons de route. Ils rentraient en France deux mois et demi après
leur départ. Ce retour rapide, causé peut-être par un échec, devait
laisser aux voyageurs des impressions très fraîches de ce drame encore
récent.
--Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un soir à Jacques.
--Nous partons!
--Il le faut.
--Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en soupirant.
--Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en aller, d'abandonner la
chère retraite où nous venons de vivre des jours délicieux? Lisez ce
que m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore; cette fois,
ce sera pour conquérir le même bonheur, mais alors sans limite, sans
obstacle, et tel que nul n'y pourra toucher!
X
Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitté son bataillon
de chasseurs à pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme
tant d'autres officiers qui espéraient un avancement plus rapide, et
l'événement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il
faisait un très rude métier au Sénégal, à la Guyane, et en
Cochinchine. On ne vit pas impunément et pendant tant d'années sous le
dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel
Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le
soleil dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité que rien
ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant jeune homme
d'autrefois. Désirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le
ministre de la marine ne pouvait pas mieux choisir que cet officier
intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement du voyage,
le colonel Maubert s'apercevait qu'il était mal outillé pour
l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement à Paris,
pour expliquer les causes de son insuccès relatif. Un matin, il reçut
une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mme de Guessaint le
priait de vouloir bien passer chez elle.
On l'avait interrogé au ministère sur cette mort restée mystérieuse.
Il disait son opinion très nettement. M. de Guessaint, géographe
instruit, voyageur expérimenté, aimait un peu trop les femmes. Il
s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran, de la belle Yelma,
une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongés,
et, malgré la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui rendre
visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et dès lors on
ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur
Enoussi fût le coupable; mais il restait convaincu que des hommes
payés par le Tunisien avaient assassiné son trop galant compagnon.
Dans ces pays restés arabes, malgré la domination française, il est
toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais très
méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup, en pleine nuit,
quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de
couteau. La mer est une complice à qui l'on peut se fier. On attache
une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et
ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le
procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais
il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une
preuve certaine. Il est commode d'arrêter un Français, de
l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces
procédés européens échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme
calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis,
l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien posé, opérée
sans motif apparent, eût soulevé trop de colères. «L'affaire
Guessaint», comme on disait à Oran, allait donc grossir le nombre des
crimes mystérieux que la justice connaît sans pouvoir les punir.
La lettre de Mme de Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il à
la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait
succombé à sa passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque?
Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite.
--Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme que vous ne désolerez
pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les mœurs
légèrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout
ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence à la pleurante
Arthémise, veuve de Mausole.
--Le fait est que Guessaint...
--Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire vous interroger pour
avoir la preuve du décès de son mari. Car enfin, elle se trouve dans
une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans
l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc
tout sans hésiter. Si vous pouvez l'aider à établir nettement sa
situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!
Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hésita pas. Il
répondit à Mme de Guessaint qu'il se mettait complètement à ses
ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le
surlendemain, à deux heures de l'après-midi.
Prévenue de cette visite, Mme Rosny témoigna le désir d'y assister. Un
changement étrange se faisait chez Françoise. Elle n'ignorait pas
pourquoi son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait. Il
allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui s'adoraient, et que la
vie cruelle séparait brusquement, devaient fatalement tomber dans les
bras l'un de l'autre. Mme Rosny se réjouissait d'un mariage entre
Jacques et Mme de Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre,
dévouée; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru
mieux disposée pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune
fille d'autrefois étouffait complètement la rancune de ses jalousies
maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en
faveur de ce mariage, dans ce cœur exclusif et passionné. Au point de
vue des sentiments, Faustine représentait pour elle la belle-fille
idéale. Au point de vue de l'ambition, elle n'eût jamais rêvé pour son
fils un mariage aussi éclatant. L'immense fortune de Mme de Guessaint,
sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille
aplanissaient d'un coup bien des difficultés dans la vie de l'artiste.
Il se trouvait soudain rapproché de ce but où elle voulait le conduire
par des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle revanche
éclatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de
ce monde! Le fils du communard fusillé comme un chien au coin d'une
route, épousait la fille d'un général de division, d'un homme
apparenté aux plus nobles familles: c'était pour elle une jouissance
intime et profonde. Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se
dérobait. Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours
redouté: _la_ maîtresse; maîtresse d'autant plus à craindre qu'elle
possédait plus de puissance séductrice. La mère ne pouvait plus entrer
dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son
gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y parvenir, elle
ne reculerait devant aucun effort. Bien que Me Denizot affirmât qu'on
s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine à
introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir
cette instance, il fallait au moins des témoignages; le colonel
Maubert était là pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait
sinistrement à Françoise le capitaine de chasseurs à pied qui,
naguère, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny.
Pouvait-elle supposer que ce fût le même? Autrefois, en consultant
l'_Annuaire_, elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert.
Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de
ses camarades, fût entré dans l'infanterie de marine dès le mois
d'octobre 1871.
Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir d'assister à
l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait écouter avec soin
tout ce que dirait le chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle
voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si de tout cela ne
jaillirait pas une preuve qui pût convaincre les juges. A deux heures,
elle arrivait chez Mme de Guessaint. Celle-ci attendait dans son
atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être éclaircir sa
destinée.
--Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle à Faustine.
C'est notre bonheur à tous qui est en jeu. J'ai laissé Jacques très
troublé, très ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir ce que
vous aurez appris.
--Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme. L'espérance est bien
tenace dans le cœur humain; le colonel nous révélera peut-être
quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats
ignorent?
En entendant résonner le timbre de la porte d'entrée, après celui de
la pendule, les deux femmes se regardèrent très émues. Le sort allait
prononcer. Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière,
guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosité anxieuse;
Faustine, plus maîtresse d'elle-même, restait assise au fond de
l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le
colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main.
--Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur, et je vous
remercie d'avoir bien voulu passer chez moi.
M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué Françoise et Mme de
Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme.
--Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tombé
victime d'un crime, hélas! impuni, et je serais heureux si, en
joignant mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance de
ce lâche assassinat.
Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hésita pas à
reconstruire le drame dans toute sa réalité cruelle. Il atténua
certains détails, n'insistant pas trop sur le rôle de la belle
Mauresque, mais il dit comment la réflexion confirmait les hypothèses
de la première heure et pourquoi il soupçonnait le sieur Enoussi de
s'être débarrassé d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait
et son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on a longtemps vécu
en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux.
M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup étudié.
Il décrivait d'une manière colorée cette ruelle d'Oran où, d'après
lui, le guet-apens se dressait, habilement préparé; la boutique du
marchand d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses embrasures
louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jetée et
la mer toute grise dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la
victime.
--Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux
Arabes qu'on a vus rôder entre la maison de la Mauresque et l'hôtel où
vous étiez descendus?
--J'en suis presque certain, Madame.
--On a recherché ces hommes?
--Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout à coup elles se
sont effacées. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils
savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie,
c'est de tromper la justice française, qui leur inspire autant de
haine que de terreur.
--Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a
envoyés de Paris?
--Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai
vus à l'œuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut
pour réussir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les
décourager.
Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de
nouveau. Elle espérait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une
lueur dans ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement
autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les
objets d'art intéressent. Tout à coup, il dit, avec une sorte
d'étonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par
Faustine:
--Mais je ne me trompe pas: c'est le général de Bressier?
--Mon père, Monsieur.
L'officier fit un mouvement très brusque et s'avança vers Faustine qui
s'était levée. Elle se trouvait maintenant en pleine lumière. Il la
voyait distinctement.
--Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître tout de suite.
--Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel...
Vous avez prononcé le nom de mon père; et tous ceux qui disent ce
nom-là me causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.
--Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, Madame, et dans des
circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par
une étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de vous qu'un
messager de malheur. La première fois que je suis entré dans votre
maison, c'était pour vous annoncer la mort de votre frère; la seconde
fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.
Faustine jeta un cri.
--Je me souviens!
--Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout
d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tôt fait de nous
défigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal
comme dans les forêts profondes de la Guyane, je me suis rappelé
l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le
malheureux qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il m'en est
tant passé par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je
revois encore cette grille fermée, et moi, vous racontant le martyre
du malheureux Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce garde
national, sortant du taillis où il s'était jeté, et nous disant d'un
air résolu: «Je suis un soldat, non pas un assassin!»... Quelle chose
atroce que la guerre civile!
Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait à
ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient Mme Rosny, qui
les regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se disant tout
bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari! c'est lui, c'est lui!...» Les
lignes révélatrices imprimées naguère dans le journal, ressortaient
devant ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de
chasseurs à pied...» Non! elle se trompait, c'était impossible! Trois
officiers du même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là plutôt
qu'un autre? La vérité lui apparaissait flamboyante, et elle refusait
d'y croire. De sa main crispée, elle serrait son cœur qui sautait
dans sa poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait.
D'une voix étranglée, elle dit:
--Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?
--Oui, Madame: capitaine au 3e bataillon de chasseurs à pied.
--De chasseurs...
--Nous poursuivions un communard, réfugié dans les bois avec une
soixantaine de ses compagnons. Mme de Guessaint lui avait donné asile
dans son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle nous l'a
livré, et mes soldats l'ont passé par les armes.
Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroyée.
Après dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait
fusiller Pierre. Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait livré
à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était la maîtresse de son
fils! Jacques aimait la meurtrière de son père; sans un hasard, il fût
devenu son mari; les fatalités de la vie réunissaient dans l'amour
deux êtres séparés par la haine!
Faustine et le colonel échangeaient encore quelques mots. Mme de
Guessaint se levait pour reconduire l'officier.
--J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort,
dit-elle. Je désire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a
quelques années. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous
m'excuserez, Madame?
--Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait la tête pour cacher
sa pâleur.
Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses s'entre-choquaient
dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui
apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le
cœur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans toutes les
épouvantes de la terreur et de l'anéantissement! Et cependant, elle ne
pouvait pas hésiter. Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son
corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout à coup entre
cet amant et cette maîtresse. Les os blanchis du fusillé criaient
vengeance, et elle entendait ce cri de colère, et toutes ses rages
d'épouse meurtrie se réveillaient dans un élan de passion violente.
Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est
mort. Au delà des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable
souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin
d'une route, ni dix années qui s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux
êtres, ni l'apaisement qui se fait dans les âmes!
Jacques entra dans l'atelier.
--Est-ce que Mme de Guessaint n'est pas là? dit-il d'une voix claire.
--Lui! balbutia Françoise.
--Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute pâle...
Est-ce que tu es souffrante?
--Mon enfant...
Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
--Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui
se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?...
Françoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle
souffrait à l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer.
--Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler... Mais jure-moi que tu
seras calme, que tu seras courageux...
--Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons, je suis fort, je
suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle!
--Tu aimes Faustine?
--Si je l'aime!
--Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir pas vivre sans
elle, par exemple?
Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:
--Faustine est morte!
--Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu
la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas
comment te dire... Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un
officier, le colonel Maubert.
--Maubert!
--Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusillé ton père!
Demande à Faustine. Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est
mort.
--Comment le sait-elle?
Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences faisaient
frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne
comprenait pas. Françoise lisait une telle douleur sur son visage
qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne
pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques
courut vers elle.
--Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut rien me dire.
Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et cette ardeur chez
Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux égarés?
--Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...
--Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous disiez tout à l'heure
au colonel Maubert, reprit Françoise d'une voix sourde.
--Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mère vous demande!
s'écria le jeune homme.
Mme de Guessaint les contemplait tour à tour l'un et l'autre, ne
devinant pas le drame sombre qui l'enlaçait, surprise de voir
Françoise pâle et menaçante, de voir Jacques tremblant et livide.
--Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon
pauvre frère.
--Oui, c'est bien cela...
--C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous
jeter dans un trouble si profond?
Jacques regardait toujours Françoise. La volonté de sa mère pesait sur
lui. Elle lui dictait ces paroles brûlantes, ces questions hachées.
Puis ce nom de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne
savait pas ce que Mme de Guessaint venait faire là dedans: c'était
quelque mystère épouvantable où allaient s'abîmer, comme en un
précipice, son amour et sa félicité.
--Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière. Qu'est-ce que vous
disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir!
--Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel! Toute cette histoire,
que je croyais oubliée depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre,
des voiles ténébreux du passé. Je la revois, la journée maudite... Un
garde national est entré chez moi; des soldats de ligne le
poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rêves,
m'est apparu son spectre pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce
malheureux. Et cependant mon père avait été tué la veille. Mais je
suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrés. Je voulais
le sauver, je voulais arracher cette victime promise à la mort après
tant d'autres victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison
devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert
arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein cœur!
--Après... après... balbutia le malheureux.
--Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si fier! Entraîné dans un
bois, par une bande de gardes nationaux; et massacré, martyrisé...
C'est atroce!...
--Après... après... dit encore une fois Jacques d'une voix étranglée.
--Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue folle; j'ai
ouvert la grille toute grande. J'ai livré cet homme que j'avais reçu
comme mon hôte: il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me suis
jamais pardonné à moi-même. Mon excuse, c'est que ma raison ne
m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux Étienne déchiré
par ses bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu peuvent
l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livré, vous
dis-je! on l'a emmené, on l'a fusillé... Mais pourquoi me
demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante?
Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...
Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine les contemplait
avec épouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se
rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand
cri, un cri furieux et désespéré.
--Dieu!... Votre père!...
--C'était lui.
Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux. Jacques la
regardait avec des yeux d'halluciné; il était égaré, stupide, fou. Son
cerveau éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne
pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes
d'homme détraqué qui se sent rouler à l'abîme, et, s'enfuit,
épouvanté. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout à coup,
et il lui semblait qu'on frappait sur son cœur à coups répétés.
Seule, Françoise demeurait immobile. Toute la colère et toute la haine
amassées dans son âme se réveillaient dans un coup de fureur. Elle
oubliait celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée, elle
oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté par son désespoir,
comme une feuille morte par un vent de tempête; elle ne voyait plus
que le fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance, et elle
écrasait Faustine de ses regards implacables et lourds.