Depuis un mois, le procureur de la République d'Oran poursuivait son
enquête. Comment M. de Guessaint avait-il été assassiné la veille du
départ de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait. Un
mystère étrange enveloppait ce drame, et les dépositions du colonel
Maubert et de ses compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel
croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de Guessaint était
entré dans la maison d'une Mauresque, célèbre par sa beauté. Cette
fille, nommée Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle
supposait généreux et riches. On lui connaissait pourtant un amant en
titre, un riche Tunisien, Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine
d'années. L'enquête établissait que M. de Guessaint avait quitté la
maison de la Mauresque à une heure du matin. Depuis, on ne l'avait pas
revu. Le lendemain seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient
de son absence. Tout le monde croyait à un crime; comment le prouver?
Interrogés séparément par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi
répondaient très nettement. La première disait qu'entré chez elle à
dix heures, M. de Guessaint la quittait un peu après minuit. Enoussi,
de son côté, prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec un
marchand de ses amis et un sous-lieutenant de la garnison. Les
servantes de la Mauresque confirmaient la déposition de leur
maîtresse. Les soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien
tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable alibi. Cette affaire
mystérieuse passionnait un moment la presse algérienne, et le bruit en
retentissait jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine et son
mari; on les estimait, ils tenaient dans la société une place
importante: mille raisons pour qu'on s'occupât de cette étrange
disparition. Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait. Alors! quel
était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait pas.
Mme de Guessaint vivait retirée, à Louveciennes, dans une propriété
appartenant à Nelly. Elle ne voyait personne, excepté Jacques, sa
mère et le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient de
prévenances. Pour lui complaire, ils ne recevaient aucune visite.
Jacques venait tous les jours, ayant soin de se protéger contre les
indiscrets. La villa de Nelly se dressait à l'entrée des bois de
Marly, sur la route de Saint-Germain à Versailles. Le sculpteur ne
prenait pas le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il arrivait
en coupé et franchissait la grille qui se refermait derrière lui. La
certitude d'un bonheur prochain calmait les fièvres et les désirs du
jeune homme. Qu'importe d'attendre quelques mois, quand on a devant
soi toute la vie?
Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur l'enquête commencée. Par
ordre du procureur de la République, le greffier du parquet d'Oran la
tenait au courant d'une manière fort exacte. Les recherches
hésitaient, tâtonnant à droite et à gauche. On croyait, cependant, que
M. de Guessaint était tombé victime de la cupidité de deux Arabes.
D'importants témoignages établissaient que deux hommes d'allures
suspectes rôdaient, le soir du crime, à peu de distance de la maison
habitée par la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris, se
lançaient comme de fins limiers sur la trace de ces hommes. Puis,
tout s'évanouissait; et il fallait partir à nouveau sur une autre
piste.
Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août, trois mois après la
disparition de M. de Guessaint, Faustine invita M. et Mme Percier,
Jacques et sa mère, à passer la moitié de septembre dans une propriété
qu'elle possédait en Bretagne. Le général avait hérité jadis une
grande villa d'un de ses oncles, armateur à Nantes. A trois kilomètres
de Pornic, un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises,
penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf. La Birochère
est une de ces plages au sable fin, que l'invasion parisienne n'a pas
encore déshonorées. M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa
bretonne, avait installé dans un des pavillons de garde, ce
sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer une rente dans son
testament. Devenue maîtresse de sa fortune, Faustine prit, au
contraire, l'habitude d'y passer quelques semaines tous les ans. Elle
se réjouissait d'y recevoir Jacques dans une intimité plus grande
encore qu'à Louveciennes. Elle partit la première, suivie de près par
ses amis.
Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un séjour de deux mois.
Les deux fiancés partaient le matin pour de longues promenades à
travers les roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurs
salines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers la campagne, et leur
imagination d'artistes trouvait un charme infini à ces excursions
nouvelles. Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres
chevelus couvrent la terre féconde de bois sombres et bleus. La forêt
se dessine capricieusement, enroulée autour du golfe et découpant au
hasard des criques ses fantastiques dessins; une vraie forêt de la
vieille Bretagne, où sous les ramures frissonnantes le rêve attendri
cherche encore une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la
profondeur muette des bois silencieux. Quelques sentiers qui
s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à demi cachés sous la mousse,
et, de temps à autre, d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait
jetés au milieu des arbres par les efforts magiques d'un géant
enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une jouissance exquise à se
perdre au milieu de ces luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer
grondait comme un lion au repos; au-dessus de leurs têtes, le grand
ciel ardoisé de Bretagne; et partout un calme infini à peine troublé
par la respiration profonde de la nature.
--Et le travail? disait de temps en temps Faustine avec un sourire de
reproche.
Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il se reposât. Après
tant d'années de labeur, il pouvait bien goûter quelques semaines
d'oisiveté utile. Le cerveau a besoin de se renouveler. Octobre
s'achevait, le temps devenait plus âpre, et personne ne pensait encore
à regagner Paris. Félix et Nelly ne se plaignaient pas d'être
abandonnés par les deux fiancés. Leurs amours conjugales, en plein
renouveau, n'en étaient pas moins charmantes pour être plus positives.
Nelly tenait parole. Elle assassinait son mari de tendresses; elle
l'étouffait de baisers; le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de
verrou moqueur à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je veux mon
mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!» d'une façon qui montrait que sa
tyrannie d'enfant gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner
son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa froideur, elle
l'accablait de son amour.
--Tu ne peux donc pas rester dans un juste milieu raisonnable? lui
demandait Faustine en riant.
--Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès ne me déplaît
pas... en cette matière-là, bien entendu. Les demoiselles Aurélie
peuvent faire ce qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à
présent!
Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait sa vie patiente et
calme. Elle observait beaucoup Faustine, et chaque jour elle la
chérissait davantage. Cette jeune femme d'apparence froide, et qui se
livrait tout entière quand elle s'était donnée, cette nature
profondément tendre et qui cachait sa tendresse aux seuls
indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente et passionnée.
Elle aimait surtout Faustine d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu
comprennent toujours celles qui partagent leur culte. Ce furent donc
deux mois de bonheur plein, de tranquillité paisible.
Le notaire de Mme de Guessaint eut seul le pouvoir de troubler cette
quiétude. Il avertissait sa cliente que son retour à Paris devenait
nécessaire, car il désirait lui parler de choses importantes; il
s'agissait de la succession de son mari. Faustine prévint ses hôtes
qu'on partirait quelques jours plus tard. Elle s'en allait de Bretagne
plus éprise que jamais. Après deux mois d'existence commune, elle
n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques l'homme valait l'artiste.
Sa franchise et sa loyauté séduisaient la jeune femme autant que sa
haute intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois de sa vie,
connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a de plus élevé et de plus
complet.
--Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'ai vécu sur ce coin
de plage les jours les plus heureux de mon existence. Je croyais
impossible de n'aimer une femme qu'avec mon cœur; vous m'avez montré
que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de deux âmes.
Heureux et calme, il attendait son bonheur sans impatience. Cinq mois
passés déjà! Cinq mois encore, et la bien-aimée lui appartiendrait. A
vingt-six ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que les
impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand on a la certitude
d'un bonheur prochain.
Me Denizot, notaire à Paris, se présentait chez Faustine le lendemain
même de son arrivée.
--J'ai su que vous aviez quitté Paris après le malheur qui vous a
frappée, Madame. D'ailleurs, je n'avais pas lieu de vous importuner.
J'étais le notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je connais
à fond les affaires qui vous intéressent. Vous étiez mariés sous le
régime de la communauté; en cas de décès, le survivant devait hériter.
Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration des biens de
votre époux, présumé absent, je vous ai laissée tout entière à votre
douleur.
Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère Faustine. Deux mots
seulement la frappaient dans la phrase de l'officier ministériel.
Pourquoi disait-il en parlant de son mari «présumé absent»? Me Denizot
lui donna tout de suite l'explication nécessaire.
--La situation est bien nette, Madame. L'article 15 du Code civil ne
permet aucun doute. Lorsqu'une personne aura cessé de paraître au lieu
de son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre ans on n'en
aura point de nouvelles, les parties intéressées pourront se pourvoir
devant le tribunal de première instance, afin que l'absence soit
déclarée.
Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire, débattue par un
homme d'affaires.
--Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà mort depuis cinq mois.
--Vous commettez une petite erreur, Madame. M. de Guessaint n'est pas
considéré comme mort, mais comme _disparu_.
--Je ne comprends pas bien la différence.
--Elle est capitale, cependant. Dans le premier cas, vous entreriez
tout de suite en possession de son héritage; dans le second, vous êtes
forcée de l'attendre.
--Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Que je sois plus ou
moins riche, qu'importe? Si je viens à me remarier, mon second mari
m'épousera pour moi, non pour ma fortune.
Me Denizot, vieux notaire, blanchi dans le respect du Code, ne
connaissait qu'une chose: LA LOI. Quand on commettait devant lui une
hérésie de jurisprudence, il bondissait comme si on eût attaqué une
maîtresse adorée. En écoutant Mme de Guessaint, il se contenta de
témoigner une stupéfaction profonde. Il lui semblait impossible qu'une
créature humaine pût être aussi ignorante des lois de son pays. Il
crut avoir mal entendu et répliqua:
--Je ne comprends pas bien ce que vous me dites, Madame.
--C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez que je n'hériterai la
fortune de mon mari qu'au bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas
et ne m'étonne pas. La question est pour moi sans importance. Puisque
je suis veuve...
Cette fois, Me Denizot sauta sur son fauteuil.
--Mais vous n'êtes pas veuve, Madame!
Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle marchait à tâtons dans
une impasse. Il lui semblait qu'elle se heurterait bientôt à un
obstacle terrible.
--Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis pas libre?
--Mais non, Madame, mais non!
--Je ne peux pas me remarier si cela me convient?
--Non, non, mille fois non!
Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi qui lui réservait
subitement une si cruelle surprise? Me Denizot ne voyait pas le
trouble profond où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de
jurisconsulte, il reprit avec ardeur:
--Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul
livre sérieux qu'on ait écrit! «Article 147: On ne peut contracter un
second mariage avant la dissolution du premier.--Article 47: Le
mariage ne se dissout que par la mort.»
--M. de Guessaint n'est donc pas mort?
--Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est
pas la même chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas
retrouvé son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre mari, il
faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant affirmer _à quelle
heure_, et dans _quelles circonstances_, il a été tué. Bien plus,
l'officier de l'état civil est spécialement chargé de s'assurer du
décès; et il est censé devoir le constater toujours personnellement
_de visu_. Vous ne connaissez donc pas l'article 77?
Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le
notaire s'indignait qu'une femme du monde, élégante et jolie, ne
connût pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommençait
pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement, comme
toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait.
--Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends
tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me
paraît impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait de
vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de décès d'un
homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant,
quand un soldat est tué sur le champ de bataille, quand un voyageur
disparaît dans un naufrage, ils ne peuvent pas être considérés comme
vivants. L'absence de constatations entraînerait toutes sortes de
difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards douloureux.
--La loi a tout prévu, Madame, dit gravement Me Denizot, comme s'il
n'admettait pas qu'on touchât à l'inviolabilité du Code.
--Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!
--La jurisprudence a dû apporter un tempérament raisonnable aux
exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue
des registres de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On
admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un décès par
jugement.
--Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple.
--Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a décidé qu'en cas
d'_incendie_ ou de _naufrage_, la preuve ressortait suffisamment des
témoignages, attestant qu'une personne a été _vue_ enveloppée par les
flammes, ou qu'elle a été _vue_ engloutie par les flots. Mais
jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de
disparition ou même d'absence proprement dite, on n'a pu suppléer à la
constatation du décès. Quelques fortes que soient les présomptions,
les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refusés à
prononcer la dissolution d'un mariage.
Faustine restait écrasée par la netteté de ces paroles. Elle remercia
Me Denizot d'un signe de tête. Elle ne pouvait pas prononcer une
parole. Le notaire se retira, enchanté de lui-même, et charmé d'avoir
donné une consultation de droit à une aussi jolie cliente.
La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: le passé, le présent et
l'avenir. Jamais elle ne serait la femme de Jacques; le bonheur rêvé
depuis cinq mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait
stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne voyant plus clair
dans son destin, doutant même de la justice de Dieu. Que faire? Elle
se croyait libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse, et
voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau entre ses griffes pour
la déchirer plus cruellement. Cette créature vaillante, toujours prête
pour la lutte, voyait que même la lutte devenait impossible. On ne se
bat pas contre des chimères, on ne résiste pas à l'impossible, on ne
se jette pas tête baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle en
revenait toujours à ces deux mots qui flambaient devant elle comme une
lueur d'incendie: «Que faire?» Mais, surtout, comment apprendre à
Jacques le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup imprévu?
Généreuse et chevaleresque comme toujours, elle plaignait Jacques plus
encore qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et plus résistante
que lui contre les découragements et les dégoûts de la vie. S'il
allait se tuer? Pour la première fois, depuis que la pensée s'était
éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui paraissait
trouble. Et de nouveau, un immense désespoir l'envahissait; de
nouveau, elle s'interrogeait, se demandant pour la troisième fois:
«Que faire?»
Son cœur trouvait une réponse que sa conscience n'approuvait pas.