Les murs blancs du château que Françoise avait aperçu, avant de fermer
les yeux, jaillissaient maintenant dans les gaietés frissonnantes et
mouillées du réveil. Une matinée délicieuse commençait; une exquise
matinée de printemps pleine de parfums et de chants d'oiseaux. Le
soleil rieur et familier illuminait les allées et les taillis du parc.
A la cime des arbres flottait encore un léger brouillard qui
ressemblait à une gaze très fine, étendue sur les feuilles vertes.
--Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dépêche-toi, Faustine. Mon
Dieu! comme tu es paresseuse!
--Un peu de patience, Nelly.
Un superbe lévrier russe, au poil d'argent, aux yeux pleins de
flammes, franchit d'un bond le large perron de pierre et se coucha aux
pieds de Nelly qui se penchait pour le caresser.
--Ta maîtresse est en retard, Odin, reprit la jeune fille. Enfin, la
voilà!
Odin tournait sa tête fine vers le château; quittant Nelly, il courut
vers la nouvelle venue, bondissant autour d'elle, cherchant à deviner
sa volonté, s'élançant au milieu des allées et s'arrêtant bientôt
comme s'il craignait de n'être pas suivi. Les jeunes filles
s'embrassèrent tendrement. Toutes deux étaient brunes, à peu près du
même âge. Faustine de Bressier avait dix-sept ans: c'était l'aînée.
Tout Paris a connu son père, le général de Bressier, le héros de
Solférino, nimbé d'une gloire nouvelle, après sa campagne dans l'armée
de Chanzy. Resté veuf de bonne heure avec deux enfants, un fils et une
fille, il recueillait dans sa maison une parente éloignée, riche et de
bonne naissance. Nelly Forestier et Faustine, les deux inséparables,
avaient grandi ensemble, s'aimant comme des sœurs, de cette
fraternité d'élection souvent plus durable et plus sûre que la
fraternité selon la nature. On subit ses parents; le cœur choisit ses
alliés. Nelly et Faustine entraient dans la vie, unies par ces liens
solides que nouent les souvenirs d'une enfance commune. Elles se
chérissaient d'une tendresse égale, mais différemment exprimée.
Nelly, volontaire, toujours gaie, avec des emportements et des
jalousies d'enfant gâtée; Faustine sérieuse, d'une gravité douce et
réfléchie; la première, nerveuse et ardente d'allures, la seconde,
calme en apparence, mais froidement passionnée, avec des éclairs de
mysticisme. Elles étaient également belles, et leurs beautés mêmes ne
se ressemblaient pas. Nelly, souple et fine comme un cheval de race,
impatiente du joug, rappelait par ses yeux noirs et sa peau orangée
les femmes arabes de Fromentin. Petite, bien prise dans sa taille
fine, aux ondulations souples, elle trahissait vite la Méridionale
exubérante et vive. Faustine était la femme du Nord. Mince et
gracieuse, avec son regard énergique, elle semblait mieux faite pour
conduire sa destinée que pour la subir. Son visage, d'une pâleur
nacrée, allongé comme un camée antique, s'illuminait par instants à la
lueur chaude de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se complétaient
l'une par l'autre. Accoutumées à penser ensemble, liées surtout par
ces affinités secrètes que créaient leurs natures dissemblables, elles
considéraient la vie comme une étape qu'elles franchiraient sans
jamais se quitter.
--Décidément, tu n'es pas plus gaie ce matin qu'hier soir! s'écria
Nelly après un silence.
--Comment veux-tu que je sois gaie? répliqua doucement Faustine.
Depuis deux jours, je n'ai pas eu de nouvelles de mon père et de mon
frère. La division du général est à Courbevoie; il ne peut pas quitter
son commandement, et je trouve naturel qu'il ne vienne pas. Mais
Étienne est sous Versailles, son régiment n'a pas donné tous ces
jours-ci. Vraiment, en un temps de galop, il pouvait bien pousser
jusqu'ici.
Nelly haussa les épaules et se mettant à rire:
--Tu es incroyable! Alors tu t'imagines qu'un beau capitaine de
hussards comme Étienne se dérangera pour voir deux petites filles...
Eh bien, qu'est-ce que tu as, Odin?
Le chien s'arrêtait court, l'oreille droite; puis il bondissait, pour
s'arrêter bientôt, et japper bruyamment. L'allée où se promenaient les
deux amies tournait sur elle-même et s'enfonçait sous de larges
platanes, dans l'épaisseur du parc. Odin s'y précipita, tête baissée,
comme s'il eût cherché à retrouver une piste.
--Regarde-le donc, reprit Nelly.
Mais Faustine suivait son rêve intérieur, songeant à ses chers
absents, peu soucieuse de s'occuper du lévrier russe. Ils ne
finiraient donc jamais, ces longs jours d'inquiétude et d'angoisses?
Pendant quatre mois elle avait tremblé chaque jour pour son père, qui
se battait sur la Loire, pour son frère prisonnier à Hambourg. Elle
les revoyait enfin, sains et saufs, après l'armistice, et voilà que
recommençait la même vie d'épouvantes quotidiennes! La guerre civile,
après la guerre étrangère, renouvelait les tourments passés.
--A propos, as-tu trouvé le sujet de ton tableau? demanda Nelly.
Faustine eut un geste de lassitude découragée.
--A quoi bon? murmura-t-elle.
--Comment! à quoi bon? Je ne l'entends pas ainsi. Voilà cinq jours que
tu n'as travaillé. Je ne veux pas que ta paresse continue. Tu te
mettras à la besogne aujourd'hui. Oh! fais cela pour moi, ma petite
Faustine!
Au lieu de répondre à son amie, la jeune fille s'arrêta brusquement.
--Qu'as-tu donc? demanda Nelly étonnée.
--N'as-tu pas entendu?
--Quoi?
--Un gémissement. Peut-être me suis-je trompée. Et cependant, il me
semblait... Non, je ne m'abusais pas. Vois Odin.
En effet, le chien se tenait immobile, la tête en avant, comme s'il
fût tombé subitement en arrêt.
--Il y a quelque chose, reprit Faustine. Cherche, Odin, cherche!
Le chien gratta le sol, hésitant: puis il enfila un petit sentier qui
s'enfonçait dans l'épaisseur verte des taillis. Sa maîtresse le
suivait; et Nelly venait la dernière, riant et se dépitant contre les
branches qui s'accrochaient à sa jupe ou se faisaient enrouler par ses
cheveux.
--Tu es folle, mon amie! Quelle idée de te prêter aux caprices de
cette bête! Tu vois bien que ce sentier-là ne mène nulle part, et
qu'il aboutit à l'un des sauts de loup qui entourent le château.
Au bout de cinq minutes, Odin s'arrêta devant le fossé qui fermait le
parc. De nouveau il cherchait, il quêtait, le poil hérissé. Enfin,
brusquement, il se jeta dans le fossé, poussant un aboiement prolongé.
Les deux jeunes filles eurent un cri d'effroi: elles venaient
d'apercevoir le corps de Françoise qui gisait inanimé entre les hautes
herbes. Mais Faustine ne s'épeurait pas longtemps.
--La maison de garde est à côté, dit-elle. Va chercher Marius, ma
bonne Nelly. Il nous aidera à transporter cette pauvre femme au
château.
--Comment tu... tu vas rester... seule? balbutia Nelly.
--Tu es une enfant. De quoi veux-tu que j'aie peur?
Nelly s'éloignait, tournant timidement la tête comme si elle eût
craint de perdre son amie des yeux; et Faustine, descendant le long du
fossé, s'approchait de Françoise qui demeurait immobile.
--Elle est bien pâle! murmura-t-elle.
Elle prit la main de l'inconnue: le pouls battait à peine. Doucement,
Faustine essayait de soulever la tête de la malade, et l'appuyait sur
ses genoux. Françoise soupira profondément, ouvrit un moment les yeux,
et les referma comme aveuglée par ce grand soleil qui succédait pour
elle aux noires terreurs de la nuit. Que faire? La jeune fille
attendait avec angoisse le retour de Nelly. Pourvu qu'elle eût
rencontré Marius! A elles deux, elles n'exécuteraient qu'une médiocre
besogne, et l'on ne pouvait pas laisser là, abandonnée et sans
secours, cette malheureuse créature, vaincue sans doute par le besoin
et la fatigue. Nelly avait trouvé Marius. Ce solide gaillard souleva
Françoise dans ses bras, sans effort, et comme Faustine lui demandait
s'il désirait qu'on l'aidât, il répondit par un sourire orgueilleux.
Dix minutes après, la femme de Pierre revenait à elle, étendue sur une
chaise longue dans le salon du château. Elle ne souffrait pas, elle ne
se plaignait pas. Ses yeux étonnés regardaient autour d'elle.
Lentement, son cerveau affaibli reconstruisait les événements qui
s'étaient succédé depuis deux jours. Elle revoyait la chambre de la
rue Jean-Baussire, où Jacques restait seul; puis son départ lugubre et
ce rude chemin de croix jusqu'à Versailles; enfin son retour, quand
épuisée, n'en pouvant plus, elle regagnait Paris désespérée. Et avec
le souvenir, renaissait aussi la souffrance. Pierre! que devenait
Pierre! Non, elle ne voulait pas s'oublier chez les êtres généreux qui
la recueillaient. Il fallait qu'elle remplît son devoir jusqu'au bout.
--Comment vous sentez-vous, Madame? lui demanda doucement Faustine,
qui se penchait vers elle, épiant le retour de la vie sur ce visage
blême.
--Mieux... je vous remercie, Mademoiselle. Vous êtes bonne. Tenez,
voyez, je peux me remettre en route...
--Vous voulez?...
--Il le faut.
Elle essayait de se tenir debout: mais son énergie la trahissait.
Est-ce que la fatigue serait plus forte que sa volonté?
--Pourquoi repartir déjà? reprit Mlle de Bressier. Attendez au moins
que vos forces soient revenues. Craignez-vous que votre absence
prolongée n'inquiète quelqu'un des vôtres? Il m'est aisé d'écrire pour
donner de vos nouvelles.
--Je vous remercie, Mademoiselle. Mais mon fils est malade. Il est
seul. C'est moi qui le soigne. J'ai hâte d'être auprès de lui, vous
comprenez.
--Une maladie... grave? ajouta la jeune fille, après une courte
hésitation, comme si elle craignait d'aviver une douleur qu'elle
sentait profonde.
--Une blessure.
--Sérieuse?
--Oui. Il l'a reçue à Montretout. Oh! c'est un brave enfant... A seize
ans, il s'est engagé comme les autres.
--Voilà qui vous fera du bien, Madame, s'écria Nelly gaiement.
Elle rentrait dans le salon, précédant le valet de chambre qui
apportait une petite table toute servie. Françoise, confuse de tant de
soins, essayait de se débattre et de refuser. Avec sa brusquerie
d'enfant gâtée, Nelly la força d'obéir. Elle but lentement quelques
gorgées de vin, et mangea non sans appétit: les couleurs remontaient à
son visage pâle, et ses yeux brillaient d'un éclat plus vif. Mais aux
lèvres douloureusement contractées, au pli qui se creusait sur son
front blanc, les amies comprenaient que l'étrangère taisait son
secret. Ce n'était pas seulement une pauvre femme atteinte d'un mal
physique, mais une victime torturée par une souffrance cachée.
Françoise était mise simplement, avec l'élégance innée des Parisiennes
qui, en dépit du rang qu'elles occupent, ont toujours plus de finesse
et de distinction que les autres femmes. Assises auprès d'elle, Nelly
et Faustine s'ingéniaient à la servir. Rien de plus gracieux que ce
groupe: l'ouvrière soutenue et consolée par ces deux fraîches et
charmantes créatures. Mme Rosny se sentait profondément touchée,
surprise surtout. Elle avait été élevée dans la haine de cette
bourgeoisie qui venait à son aide, à l'heure la plus douloureuse de sa
vie. N'était-ce pas contre ces mêmes classes riches et heureuses que
la Commune, en qui elle croyait, s'insurgeait désespérément?
--Maintenant que vous avez repris des forces, continua Faustine, je
vous permets de poursuivre votre route. Seulement, vous ne vous en
irez pas à pied. Oh! ne vous défendez pas! Vous êtes obligée de nous
obéir. Si moi j'étais assez faible pour vous céder, voici mon amie
Nelly dont vous n'auriez pas aisément raison. Je vais faire appeler
Marius. Il nous conseillera. D'ailleurs, puisque vous avez hâte de
retourner auprès de votre fils, le plus simple est encore qu'on vous
reconduise en voiture.
L'argument était juste, et Françoise ne répliqua rien. Marius entrait.
Il se mit à rire, en voyant Françoise.
--Oh! oh! dit-il, vous avez meilleure mine que lorsque je vous ai
ramassée sur la route!
C'était un vieux soldat qui avait servi jadis sous le général, en
Afrique; son temps achevé, il était entré comme garde chez son ancien
chef. Mlle de Bressier lui expliqua que sa protégée voulait retourner
à Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter. Mais comment
gagner la ville, en voiture, au milieu des troupes qui sillonnaient la
plaine, sous la perpétuelle menace des feux convergents des forts?
Marius eut tôt fait de prendre un parti. S'en aller directement par
Sèvres et Bellevue: impossible. On se heurterait à mille difficultés
toujours renaissantes. Il conseillait d'aller à Saint-Denis, par
Versailles et la forêt de Saint-Germain. La voiture franchirait la
Seine au pont de Poissy, rétabli depuis huit jours. Comme les
Prussiens occupaient les zones du nord et de l'est, on arriverait
jusqu'aux fortifications sans être inquiété.
Un quart d'heure après, un _duc_ bien attelé attendait devant le
perron du château. Les choses marchaient si vite depuis que Françoise
avait recouvré sa connaissance qu'elle en demeurait encore interdite.
Comme les êtres délicats, elle se sentait gênée pour exprimer sa
gratitude. Depuis deux heures, elle vivait dans un ordre de sentiments
inconnu, dans un monde presque entièrement nouveau. Elle ne pouvait se
faire à l'idée qu'elle, une ouvrière, une révoltée, recevait un pareil
accueil chez ces belles et riches jeunes filles. Cependant, elle
allait partir, et c'est à peine si elle avait dit combien elle se
sentait profondément touchée. Elle se tenait debout, au milieu du
salon, regardant l'une après l'autre ces jolies fées qui lui
apparaissaient dans sa détresse comme deux anges consolateurs:
Faustine, douce, calme et souriante, Nelly, toute gaie avec ses yeux
où luisait la joie.
--Je ne sais que vous dire... Mon Dieu! comme vous êtes bonnes! Qui
sait ce que je serais devenue sans vous? Et mon pauvre enfant ne
m'aurait jamais revue peut-être. Pourtant, il a plus besoin que jamais
de...
Elle s'arrêta. La pensée de Pierre lui revenait, cruelle, remplissant
son cerveau d'idées funèbres. Un sanglot s'étouffait dans sa gorge:
elle chancela. Comme Faustine s'élançait pour la soutenir, elle
l'arrêta d'un geste doux:
--Non, merci, ce n'est rien. Un éblouissement: il est passé déjà.
Elle essayait de sourire; mais des larmes brillaient dans ses yeux. De
nouveau elle les regardait l'une après l'autre.
--Voulez-vous me permettre de vous embrasser? dit-elle avec une nuance
de timidité.
--Comment donc! mais c'est moi qui vais commencer, s'écria Nelly.
Françoise serrait les mains de Mlle de Bressier, elle la contemplait,
comme si elle eût voulu graver à jamais dans sa mémoire le visage
charmant de la jeune fille.
--Soyez heureuse, dit-elle enfin. Adieu, Mademoiselle.
Elle dégageait ses mains que Faustine retenait dans les siennes.
--Alors, nous allons nous quitter, et je ne saurai pas votre nom?
demanda-t-elle.
--Qu'importe, si je n'oublie jamais le vôtre? répliqua doucement
l'ouvrière. Je suis celle qui passait et que vous avez sauvée. Merci
et adieu!
--Étrange femme! murmura la jeune fille, pendant que le _duc_ filait
dans l'allée du parc.
Marius conduisait lui-même. Il n'entendait pas qu'il arrivât un
accident à la protégée de sa maîtresse. Pendant le trajet, assez long,
sans cesse interrompu par des convois militaires, par des troupes de
soldats qui rejoignaient leurs régiments, Marius parlait du général,
de son fils, de sa fille. Françoise écoutait curieusement l'éloge de
cette belle créature à qui elle devait tant. D'ordinaire, rien n'est
plus doux que d'entendre admirer ceux-là qui nous ont fait du bien.
Dans son cœur, la reconnaissance se heurtait à sa haine contre les
bourgeois. Quand Marius la déposa, au delà de Saint-Denis, à quelque
cent mètres des fortifications, Françoise savait de Faustine et des
siens tout ce que le soldat savait lui-même. Un sentiment nouveau
remuait dans son cœur. Elle revoyait en pensée l'allure noble et
fière, les yeux pers de la jeune fille, et elle se demandait avec
étonnement si, maintenant, il n'y avait pas en ce monde un être de
plus qu'elle aimait.
Comme elle franchissait le poste de gardes nationaux qui campait dans
la première avenue, Françoise s'entendit appeler par son nom.
Surprise, elle tourna la tête, et subitement devint toute pâle. Elle
reconnaissait le lieutenant légèrement blessé, qui faisait partie du
bataillon de Pierre.
--Bonne nouvelle! citoyenne! votre mari est vivant...
Elle eut un cri déchirant, se sentant défaillir. Après avoir réagi
contre l'excès de la douleur, est-ce qu'elle ne saurait pas réagir
contre l'excès de la joie?
--Vivant! vivant!
--Oh! je me suis beaucoup reproché de vous avoir tourmentée hier...
Mais je ne savais pas... Un brave garçon est arrivé ce matin apportant
des nouvelles sûres. Cent hommes du bataillon ont pu s'échapper. Ils
sont cachés dans les bois au delà de nos avant-postes. On enverra deux
régiments pour les dégager.
Mais Françoise n'entendait plus, ne voyait plus. Elle ne savait qu'une
chose: Pierre était sauvé! Elle le reverrait; il y aurait encore du
bonheur pour eux! Dans son ivresse elle restait debout, dans l'avenue,
appuyée contre un arbre. Comme un soleil, cette radieuse jeune fille
venait peut-être de lui porter bonheur.