IV

Le château de Chavry, qui appartient au général de Bressier, date du

premier Empire. Il a été bâti, en 1803 par le fameux Ledret, sur

l'ordre de Napoléon, qui en fit don à sa sœur Pauline, lorsqu'elle

épousa le prince Borghèse. Cette énorme propriété porte bien la marque

de son époque: un corps de bâtiment assez lourd, au milieu, et flanqué

de deux ailes trop légères. Tout d'abord, le regard est

désagréablement heurté par le manque d'harmonie de l'ensemble. Le plan

primitif existe encore dans les cartons du cadastre de Versailles.

D'abord, le château s'élevait au milieu d'un jardin anglais

médiocrement dessiné, où le mauvais goût d'un jardinier amoureux

d'Ossian avait semé quelques ruines et une demi-douzaine de cavernes.

C'était d'un ridicule achevé. Heureusement, au début de la

Restauration, la propriété passa entre les mains d'un homme d'esprit,

M. de La Robertie, qui s'empressa de détruire les cavernes et les

ruines. Épris d'arboriculture, il essaya de corriger la laideur des

bâtiments en les entourant d'un parc qui leur prêterait un aspect plus

grave. M. de La Robertie mourut très vieux, après le coup d'État. Les

arbres avaient poussé, et toujours surveillé par un maître habile, le

parc devenait grandiose. On retrouvait bien encore, çà et là, les

traces de l'ancien jardin anglais; mais la beauté des allées

silencieuses et profondes ravissait le promeneur qui croyait errer

dans une forêt. Des arbres énormes, tantôt espacés comme les

chevaliers d'un conte héroïque qui restent immobiles et la lance en

arrêt, tantôt serrés et rapprochés par l'insouciant caprice de la

nature. Un bois de platanes conduisait sur un plateau étroit, d'où les

yeux ravis contemplaient un paysage merveilleux. Toute la plaine

rieuse où la Seine se plie et se replie sur elle-même. Au fond, à

droite, Paris couché dans les vapeurs grises de l'horizon. Et,

nonchalamment posés, les villages coquets qui montent en étages

jusqu'à Saint-Cloud.

Au début de la guerre civile le général voulait que sa fille retournât

en Auvergne où elle s'était déjà réfugiée pendant l'Invasion. Elle

s'y refusait nettement. M. de Bressier n'insistait pas. Il savait que,

situé sous la protection du Mont-Valérien, Chavry resterait en dehors

des mouvements militaires et ne serait jamais menacé. Depuis la mort

de sa mère, qu'elle avait à peine connue, Faustine habitait ce

château; d'abord seule, plus tard avec Nelly. Toutes deux s'y

plaisaient plus qu'à Paris, dans l'hôtel de la rue de Lille, occupé

seulement pendant les rares congés du chef de la famille. Elles

recevaient là une éducation solide, dirigée par une institutrice de

premier ordre, Mlle Vaudois. La semence idéale germa différemment dans

ces terres dissemblables. Nelly, paresseuse et indolente, travaillait

parce que c'était le seul moyen de pouvoir s'amuser ensuite; Faustine,

au contraire, aimait l'étude par goût, pour elle-même, pour les joies

qu'elle en tirait. De très bonne heure, on fut frappé, autour d'elle,

de son aptitude à saisir la plastique des êtres et des choses. Son

goût pour le dessin se révéla, tout de suite, d'instinct, et se

développa si rapidement que le général voulut qu'à dix ans elle eût un

maître sérieux. Par une heureuse fortune, on lui recommanda un ancien

prix de Rome, d'une grande habileté de main, d'une instruction solide,

et chez lequel l'enseignement de l'École n'avait pu tuer

l'originalité première. Quoiqu'il fût absolument dénué d'imagination,

Joseph Cayron aurait fait sa trouée comme les autres, s'il n'eût été

paralysé par une timidité invincible. L'artiste qui doute souvent de

lui-même est fort; l'artiste qui ne croit jamais en lui est perdu. Il

est voué à l'infécondité. Joseph Cayron était de ceux-là. Il admirait

tellement son art qu'il en avait peur. Peut-être aussi manquait-il de

cette vaillance d'esprit qui permet à un homme de n'apercevoir les

obstacles que pour s'efforcer de les vaincre. Le peintre vit tant de

médiocrités hissées sur le pavois, tant de vrais talents foulés aux

pieds, qu'à sa timidité naturelle se joignit bien vite un incurable

scepticisme.

S'il ne pouvait créer des œuvres personnelles, il restait du moins un

merveilleux initiateur aux œuvres des autres. Faustine crut en lui.

Elle accepta docilement ses conseils impérieux. Car cet homme craintif

n'admettait pas qu'on discutât l'ART. Il prononçait ce mot d'une voix

légèrement emphatique, en clignant à demi le regard, comme un dévot

qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre ans, il ne permit pas à

son élève de peindre. Il voulait la rompre à la gymnastique du dessin,

lui donner une grande sûreté de main. Ensuite on verrait. Jamais le

général n'éprouva une plus grande stupeur que le jour où Joseph Cayron

lui démontra que Faustine devait étudier l'anatomie. L'anatomie! une

enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre raté devenait fou? Mais le

peintre raté mit une telle ardeur dans son insistance que M. de

Bressier céda. Avec mauvaise humeur, par exemple. Pendant trois jours,

il dit, comme se parlant à lui-même: «L'anatomie! l'anatomie!» Et il

affectait de n'appeler sa fille que Mlle Carabin.

Cette instruction solide développa rapidement les dons naturels de

Faustine. Elle était trop intelligente pour ne pas savoir que le

talent n'existe pas sans la maturité. Elle voulait travailler

longtemps, travailler beaucoup, avant que personne, en dehors des

siens, se doutât de ses goûts et de sa vocation. Elle était artiste

dans le grand sens de ce mot sublime, c'est-à-dire rebelle par nature

aux sensations banales. Certes elle eût mieux aimé crever ses toiles

et jeter ses brosses par la fenêtre que de rester un amateur.

Son atelier se dressait à deux cents mètres du château, le long de la

route, en plein air. Le jour y arrivait par de larges baies vitrées;

un écran de soie verte cachait le plafond, tendu sur un châssis, et

permettait de distribuer à volonté la lumière. Jamais on ne se serait

cru dans un atelier de jeune fille. Des boiseries sombres, appliquées

contre les murailles, donnaient un aspect sévère à cette pièce vaste

qui semblait être le cabinet de travail d'un philosophe. On n'y

trouvait aucune de ces fantaisies gracieuses que le caprice de

quelques peintres célèbres ont mises à la mode. Des bibelots de grand

prix, et d'un goût exquis; mais pas de japonaiseries grêles, pas de

peluches chatoyantes ni de porcelaines délicates. Rien de ce désordre

affecté qui rassemble avec soin les objets les plus disparates, et

colle un violon XVIe siècle à côté d'un cheval en carton, caparaçonné

d'étoffes voyantes. En revanche, cinq ou six toiles rares. Un Hobbema

d'une incomparable fraîcheur, près d'études signées des noms les plus

retentissants de l'école moderne; la première esquisse que Delacroix

ait faite de l'_Entrée des Croisés_; plus loin, de gracieuses terres

cuites, un merveilleux groupe en marbre d'Antonin Mercié, une aiguière

d'argent de Froment-Meurice. Et, dans le fond de l'atelier, occupant

la moitié d'un immense panneau, une merveille découverte par Faustine,

deux mois avant la guerre, au fond d'un palais génois: un tableau du

Titien.

Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'était l'unique trésor que

Mlle de Bressier eût emporté avec elle. La toile miraculeuse,

soigneusement roulée, resta cachée en Auvergne, comme un de ces

mystérieux coffrets que surveillent des nains jaloux. Un sujet d'une

grande simplicité. Une femme rousse, au visage altier, joue avec une

bague d'émeraudes qu'elle regarde fixement de ses yeux noirs; elle est

vêtue d'une robe de satin marron brodée de jais. Pas un bijou: pas

même un collier. Une rose rouge saigne dans la splendeur fauve de sa

chevelure. Jamais le vieux Titien ne modela des chairs plus fermes;

jamais il ne trouva des tons plus satinés et plus fulgurants. Faustine

appelait cette toile: la Dame à la bague. Le général, plus pratique,

prétendait que sa fille aimait tant son tableau parce qu'elle s'y

retrouvait, de brune changée en rousse. Et en réalité, par un hasard

curieux, l'héroïne du Titien et Faustine se ressemblaient, comme une

femme de vingt-cinq ans peut ressembler à une jeune fille de dix-sept.

Mlle de Bressier passait là le meilleur de ses journées. Quand elle

voulait se délasser, elle ouvrait son piano, et Nelly sortait de sa

paresse pour l'accompagner. Quelques heures après le départ de

Françoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier comme

d'habitude. Nelly, allongée sur une pile de coussins, regardait Mlle

de Bressier, debout devant une toile blanche. Elle esquissait au

charbon la scène du matin. Un coin de parc; Odin immobile et le poil

hérissé au milieu des grandes herbes; et les jeunes filles, avec une

allure craintive, avançant curieusement la tête pour mieux voir la

pauvre femme étendue toute raide dans le fossé.

--J'avais bien raison, en te conseillant de te remettre au travail,

s'écria gaîment Nelly. Seulement je ne me doutais pas que tu

trouverais un drame dans ta propre maison. Maintenant que nous sommes

seules, échangeons un peu nos confidences. T'es-tu demandé par suite

de quelles circonstances l'inconnue s'est évanouie à la porte du

château?

--Mon Dieu, non.

--Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai deviné.

--Oh! tu inventes très facilement, dit Faustine avec un sourire.

--Méchante! Je suis sûre qu'elle a un amoureux dans l'armée de

Versailles. Elle est jolie, sais-tu? Quel âge peut-elle bien avoir?

Trente-cinq ans, puisque son fils en a seize... Bravo! Faustine. En

deux traits tu as rendu l'expression douloureuse du visage.

Faustine n'écoutait plus son amie. Le démon du travail la possédait

tout entière. Sous ses doigts agiles, la scène prenait une intensité

particulière. Elle avait vu le drame, et elle le rendait dans toute sa

simplicité poignante. Soudain, un bruit de voix éclata dans le parc.

Curieuse, Nelly courut à la baie vitrée, et jeta un cri.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Mlle de Bressier avec une nuance

d'inquiétude.

--Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite.

--Étienne!

--Lui-même.

Un véritable officier, dans toute son élégance guerrière. De haute

taille, mais bien pris dans ses formes athlétiques, Étienne de

Bressier avait vingt-quatre ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait

naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les cheveux très blonds,

coupés en brosse, découvraient un front noble et plein de pensées. Le

jeune homme portait une moustache fine et soyeuse qui laissait voir un

sourire charmant. C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne et

décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux gris et pleins de

flammes.

--Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi encore, Faustine, et

toi aussi, Nelly. Mon Dieu, que je suis content de vous voir!

--On ne s'en douterait pas, murmura Nelly en faisant la moue.

--Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Grondeuse. Vous me

boudez, parce que je ne suis pas venu ces jours-ci. Comme les

meilleurs sentiments sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du

général, n'est-il pas vrai, Faustine?

--Non. Cela m'inquiète.

--Eh! bien, je t'en apporte!

Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau. Elle n'était plus la

même depuis l'arrivée de son frère. L'expression grave de sa

physionomie disparaissait. Une joie profonde luisait dans ses grands

yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration concentrée.

Elle le trouvait beau; elle le savait intelligent et bon. Son père,

son frère et Nelly se partageaient toutes les tendresses de son cœur.

--Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux, continua le capitaine.

Les absents ont toujours tort. On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils

pourraient venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service

très dur. Les généraux manquent d'aides de camp. C'est nous autres,

officiers de cavalerie, qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu

un moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie. Oui! vous

commencez à comprendre, mademoiselle Faustine! Je voulais voir le

général, et apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe

santé, le général! Je crois, ma parole, que ça le rajeunit de faire

campagne.

--Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly?

--Comment donc! Mon père est un trop parfait galant homme pour ne pas

envoyer un souvenir à deux jolies filles telles que vous,

Mesdemoiselles. Et je vais avoir l'honneur de vous le remettre...

Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des deux amies. Ensuite,

les réunissant entre ses bras, il les baisa l'une au front, l'autre

sur les joues, malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait la

grande toile blanche, où Faustine esquissait la scène du matin.

--Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique et vivant! Mais c'est

le parc... Oui, c'est l'aile droite du château, dans le fond...

Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire. Nelly, d'un ton très

larmoyant, expliqua son idée. Elle construisait tout un roman! Une

pauvre femme, éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles,

bravait le danger et la fatigue pour aller voir celui qu'elle aimait.

Étienne accueillit cette hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et

comme les jeunes filles lui demandaient la cause de son hilarité, il

leur expliqua que, seule, une héroïne de la Commune pouvait risquer

une telle aventure. Le raisonnement du capitaine ne manquait pas de

vraisemblance. Évidemment, l'inconnue espérait trouver à Versailles

son fiancé, son mari ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de

fond en comble le petit roman inventé par Nelly. La jeune fille le

sacrifia sans aucun amour-propre! L'arrivée de Marius, qui revenait de

sa course aux environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne

laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des fortifications?

Il avait vu les gardes nationaux s'approcher d'elle, et entendu le

lieutenant de la compagnie lui parler.

Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien de sa bonne action.

La charité ne connaît point d'opinion politique. Et puis, elle était

si heureuse de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles de

son père! La journée s'achevait gaiement! Le capitaine se plaisait

dans cette atmosphère familiale, entre ces deux tendresses vigilantes,

qui lui rappelaient les meilleures et les plus heureuses années de sa

vie.

Vers le soir, il ordonna de seller son cheval. Marius hochait la

tête. Il commençait une longue histoire pour détourner le jeune homme

de partir à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant au

vieux soldat d'où lui venait cette prudence inaccoutumée. Marius ne

voulait pas répondre d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour

des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient, elles aussi:

mais pour le seul plaisir de conserver plus longtemps auprès d'elles

celui qu'elles considéraient toutes les deux comme un frère.

--Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif pour m'empêcher de

rentrer ce soir à l'État-major?

--Eh bien, oui, mon capitaine.

--Un motif... grave!

--Très grave.

--Lequel? Parle.

Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât. Il avait recueilli

quelques mots de la causerie échangée entre le lieutenant et

Françoise. Une centaine de gardes nationaux occupaient les bois,

cachés dans les environs. Pour regagner Versailles, le jeune officier

passerait forcément au milieu de ces guérillas attentives; ce serait

s'exposer inutilement et par vaine bravade. Étienne se mit à rire.

--Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi, un officier français, je

reculerais devant une poignée de pantouflards? Ces gens-là ne sont

point des soldats. Ils n'ont de courage que pour fusiller les

prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils se cachent; j'y

passerai coûte que coûte. Et malheur à ceux que je rencontrerai!

Faustine était brave. Son frère le savait. La fille, la sœur d'hommes

qui risquent tous les jours leur vie, s'accoutume insensiblement au

danger. Elle a de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant

son cœur se serra. Les craintes de Marius la pénétraient. Elle

s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait seul, sans escorte, la

nuit, ces grands bois sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de

mystérieux géants.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle, d'une voix

suppliante. Tu m'as dit que ton devoir ne te rappelait pas. Reste...

je t'en prie!

--Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce serait beau si j'étais

absent! Puis, ne sens-tu pas que les craintes de Marius m'ont mis en

goût? Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de communards, et

je reculerais? Allons donc! Regarde, Œdipe piaffe de joie. Je n'ai

qu'à sauter en selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles!

Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure de son frère;

cette bravoure aventureuse et légendaire qui l'entraînait toujours au

plus épais du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi jeune

homme, souriant au péril offert, comme au rendez-vous d'une jolie

femme! Nelly essaya de joindre ses prières à celles de son amie. Mais

quand le capitaine voulait la condamner au silence, il la traitait de

petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant dans sa dignité

blessée.

Œdipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait toute la campagne du

second siège. Faustine essaya de se rassurer, en voyant la vie de son

frère confiée à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à hocher la

tête, avec mécontentement. Il grommelait entre ses dents, à la grande

gaieté d'Étienne, qui se moquait de ses enfantines frayeurs.

--Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine.

Il partit au petit galop de chasse, à travers les allées du parc.

Faustine le regardait, les sourcils froncés, cherchant vainement à

chasser l'inquiétude qui la poignait.

--Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant ses bras autour du cou

de son amie.

--Je ne sais pas...

--Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler d'un air mécontent?

--Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise bête. Quand on la

griffe pour s'amuser, elle se venge.

V

Œdipe filait grand train. Étienne ne songeait déjà plus aux

prédictions de Marius. Comme les êtres créés pour l'action, il avait

l'insouciance autant que le mépris de la mort. Il aurait dit

volontiers avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes deux lions nés

le même jour: seulement je suis l'aîné!» Le péril n'exige en somme

qu'une accoutumance de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément que

le corps à l'inclémence du ciel.

La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris comme des plaques

d'ardoise, couraient en frissonnant sur le ciel. Pas une voiture, pas

un promeneur. A droite et à gauche les maisons blanches et les villas

coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert pendant la guerre. Le

commandant prussien qui l'occupait, connaissait de réputation le

général de Bressier. Depuis la Commune, les formidables batteries de

Versailles protégeaient le château contre le canon de Paris.

Une centaine de gardes nationaux cachés dans les bois! En vérité,

Marius devenait fou. Et le capitaine riait en lui-même de la naïveté

du vieux soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux

histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins agiles tapis dans

l'ombre des buissons traîtres. Les communards, fugitifs et vaincus,

traqués par les soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer si

près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai, après tout? Il

passerait sur le ventre de ces gens-là. Étienne éprouvait contre eux

ce sentiment de rage qui dominait dans tous les cœurs patriotes.

Échappé à grand'peine de son bagne allemand, encore humilié des

désastres de l'armée, il voulait male-mort à ces hommes qui dressaient

leur drapeau sanglant en face du drapeau français. Les souffrances

intimes de la défaite agissaient sur lui comme agit la douleur d'une

mère aimée sur un fils tendre. Cet étendard tricolore qui avait

frissonné dans tant de victoires, lui devenait plus cher après leurs

communes souffrances.

La grande route le conduisait droit à Versailles. Il suffisait de

laisser galoper Œdipe qui ne risquait pas de s'égarer. Mais en

coupant à travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure.

D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se

dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'étendait

à ses côtés dans une immobilité frissonnante. Bientôt Étienne poussa

son cheval à travers champs, et prenant un petit sentier, caché par

les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres. Un grand silence

l'enveloppait: le silence de l'obscurité et de la solitude. A ce

moment, le vent chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit, et

la lune monta très lentement sur l'horizon. De minces filets d'or

glissaient entre les branches avec des reflets tremblants.

Le cheval, non excité par son cavalier, allait au pas. Étienne ne

pensait plus à ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly

et Faustine, ces deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec

d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il tira son

revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'Œdipe,

qui bondit sous l'éperon et s'élança. Pendant une minute, le cheval

garda le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme se dressait au

milieu du sentier, le fusil à la main, la baïonnette en avant. Le

capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de côté;

mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune

homme sentit sa monture se dérober sous lui. Il lâcha les rênes et se

laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout,

un revolver dans chaque main.

Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté du bois, des hommes se

ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait

après lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses

poignets étaient serrés, tenaillés et comme vissés en des écrous de

chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue

asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté, entraîné à

travers les arbres, avant même d'avoir compris d'où venait ce rude

assaut.

De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue de plusieurs

kilomètres. Le capitaine connaissait tous ces fourrés, tous ces

taillis où il jouait dans son enfance, où, plus tard, il se promenait

à cheval. Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour se rendre

compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un

rideau humain se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques

mots échangés à voix basse. De temps en temps, un juron étouffé,

lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait

à une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une voix dit: «Nous

sommes bien ici...»

Entre des arbres épais s'étalait une clairière étroite, mais très

exactement fermée. Alors seulement se dénouèrent les liens attachés

aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans

armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hâves,

déguenillés, vaguement estompés par le reflet jaunâtre d'un feu de

broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des faces abruties

d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indifférents, en

fumant de courtes pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui

effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer inconnu, c'était

le silence lourd qui pesait sur eux. Ils étaient soixante, à peu près.

Et depuis la grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois,

comme des bêtes fauves. On leur avait distribué quarante-huit heures

de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin,

les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.

Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était perdu. Jamais on ne

lui ferait grâce. Sans doute, la plupart de ces fédérés, qui,

l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des âmes de

soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'à

bien mourir. Pas une chance de salut. L'armée de Versailles ignorait

que cette bande campât si près d'elle. Les feux rares, le silence

relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte.

L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un

groupe et s'avança vers le capitaine:

--Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes pris. C'est moi le chef

ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous

êtes soigneusement gardé. On va délibérer sur votre sort.

--C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle sauce on me mangera?

riposta l'officier avec un sourire gouailleur.

Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne l'examina avec plus

d'attention. Un grand gaillard, à la figure tannée, violente. Ses yeux

noirs brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.

--On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous massacrez nos frères,

vous égorgez même les femmes! Ah! on nous a raconté les jolies

horreurs des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que juste.

Œil pour œil, dent pour dent. Si nous ne vous tuons pas, ce sera

pour vous échanger. Mettez-vous dans ce coin, et ne bougez pas.

Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient. Il s'étira

légèrement, comme un homme fatigué, et d'un ton railleur:

--Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil. Je vous assure

qu'au lieu de prendre la fuite, je vais dormir tant que je pourrai!

Le courage frappe toujours les hommes. Il leur impose une sorte de

respect fait de crainte et de surprise. Cependant la réponse d'Étienne

souleva un murmure de colère. Son accent exprimait tant de raillerie

que ces gens se sentaient bravés dans leur force.

--Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux, aux lèvres

plissées, aux yeux ternes. C'est des blagues! Qu'on nous le donne pour

nous amuser... On s'embête trop ici!

--Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le sourcil froncé. C'est

moi qui commande.

--Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef! hurlèrent cinq ou six

énergumènes.

L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main sur Étienne. Mais le

sergent-major se jeta devant l'officier, et d'une main rude écarta les

assaillants.

--Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un prisonnier est sacré.

Et si les Versaillais sont des assassins, ce n'est pas une raison pour

que nous soyons des bandits!

--Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A nous deux, nous leur

ferons entendre raison, peut-être.

Le mari de Françoise se tenait les bras croisés, immobile et résolu, à

côté du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des

vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient levés. Une

curiosité avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voilà qui

distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait

comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt, ils n'auraient

plus d'autre ressource que de se livrer à la clémence du vainqueur. Et

ils la connaissaient bien, cette clémence des guerres civiles!

C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés, des hommes nés du

mauvais côté de la barricade, les descendants des furieux combattants

de Juin broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au

fond de leur cœur, comme une légende haineuse, l'histoire de ces

funèbres journées. Et peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte

venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des

sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles et les indomptés.

Les uns toujours prêts à respecter la loi; les autres toujours

disposés à l'avilir. Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la

poésie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème des luttes

fratricides qui ont déchiré et déchireront éternellement les flancs

maternels de l'humanité. Fils de Caïn, les disciples des Gracques qui

ensanglantaient le Forum pour défendre les lois agraires; fils de

Caïn, ces débauchés et ces énervés qui, pendant le vote des sections

romaines, couraient à travers les tribus en criant: «Vive Catilina

consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre, les sectaires de

Marat, les amis de Babœuf, les insurgés de Juin, et maintenant ces

défenseurs de la Commune agonisante.

La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient donc entre

leurs mains un de ces ennemis qu'ils exécraient! Certes, laissés à

eux-mêmes, ils auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs âmes

troublées. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infâmes calomnies.

On leur racontait qu'à Versailles les prisonniers subissaient

d'ingénieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse,

on les affamait, on les laissait pourrir de misère et de saleté. Quant

aux blessés, on les achevait. Faits indéniables et avérés. Chacun se

rappelait encore la fable inventée par un misérable: cette femme en

cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie

saignante d'un captif.

Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa

pour un instant silence à toutes ces haines. On aimait l'ouvrier

compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété

commandaient la déférence.

--Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des nôtres qui

sont prisonniers, là-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger

contre dix ou vingt de nos amis peut-être.

Il y eut des murmures et quelques ricanements.

--Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mère, ni épouse, ni

enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du

travail de nos mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim.

Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et

des petits; tous ceux que la misère va saisir et dévorer!

--Ça, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pâteuse.

C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une

pipe de bois à calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il

s'appelait Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il

buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments

tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire.

--La concilia... concilia... tion! je ne connais que ça, citoyens.

Nous serons bien a... nous serons bien avancés quand nous aurons tué

le capi... le capi... le capi...

--Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la

moitié de ses mots!

Etienne semblait absolument étranger à la scène dramatique qui se

jouait. Avec son insouciance du danger et son mépris de la mort, il

observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient

autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de

l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaieté nerveuse secouait

toute la bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de le

doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le

geste blagueur et débraillé des gamins de Paris. Mais Étienne se

tourna vers le sous-officier:

--Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi de votre

camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce

gaillard-là. Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!

La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde éclata

de rire. L'œil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang,

grinçant des dents, grommelant une menace.

Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme

disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi

bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux

de l'échanger contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit

un signe à Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un bras, et le

conduisit à l'écart, en dehors de la clairière. Un grand chêne

s'élevait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la forêt

qui dressait superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le

sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des gardes nationaux.

Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre

eux surveilleraient le prisonnier.

--Inutile, dit Pierre Rosny.

Il regardait le capitaine:

--Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne

chercherez pas à vous enfuir.

Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait à Étienne. Mais

Pierre Rosny était le seul qui l'eût défendu. Puis, le jeune homme

avait observé la physionomie ouverte et franche du mari de Françoise.

--Je vous donne ma parole, dit-il simplement.

--C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.

Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés à s'entendre. Ils

parlaient très haut maintenant, comme si toute espèce de prudence les

abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de

brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine seulement

souhaitaient sincèrement l'échange. Les autres rêvaient une exécution

lente, une de ces tortures subtiles et raffinées dont, peut-être,

quelques-uns s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La

discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait

calme et souriant, comme si, en cette minute suprême, ce n'eût pas été

sa vie qui se décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne

des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans son manteau, la tête

appuyée sur son bras replié, il s'endormit profondément. La nuit était

complète. La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de nuages

noirs. A peine quelques points lumineux épars dans la clairière. Et

ces hommes, si près de la mort, recommençaient à discuter la mort

d'une créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux

moins prudents que les autres, ou plus insouciants, préparaient un

feu de branches sèches pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la

flamme jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de lumière

vive sur les ombres immobiles de la forêt. Sur ce fond rouge, les

arbres se détachaient avec des arêtes précises. L'extrémité de la

clairière semblait être un large décor où s'agitaient les figurants

d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les

faisceaux de fusils, et des éclairs grisâtres jaillissaient. Au milieu

de ce tableau étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts à

lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se

calmait. A peine une légère brise soufflait-elle par instant, comme un

vague soupir de la nature troublée dans son sommeil. Seul, Étienne,

les yeux fermés, envolé en un songe aérien, restait immobile et

indifférent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres

décidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant

l'éternité.

Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté s'obstinait. Résolu,

hautain, il se jetait énergiquement au milieu des plus farouches. Et

avec l'allure un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture

de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix chaude et vibrante:

--Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous n'êtes qu'un tas

d'égoïstes, si vous méprisez mes paroles. Il n'est même plus question

d'échanger le prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce que

vous croyez que nous pouvons aisément nous tirer d'ici? Hier, on ne

savait pas que nous nous sommes réfugiés dans ce bois. On le saura

demain. Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas

sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine

vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous

ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vôtres: nous

l'avons épargné.»

On ne répondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les

paroles de cet honnête homme entraient comme des coins dans ces

cerveaux obscurs.

--Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons

levé le drapeau de la fraternité universelle! On n'a déjà commis que

trop de crimes parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une honte

nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir

porter le front haut, et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on

défend. Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas

les soldats de Marceau et de Kléber qui auraient massacré un

prisonnier sans défense. Lorsque les hussards de la République

prenaient un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le passer par

les armes!

--Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major. Après tout,

camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe où nous

sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver.

Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux

s'en allât aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une

soixantaine de Parisiens échappés à la bataille, proposaient de se

livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En

échange, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient

prisonnier. Par exemple, on devait se hâter et profiter de la nuit

pour exécuter ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices qui

couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux

avant-postes.

L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains. Dès les premiers

mots prononcés par leur chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur

offrait le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant,

refusaient d'échanger le capitaine contre une vingtaine des leurs, se

réjouissaient de sauver leur vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny

approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne

s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se

portèrent presque tous sur le mari de Françoise. Mais celui-ci ne

voulait pas. Il connaissait la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un

instant apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait être

là pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorité de

son influence.

On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme, jeté dans la

Commune autant par la misère que par la peur. On lui indiqua le chemin

qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux

avant-postes versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là, il

raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas révéler l'asile de ses

camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui

commanderait.

Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût bien étonné deux ans

auparavant, en lui prédisant qu'il serait un jour mêlé à des

événements dramatiques. Faible de caractère et de nature bonasse, il

aimait avant tout la tranquillité. Pendant le premier siège, il

endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son

service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les

affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de

bien des choses. Lorsque la Commune éclata, il aurait pris volontiers

la paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience ne

l'obligeait pas à se prononcer entre les partis. Que lui importait que

Paris fût vainqueur, ou que Versailles triomphât? Il caressait la

douce ambition de continuer à toucher trente sous tous les soirs.

Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier ébéniste, pourvu que

cette haute paie fût soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient

à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester

neutres! Il fallait être pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait

en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que

Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgré lui!

Malheureusement, cette fois, l'enrôlement devenait sérieux. Il ne

s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans

l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service

d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher

commençait à trouver que, décidément, le métier se gâtait. Et pas

moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient. Ces

grands diables, improvisés capitaines ou colonels, qui portaient des

galons depuis le poignet jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus

sévères que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les gueux de la

veille pour être durs au pauvre monde.

On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager. Oh! certes,

celui-là dépenserait toute son éloquence à convaincre les Versaillais!

Il remercia ses compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient, et

partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu des arbres qui

assombrissaient encore son chemin dans la nuit toute noire. Il dépensa

vingt minutes à peu près pour gagner la lisière du bois. Quand il

déboucha dans la plaine, un grand silence l'enveloppait; ce silence

effrayant des nuits de guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et

semble cacher une embûche traîtresse. Joseph allait à travers champs,

un peu effrayé, se demandant comment il s'y prendrait pour reconnaître

son chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant en deux le

champ tout gris. C'était la grande route. Joseph tourna sur la gauche.

Il irait droit devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un qui

pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant le désir d'arriver

aux avant-postes avant qu'une blancheur aurorale ne veloutât les nuées

sombres. Çà et là se dressaient les maisons endormies; et bien loin, à

l'horizon, des feux épars, comme ceux d'un bivac attentif. Soudain un

immense feu s'allumait au sommet du Mont-Valérien. Alors, une nappe de

lumière très douce s'épandait sur la plaine, du côté de Paris. Les

maisons, les arbres, les forts, se découpaient sur l'ombre avec des

arêtes précises, fantastiquement grandis par ces lueurs fulgurantes.

Puis, le Mont-Valérien interrompait brusquement les courants de

lumière électrique. Et tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine

se fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert.

Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une teinte rose

courut sur le ciel. La nature, à peine éveillée, eut un large soupir

et les nuages se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde national

frissonna. Le jour venait, et il n'avait point accompli sa tâche. Il

hâta le pas. Déjà il croyait toucher à son but, quand une voix brusque

cria:

--Halte là, qui vive!

Joseph s'arrêta court.

--Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons.

Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup aux amis qui errent

la nuit à travers les chemins. Elle répondit brutalement par un coup

de fusil. Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le gras de

l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit la fuite, ainsi qu'un

lièvre qui a reçu quelques grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs

s'éveillaient; puis ce fut une autre volée de coups de fusil. Cette

fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait toujours, quittant la

grande route, se jetant à travers champs, buttant contre les pierres,

s'accrochant aux buissons, et refaisant avec une surprenante vélocité

tout le chemin déjà parcouru.

Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment le retour du

messager. Les arguments de Pierre leur paraissaient très logiques.

Évidemment, on serait trop heureux d'échanger la vie de quelques

pauvres diables contre celle d'un capitaine de hussards. De temps en

temps, l'un d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si le

prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant plus cher, que leur

vie dépendait de la sienne. Mais Étienne dormait toujours, enveloppé

dans son manteau, avec la tranquillité du courage et de la jeunesse.

Le jour commençait à se lever, quand Pierre Rosny s'approcha de lui,

et l'éveilla en lui mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier

ouvrit les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à son sommeil

pour le passer par les armes.

--Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant. Alors je vous

demanderai de m'accorder une minute de répit. J'ai une envie folle de

fumer une cigarette.

--Il n'est pas question de vous tuer, répliqua Pierre doucement.

J'espère même que, dans quelques heures, vous serez libre.

--Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne, c'est vous qui me

défendiez si crânement cette nuit! Merci! et à charge de revanche, si

l'occasion se présente. En attendant, donnez-moi la main.

En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la

situation. Il lui expliqua comment il décidait ses compagnons à ne pas

commettre un meurtre inutile.

--Je vous ai réveillé pour que vous puissiez manger un morceau de pain

avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades

seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner.

Comme Étienne ébauchait un geste de refus, Pierre ajouta:

--Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me

reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voilà tout.

--J'accepte, répliqua simplement le jeune homme. Mais, décidément,

camarade, vous êtes un brave garçon! Je crois que si nous nous tirons

d'affaire tous les deux, vous serez mon ami.

--Je le suis déjà, dit Pierre.

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes en danger.

Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna de M. de

Bressier. Étienne restait confondu. Comment tant de noblesse

pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave cœur

battait-il sous la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un

soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, Étienne n'avait

guère pris le temps de réfléchir aux causes qui la déterminaient.

Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misères du siège, il

ignorait que la folie couvait déjà dans bien des cerveaux troublés. Il

ignorait que dans cette immense armée de la révolte qui se signalait,

dès les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des généraux

sans défense, qui arrêtait un prince du sang, qui saisissait le

glorieux soldat de l'armée de la Loire, qui emprisonnait des femmes,

des enfants et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme aux

acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz

traîné dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y

avait autant d'égarés que de criminels!

Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne dont les branches

lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny échouaient, si

décidément la fureur l'emportait sur la clémence, le jeune homme

voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans son souvenir

les courtes années vécues. Il revoyait son père, le vieux soldat

blanchi au service du pays; sa jolie sœur, qu'il laisserait toute

seule. Les fautes commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais Dieu

lui pardonnerait le mal en échange du bien. Étienne était un croyant,

s'il ne pratiquait guère. Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la

suprême miséricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains.

Après tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave

pour le service de la France.

Le capitaine gardait bien nette et bien précise dans son âme l'idée

d'une autre existence, où les bonnes actions sont payées au centuple.

Ses fautes et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence de

l'expiation suprême. Haut le cœur! il pourrait paraître en toute

sûreté devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays.

Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait fort calme. Il

fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rêve

lointain, dans les flocons légers de la fumée blanche. Par un

contraste bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie fille qui

soupait avec lui quelques jours auparavant à Versailles. Ayant obtenu

quelques heures de congé, il se promenait dans les rues de la ville.

Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des

Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive, presque célèbre

déjà, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimité

avait existé entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement

interrompue par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait tout à coup,

séduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils

allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait:

--Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas, mon capitaine?

--Oui, ma petite Blanche!

--Bien sûr?

--Bien sûr.

Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres encore chatouillées

par la moustache du beau garçon. Non, elle ne le reverrait pas, la

petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas

embrasser son joli museau, barbouillé de poudre de riz. Dans ce décor

brutal, au milieu de ces hommes à l'aspect farouche, quand la mort le

guettait déjà, lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son

père, à sa sœur et à Dieu, voilà que, par un caprice bizarre du

cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse effrontée et mutine de

la petite Blanche!

--Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.

Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir ses jambes. Un

instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'échapperait

pas à cette embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt. Malgré

son courage, un regret vague de la vie s'éveillait dans ce cœur

aventureux de soldat. Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi

bon avoir traversé tant de belles batailles, pour tomber

clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois?

Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées. L'une des sentinelles

placées en faction accourait tout effarée. A l'horizon, on voyait

remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient

ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux.

Quelques-uns, une dizaine, furent envoyés en reconnaissance. Il

s'agissait de savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger.

Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire,

suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un

clin d'œil, chacun fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria:

--Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va en faire?

--Si on nous tire dessus, son compte est bon! dit une voix.

Quelques furieux voulaient en finir tout de suite. Mais Pierre Rosny

se jetait déjà devant Étienne, bien décidé à le protéger jusqu'au

bout. Une fois encore, le sergent-major usa de toute son autorité pour

apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs huées féroces, il leur

expliquait que, plus on les menaçait, plus la vie du capitaine leur

devenait utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection.

M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le péril, sans que le

sourire disparût de ses lèvres. Il mit la main sur l'épaule de Pierre,

qui se tenait debout devant lui.

--Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se gâtent!

Pierre serrait les poings avec rage.

--Ah! pardieu, ils feront ce qu'ils voudront: je ne vous laisserai pas

assassiner!

--Avant tout, reprit le jeune homme, je vous défends de vous

compromettre pour moi.

--Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si vous étiez à ma place?

Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya de nouveau contre

un arbre. Maintenant, il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu,

et des clartés se glissaient joyeusement à travers les branches.

--Ce serait bien ennuyeux de mourir par un si beau soleil! pensa-t-il.

Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une poignée d'hommes qui se

sauvent, éclatèrent tout à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance

revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient: «Nous sommes

trahis! nous sommes trahis!» L'un d'eux, moins affolé que les autres,

raconta qu'une centaine de soldats de ligne marchaient droit sur le

bois. Impossible d'échapper. Avant une heure peut-être, ils seraient

cernés, et fusillés. Alors, la rage des fugitifs se tourna contre le

capitaine.

--A mort! à mort! à mort! criaient des voix rauques.

--Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta Cadet.

--Allons, je crois que le moment est venu, murmura Étienne.

Il serra une dernière fois la main de Pierre.

--Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde!

Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné, hautain, il se

croisa les bras et attendit.

Mademoiselle de Bressier · 第 13 / 32 题