II

Au bout de deux heures, Jacques s'éveilla.

--Père est parti, maman?

--Oui, mon chéri.

--Moi qui voulais lui dire adieu!

--Il t'a embrassé pendant que tu dormais.

Françoise regardait son fils, laissant glisser son ouvrage sur ses

genoux. Certes, la santé lui reviendrait bien vite. Mais quelle pâleur

sur ses joues! comme il souriait tristement, lui toujours si gai!

--Ne parle pas trop, reprit-elle. Tu ferais mieux de lire. Veux-tu que

je te donne le livre de Mlle Aurélie?

--Merci, maman. J'aimerais mieux Aurélie que son livre. Elle est si

amusante!

--Je vais la chercher, répliqua Françoise, heureuse de satisfaire le

caprice de son fils.

Mlle Aurélie Brigaut, une brunisseuse, demeurait porte à porte.

Rousse, assez galante, jolie fille, très gaie, elle riait toujours,

peut-être pour montrer ses dents blanches. Aurélie aimait bien Mme

Rosny, mais elle raffolait de Jacques.

--Ah! s'il avait cinq ou six ans de plus! disait-elle parfois en

soupirant.

Elle n'affectait pas de pruderie méchante, pas de vertu poseuse. Bonne

enfant, elle choisissait ses amours par caprice, et non par intérêt.

Ces amours-là changeaient souvent: voilà tout. Elle arriva bien vite

auprès du gentil malade.

--Mme Rosny m'a dit que vous me demandiez? Voilà qui est bien. C'est

une bonne idée. Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai envoyé votre mère se

promener. Elle ne voulait pas; elle se défendait. Je n'ai pas entendu

raison. Elle a besoin de prendre un peu l'air, cette femme. Pourquoi

resterait-elle là, puisque je suis auprès de vous? Il est joli comme

tout, dans son lit blanc, avec ses yeux... Oh! quels yeux!..

Elle riait et c'étaient des fusées de gaieté frissonnante, qui

ragaillardissaient Jacques et lui faisaient du bien.

--Racontez-moi les histoires du quartier, mademoiselle Aurélie,

disait-il.

Les _potins_ commençaient à n'en plus finir. Les histoires de celui-ci

ou de celle-là: surtout les amours de la petite modiste, qui faisait

la vertueuse. Mlle Aurélie ne pouvait pas la souffrir, cette petite

modiste! Une pimbêche! Si elle voulait raconter tout ce qu'elle

savait... Mais il ne faut pas être mauvaise. Tout en ne voulant pas

être mauvaise, la brunisseuse s'en donnait à cœur joie et mordait

tant qu'elle pouvait. Quand on a de si belles dents!... Jacques riait.

Elle s'amusait de le voir rire, ce pauvre petit si brave, et qui

revenait de si loin. A son tour, il lui racontait l'aventure du matin,

la visite de M. Grandier. Jacques avouait à son amie sa joie et son

orgueil. Le fameux savant prédisait qu'il serait un grand artiste. Et

il ajoutait avec une flamme dans les yeux:

--Voyez-vous ça! un grand artiste, moi!

Aurélie prenait une mine coquette.

--Qu'est-ce que vous ferez quand vous serez célèbre, Jacques?

L'enfant restait une minute rêveur, les yeux perdus dans le vide.

--De belles œuvres, mademoiselle Aurélie! Je serai si heureux que ma

pauvre maman soit fière de moi! Oh! je travaillerai... Pas un ne

travaillera comme moi. Je sais bien que la vie est dure, quand on est

artiste et qu'on n'a pas le sou. N'importe, rien ne me découragera.

J'ai écouté souvent ce que racontait Bersier le graveur, mon premier

maître. C'est lui qui m'a appris à dessiner. Voilà son opinion, à

Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut. Les savants ont inventé un

tas de machines: la vapeur, l'électricité. Il paraît que la volonté,

c'est plus fort que tout ça! Jugez un peu si elle me manquera! C'est

si beau, de voir son rêve prendre vie; de regarder un bloc de glaise

et de se dire: «Je tirerai peut-être de cette terre informe une statue

immortelle!»

La gaieté de ses seize ans reprenait le dessus; il ajoutait avec son

rire argentin de gamin de Paris:

--Non! ce serait trop drôle! Immortel, moi! Moi, fils de Pierre Rosny,

ouvrier compositeur, et de madame son épouse, modiste... C'est

Michel-Ange qui ferait une tête!

Ils continuaient de rire, de plaisanter tous les deux, inventant de

ces mots comme en inventent seuls les très jeunes gens, pour qui la

vie est longue, et l'espérance féconde. Décidément, Mlle Aurélie le

trouvait charmant, ce garçonnet, vif, gai, spirituel, en qui brillait

tout à coup, par une échappée rapide, la flamme divine et

inextinguible du génie. Elle aussi, comme le grand médecin, sentait

dans ce fils d'artisan quelque chose de rare et de particulier. Dans

son affection pour Jacques il entrait un peu de respect et beaucoup de

tendresse.

Quelques minutes avant le dîner, Françoise revint, nerveuse, inquiète.

Elle passa la soirée à travailler près de Jacques. Le malade

s'endormit de bonne heure, gaiement bercé par ses rêves. Le lendemain,

toujours pas de nouvelles de Pierre. Mme Rosny ne s'inquiétait pas

encore. Son mari ne lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait

peut-être deux jours absent?

Vers trois heures, un valet de chambre se présentait: un domestique de

bonne maison ayant grande allure et qui produisait un étrange effet

dans cet obscur logis de pauvres. Il laissait deux grandes enveloppes.

L'une au nom de Mme Rosny, l'autre assez lourde au nom de Jacques.

--Y a-t-il une réponse?

--Non, Madame.

Et comme elle insistait, demandant ce que cela signifiait, il

répondait en homme dont la leçon est faite:

--Non, non; il n'y a pas de réponse.

La lettre adressée à Françoise renfermait trois billets de mille

francs. Elle était courte, mais d'une adorable simplicité.

«Madame,

«Je suis le fils d'un serrurier. Au début de ma carrière, je tombai

gravement malade. Mes espoirs, toute ma vie peut-être allaient

sombrer. Un savant illustre vint me voir un jour; et,

généreusement, il me prêta trois mille francs, déposés sur ma

cheminée sans que je m'en fusse aperçu. Il faut transmettre aux

autres ce qu'on a reçu soi-même. Permettez-moi de faire pour

Jacques ce qu'on a fait pour moi. Ne me remerciez point. Quand

Jacques sera grand, il me rendra les trois mille francs, en les

donnant à quelqu'un qui en aura besoin.

«Votre respectueux serviteur,

«Docteur GRANDIER.»

«P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre fils et l'enverrai

dans une de mes fermes, en Picardie. La campagne achèvera de le

remettre.»

Mme Rosny laissa glisser la lettre et les trois billets de banque. Des

larmes coulaient de ses yeux. Larmes de reconnaissance, d'émotion, de

stupeur. Une aumône, cet argent! Non, l'homme qui faisait cela, si

simplement, était un grand esprit et un grand cœur. Il aidait, non

pas seulement des ouvriers à demi ruinés par le siège; mais un artiste

menacé dans son avenir. Sa pensée allait plus haut et plus loin que le

secours d'un instant, accordé à de pauvres gens douloureusement gênés

par une suite de mois malheureux. Ces malheurs-là, en somme, pesaient

sur tout le monde. Pierre et Françoise se tireraient d'affaire comme

les autres. M. Grandier songeait, dans sa délicatesse, que Jacques

touchait à cette heure décisive où pas un retard ne doit entraver le

labeur de l'artiste naissant. Lui, le grand savant d'aujourd'hui, il

tendait sa main généreuse au grand sculpteur futur.

--Ah! il y a de braves gens! il y a de braves gens! s'écriait

Françoise, essuyant ses larmes.

La voix de son fils qui l'appelait de la chambre voisine, la tira de

son trouble. Il criait: «Maman! maman!» Un instant elle eut peur. Elle

se précipita vers le lit de Jacques.

--Dieu! qu'est-ce que tu as?

Le garçonnet avait le visage illuminé. Ses yeux bleu sombre flambaient

de joie.

--Regarde! disait-il, regarde!

Et sa main tremblante levait en l'air une belle médaille militaire

toute neuve, suspendue au ruban jaune liseré de vert. Un brevet,

émané de la chancellerie de la Légion d'honneur, conférait cette

distinction «à Jacques Rosny pour services exceptionnels». C'était _la

nouvelle_ promise par M. Grandier. Comme il le disait au docteur

Borel, il dînait la veille au soir chez son «grand ami». Et encore

tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'héroïsme de Jacques

comme soldat, son tempérament d'artiste comme sculpteur. Le «grand

ami» de M. Grandier pouvait avoir bien des défauts, mais son cœur de

bon Français vibrait toujours au patriotisme. Cet enfant de seize ans,

qui partait comme soldat, parce que le jeune Bara et les volontaires

de 92 en avaient fait autant, l'émut profondément, comme un fait

divers héroïque. Il possédait cette qualité rare de faire tout de

suite ce qu'il voulait faire; la réflexion ne venait pas refroidir le

premier mouvement qui est toujours le bon. Vite, il appelait un de ses

secrétaires, et l'envoyait à la chancellerie de la Légion d'honneur.

On rédigeait le brevet séance tenante. Et c'est ainsi que Jacques

Rosny, à seize ans, recevait la médaille militaire, comme jadis, à

quatorze, le jeune Durand dans la tranchée de Sébastopol. Peut-être

aussi le malicieux vieillard riait-il un peu derrière ses lunettes, et

trouvait-il plaisant de conférer une distinction au fils d'un

communard qui se battait dans l'armée de Delescluze! On appela Mlle

Aurélie, qui embrassa Jacques tant qu'elle pouvait, ainsi que les

voisins, tout heureux et tout fiers. Seul, Pierre ne jouissait pas de

cette joie, et cette pensée gâtait le bonheur de Françoise. Elle se

disait, anxieuse: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Avant de s'en

aller, Mlle Aurélie voulut se donner un plaisir. Elle attacha le ruban

jaune et vert sur la poitrine de l'enfant, et s'écria dans un éclat de

rire:

--Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu à sa chemise!

L'absence de Pierre se prolongeait. Le lendemain, dès l'aube,

Françoise descendait pour aller aux nouvelles. Elle revenait, au bout

d'une heure, complètement épouvantée. Le bruit se répandait à travers

Paris que les gens de la Commune avaient essuyé une grosse défaite.

Elle n'y tenait plus. Elle voulait savoir. Son inquiétude lancinante

la ressaisissait. Elle courut chez sa voisine.

--Je compte sur vous, n'est-ce pas, mademoiselle Aurélie?

--Mais oui, madame Rosny, vous le savez bien.

--Tant que je resterai dans le doute, voyez-vous, je ne vivrai pas.

Pierre s'est battu, bien sûr. S'il y a un malheur, j'aime autant le

connaître tout de suite. Je serai peut-être longtemps, très longtemps

absente. Vous me promettez de ne pas quitter Jacques?

--Je vous le promets.

--Je veux dire... Vous ferez... comme si c'était moi?

--Soyez donc tranquille, madame Rosny. Est-elle naïve de se tourmenter

comme ça... et pour un homme encore!

--Merci, merci...

Françoise serrait fiévreusement les mains de sa voisine. Elle

s'enveloppait d'un châle, et sortait. La jeune femme allait droit

devant elle, ne s'arrêtant que pour demander des nouvelles aux uns ou

aux autres, espérant toujours qu'on savait quelque chose de nouveau.

Elle traversait ainsi tout Paris. La matinée s'avançait. Vers la

Madeleine, elle voyait passer des bataillons de fédérés aux mines

hâves, aux vêtements déchirés. Ceux-là venaient de la bataille, sans

doute. Alors, elle regardait avidement le numéro cousu sur le collet

des tuniques. Et, stupide, elle restait debout sur la chaussée,

contemplant ces hommes échappés à la boucherie, se demandant si Pierre

aurait eu ce bonheur, si elle le reverrait. Elle faisait quelques pas

encore, et arrivait place de la Concorde. Aller plus loin? Et si,

pendant ce temps-là, son mari revenait par un autre côté? Elle

tournait et retournait ses idées dans son cerveau, quand une escouade

à demi débandée passa devant elle. Françoise se dressa, comme mue par

un ressort. Elle ne se trompait pas. C'étaient bien des hommes

appartenant au bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numéro.

Une vingtaine de fédérés tout au plus, qui défilaient, noirs de

poudre, exténués de fatigue. Un lieutenant, légèrement blessé, les

conduisait. Françoise courut à lui.

--Est-ce que tout le bataillon va rentrer, citoyen? dit-elle.

--Le bataillon? Voilà ce qu'il en reste!

Et d'un geste farouche, il montrait le troupeau en guenilles qui le

suivait. Françoise faillit tomber à la renverse. Elle devint si pâle

que l'officier comprit ou devina quelque chose.

--Est-ce que votre homme en _était_? lui demanda-t-il.

--Oui.

--Diable! comment _s'appelait-il_?

--Pierre Rosny, balbutia Françoise, épouvantée d'entendre ainsi parler

de son mari au passé.

--Pierre Rosny? Connais pas. Écoutez. Si vous voulez avoir des

nouvelles, le plus simple est de pousser jusqu'à Sèvres. Votre homme

est, ou tué, ou blessé, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon

a rudement _écopé_ aujourd'hui!

Le lieutenant s'éloignait, suivi de ses soldats vaincus. Et Françoise

demeurait immobile, sans voix, sans haleine. Elle était sur le point

de tomber. Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'éloigner,

traînant le pied, suant, soufflant, les fédérés qui revenaient du

combat suprême. Il lui semblait que chacun d'eux emportait avec lui un

morceau de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tué, blessé ou

prisonnier! Elle n'hésitait pas. Il fallait partir. De l'énergie? On

en trouve toujours quand on veut!

Elle allait à la recherche de son mari. Sans doute, elle claquait des

dents, elle frissonnait, et les forces lui faisaient défaut. Mais elle

ne tomberait pas. Elle ne voulait pas, non, elle ne voulait pas!

Inutile à présent de s'inquiéter de Jacques, hors de danger, et

surveillé par Aurélie. Elle marchait vite. En chemin, elle s'arrêtait

à peine dix minutes, pour manger un peu. Et elle recommençait sans se

lasser, sans se décourager. Le temps coulait. Il était à peu près six

heures du soir; et à huit, il ferait nuit. L'étape était longue; et

cependant Françoise ne sentait pas la fatigue. Une surexcitation

nerveuse, très intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant

dansaient dans son cerveau affolé.

Tué, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours cruelle. Elle a

quelquefois des sourires. Après tant de mois de dures épreuves, le

destin lui devait bien un peu de bonne chance. Non, Pierre n'était pas

tué. Blessé, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle. Est-ce

que Jacques n'avait pas guéri d'une balle au travers du corps? Mais

l'espérance est envahissante, et à mesure qu'elle marchait, Françoise

construisait dans sa pensée le roman de sa vie future. Après avoir

souhaité beaucoup, elle souhaitait encore davantage. Elle se refusait

à admettre même que Pierre pût être blessé! Lui, l'élu de son cœur,

son mari, son amant, avec une balle dans la poitrine, avec une jambe

ou un bras de moins? Jamais! S'il ne revenait pas, c'est qu'il était

prisonnier! On racontait dans Paris que les soldats de Versailles

tuaient les prisonniers? Un mensonge! Elle ne voulait plus y croire.

D'ailleurs, Pierre disait le contraire. N'importe; c'est affreux tout

de même que d'être captif, enfermé dans une geôle sombre, farouche,

puante. Maintenant, elle n'admettait même plus la dernière hypothèse,

la plus favorable. Ni tué, ni blessé, ni prisonnier. Pierre avait,

sans doute, échappé au désastre. Il ne rentrait pas parce qu'il ne

pouvait pas rentrer. Il se cachait dans les bois de Sèvres ou de

Ville-d'Avray.

Elle arrivait à la Seine. Un cri d'horreur sortit de ses lèvres.

Oh! la guerre civile, hideux chaos, œuvre d'une colère maudite! Des

soldats de ligne, des gardes nationaux, des chasseurs à pied, des

artilleurs apparaissaient pêle-mêle sur la berge, sur les talus, sur

la route, le visage convulsé, les bras en croix ou repliés le long du

corps, couchés sur le dos ou étalés sur le ventre, lugubrement et

fraternellement étendus les uns à côté des autres. Pourquoi

s'étaient-ils entre-tués, ces êtres humains que la mort réunissait

ainsi dans le repos du même sommeil? La vie en avait fait des ennemis:

et leurs cadavres réconciliés se touchaient sans dégoût et sans haine.

Des chevaux du train d'artillerie gisaient dans la boue, les jambes

raides, dessinant leur charpente maigre sous la peau collée. A droite

et à gauche, des mares de sang en plaques noirâtres; partout la mort,

hideuse, saisissante, brutale. Çà et là, des fusils abandonnés, des

sabres tordus, des cartouchières crevées, des képis boueux. D'un côté,

la Seine, qui coulait brune, mélancolique, indifférente, poussant un

vagissement monotone; de l'autre, les maisons éventrées par les obus,

dépouillées de leur toiture, vides, béantes. Dans les murs, des

meurtrières ouvraient leurs gueules sinistres. On voyait encore des

hommes penchés aux fenêtres, immobiles, semblables à des statues. Une

balle les avait atteints à leur poste de combat, et ils restaient

appuyés à la muraille qui soutenait leurs corps glacés.

La nuit commençait à s'épandre, jetant son voile indigné sur toutes

ces hideurs. Et Françoise errait au milieu de ce carnage, seule,

livide, les yeux remplis d'épouvante, contemplant pour la première

fois l'infamie des guerres civiles.

Non, jusqu'à ce jour, elle ne la comprenait pas! La robuste fille du

peuple, nourrie dans la haine des riches, croyait qu'on avait le droit

de prendre le fusil pour livrer la grande bataille du pauvre et du

déshérité. Cette pensée n'évoquait pour elle que l'histoire légendaire

des rouges barricades de Juillet ou de Février. Elle entendait dans sa

mémoire les cris des glorieux va-nu-pieds en blouse, renversant le

trône de Charles X; et le tocsin des églises, sonnant le retour du

drapeau tricolore; et les refrains de Béranger, qui chantaient encore

à son oreille le triomphe des vainqueurs. Tout cela restait pour elle,

jusqu'à présent, comme une épopée vague, ou des figurants de théâtre

représentent les combattants, et où tout se termine au cinquième acte

par une apothéose!

Elle la voyait maintenant, la guerre civile, et elle frissonnait de

terreur! C'était ça. C'étaient ces cadavres d'hommes et de bêtes, ces

désastres, ces ruines, ces abandons, ces catastrophes. Collée contre

un mur, elle sentait confusément des idées nouvelles germer dans son

cerveau. Toute son espérance d'épouse s'écroulait épouvantablement.

Elle demandait une seule chose, maintenant: que Pierre eût échappé à

ce massacre!

Vivant! vivant! qu'il fût vivant! Infirme ou captif, ou les jambes

coupées, mais vivant! Qu'elle pût encore baiser son front, baiser ses

lèvres, entendre sa voix, sourire à son regard! Elle fuyait dans la

nuit, emportant avec elle, dans sa course, le ressouvenir du hideux

spectacle, frissonnant à la pensée qu'elle reconnaîtrait peut-être son

Pierre au milieu de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il fût

vivant! Elle ne souhaitait plus que cela! Comme le cœur est

ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insensés désirs! L'obscurité

grandissante l'empêchait de poursuivre sa lugubre recherche. Elle

arrivait sur un pont. Et elle n'osait pas s'arracher au sinistre champ

de bataille. Il lui semblait que quelque chose d'elle-même restait

là-bas, parmi ces corps couchés. La malheureuse! Toute sa croyance

s'émiettait. Elle continuait sa route pour faire son devoir jusqu'au

bout; parce qu'elle devait compte à son fils de la tâche accomplie.

Mais il lui semblait impossible que Pierre fût sorti vivant de cette

effroyable boucherie!

A l'entrée du pont, une petite maison de garde, vide. Elle s'affala

contre la porte. Machinalement, elle croisa les mains, et pria. La

prière naïve, éplorée et sincère de l'enfant du peuple, qui ne croit

pas que tout est fini quand c'est fini, et qui demande quelque chose

de meilleur à quelqu'un de plus grand.

Enfin, pour la dixième fois, elle reprit courage. Toujours poursuivie

par son désir d'avoir des nouvelles, elle traversa le pont. Tout le

monde n'avait pas fui ce pays dévasté. Chez certains êtres, la crainte

du pillage domine la crainte de la mort. Deux ou trois maisons étaient

encore occupées. Un brave homme, un de ces propriétaires tenaces qui

aiment leurs murailles mieux que leur chair, restait immobile à la

croisée. Une lumière brillait derrière lui dans la chambre, et sa

figure triste apparaissait dans l'encadrement gris de la fenêtre.

Soudain, il aperçut cette femme qui venait à lui.

--Est-ce que vous savez où a eu lieu la bataille? demanda-t-elle.

L'homme, étendant la main, fit un grand geste découragé dans l'espace.

--Par ici, et par là, tenez! Ce matin, quand j'ai vu arriver les

soldats, je suis reparti pour Versailles. Seigneur Dieu! je ne croyais

pas retrouver ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un?

--Mon mari, balbutia-t-elle.

--Il est de la Commune?

--Oui.

--Je ne sais pas grand'chose. Cependant, un officier de ligne m'a

raconté que les Parisiens perdaient relativement peu de monde. Il

paraît qu'on a fait beaucoup, mais beaucoup de prisonniers. A votre

place, moi, j'irais à Versailles. Là-bas, vous êtes sûre de recueillir

un renseignement sûr.

--Merci, Monsieur.

La malheureuse reprenait sa route, cette route interminable, ce chemin

de croix qui n'en finissait plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non.

Blessé ou prisonnier, Pierre serait à Versailles. Mais elle se

traînait maintenant comme un oiseau dont l'aile est fracassée. La foi

ne la soutenait plus. Une courbature morale aggravait sa lassitude

physique. Il lui fallut trois heures pour achever le voyage. Et quel

voyage, mon Dieu! pour une femme harassée, n'ayant plus de jambes,

n'ayant plus d'énergie. Elle s'arrêtait, défaillante; elle soufflait

un peu, puis elle recommençait. Ça ne finirait donc jamais? Elle

n'arriverait donc pas? Eh bien, non. Le découragement ne triompherait

pas de sa volonté. Il fallait qu'elle touchât à son but, dût-elle en

mourir. Elle le devait à son mari et à son fils, ces deux êtres

qu'elle adorait. Comment! elle disait souvent qu'elle donnerait sa vie

pour eux, et elle faiblirait dans l'accomplissement de sa tâche

sacrée? Elle tendit ses nerfs dans un effort suprême; et tout ce qu'il

y a de force de résistance chez une créature humaine, se réveilla chez

cette femme robuste.

Versailles, en mai 1871, offrait aux psychologues un spectacle étrange

et pittoresque. Le conte de la _Belle au bois dormant_ se transportait

subitement dans la réalité cruelle. La cité de Louis XIV s'éveillait

tout à coup de son sommeil séculaire et se déguisait en cité

contemporaine. Les députés, les curieux, les diplomates, les

journalistes, les patriotes et les indifférents, s'y précipitaient les

uns après les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-là pour savoir,

quelques-uns pour recevoir. Un Coblentz en miniature. Mais un Coblentz

où la raison dominait, parce que tout le monde s'y mettait d'accord

pour sauver le pays menacé. La ville paisible prenait les allures

d'un petit Paris. On se couchait tard; on rencontrait par les rues des

promeneurs peu pressés de regagner l'étroit et incommode logis où

l'affluence des réfugiés les entassait. Dans les cafés, ouverts très

tard, regorgeant de monde, on bavardait, on maudissait la guerre

civile; et les bruits les plus invraisemblables trouvaient toujours

des crédules prêts à les accepter.

Françoise allait à travers les rues, à travers les places publiques, à

travers les avenues, regardant, écoutant, ne comprenant pas ce qu'on

disait. Elle s'arrêtait devant les cafés, espérant entendre un mot, un

seul, qui fixerait son destin. La créature humaine est ainsi. Elle

s'imagine toujours que ses petites douleurs occupent la grande foule

égoïste. Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser à Pierre Rosny,

garde national obscur, perdu dans la tourbe des armées parisiennes?

Françoise n'y songeait pas. Il lui semblait que tous ces gens qui

parlaient devaient parler de Pierre; que les lèvres remuaient pour

prononcer le nom de Pierre. Elle n'osait aborder personne; elle

s'accotait contre un mur, l'œil fixe, attendant tout d'un hasard,

maintenant. Cependant, l'heure fuyait, les promeneurs se faisaient

plus rares; les cafés se fermaient lentement, les uns après les

autres. Françoise reprit le chemin de la place d'Armes, et

machinalement elle se laissa tomber sur un des bancs de l'avenue. La

nuit l'enveloppait; une nuit très calme. L'ombre dissimulait cette

malheureuse créature; et lentement, un sommeil profond s'emparait

d'elle. La tête à demi couverte par son châle, elle dormait, de ce

sommeil lourd de la bête épuisée chez qui l'esprit est vaincu par la

chair. Elle dormait, réparant ses forces, sans rêver, ne sentant pas

le froid qui la gagnait. Quelques heures de repos: heureusement,

quelques heures d'oubli! Jusqu'au petit matin, elle resta là,

immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux, ne sachant pas où elle se

trouvait; le souvenir aussi s'éveillait, le souvenir lancinant,

atroce. Peu à peu, la vie recommença, graduellement renouvelée; des

troupes de soldats passaient, des maraîchers des environs arrivaient,

conduisant leurs voitures cahotées. Françoise se leva, toute transie,

et fit quelques pas pour dégourdir ses jambes glacées. Elle toussait;

sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrêta tout à coup devant la

Préfecture. Un soldat sommeillait à demi au fond de sa guérite. Un

fils de paysan, blond, avec des taches de rousseur. Il rêvait au pays,

sans doute, à la ferme paternelle, aux bois paisiblement endormis dans

le silence de la plaine; peut-être à quelque belle fille qu'il avait

aimée jadis. Françoise lui mit la main sur le bras. Il fit un

mouvement brusque dans sa capote à longs poils.

--Hein? quoi? que voulez-vous?

--Je vous... je vous demande pardon, balbutia-t-elle.

Par bonheur, elle tombait sur un brave garçon.

--Qu'est-ce que vous voulez, ma bonne dame? répliqua-t-il, en baissant

un peu son capuchon.

--Je voulais vous prier de... de m'indiquer où est la prison?

L'officier du poste s'avançait et lui donnait tous les renseignements

nécessaires. On ne permettait pas aux factionnaires de parler sous les

armes. Elle trouverait la prison un peu plus loin, à droite, en

suivant l'avenue. Pas moyen de se tromper: un grand bâtiment gris avec

des fenêtres grillées. Et comme un artilleur passait, traînant la

jambe, l'officier lui cria:

--Eh! là-bas! conduisez donc la bourgeoise à la prison. Ça ne vous

dérangera pas beaucoup: elle ne sait pas, cette femme.

A une heure aussi matinale, les fonctionnaires sont rarement levés.

Comme le concierge lui disait cela d'une voix un peu grognon,

Françoise répliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste, on

n'était pas sûr: on allait voir. Le directeur de la prison, ancien

officier, homme correct, n'avait pas trop de ses journées pour

accomplir sa tâche. Chaque jour, on lui envoyait des fournées de

prisonniers. Son activité suffisait à peine à la besogne. Il était

levé et reçut Françoise tout de suite. Il jeta sur la jeune femme un

regard rapide, ému malgré lui par ce visage pâle, par ces yeux pleins

de terreur.

--Vous désirez, Madame?...

D'une voix tremblante, elle dit tout. Elle cherchait son mari: tué,

blessé ou prisonnier. Elle répétait toujours ces trois mots terribles.

Tué? elle commençait à croire que non. Prisonnier? elle allait le

savoir. Elle raconta son histoire navrante, et comment il ne devait

pas être là depuis plus de deux jours.

--Quel est le nom de votre mari, Madame?

--Pierre Rosny.

Le directeur prit un gros livre relié, à couverture verte, et

parcourut les pages.

--Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-être «au hangar».

Elle ne comprenait pas. Le directeur lui expliqua que la prison était

pleine, plus que pleine. Il en venait tant, de ces gardes nationaux,

qu'on saisissait à chaque rencontre! Ne sachant où les mettre, depuis

quelques jours, on les parquait dans un immense hangar, tout près de

la prison. Il allait la faire conduire afin qu'elle ne s'égarât pas.

Françoise remerciait vaguement, étonnée de trouver tant d'obligeance

et de bonté chez ces hommes qu'à Paris on leur dépeignait comme des

bourreaux. De nouveau, elle se retrouvait dehors, avec le gardien

chargé de la guider. Encore marcher, encore traîner ses pas errants!

Si, du moins, tant de fatigues aboutissaient, si elle devait sauver

Pierre! Elle longeait les murs de la prison, d'où sortaient des

plaintes vagues comme de longs soupirs. Elle s'éloignait à regret de

cette geôle sombre: elle eût été si heureuse maintenant que Pierre fût

enfermé là dedans! Après une course de dix minutes, le gardien lui

dit:

--Voilà, Madame.

Et faisant un salut vague, il la laissa toute seule. Elle s'arrêtait

devant une espèce de cantonnement, entouré d'un gros détachement de

chasseurs à pied qui restaient là, le fusil armé, pendant que les

officiers veillaient, le revolver au poing. La prison trop pleine ne

pouvait plus loger tous les captifs, et on les enfermait là comme des

bêtes fauves. Il fallait reconnaître Pierre dans cette foule. Il

faisait jour, à présent. Un jour gris, brouillé, dont les lueurs

troubles éclairaient mal. Elle cherchait, elle regardait.

Il y en avait de tous les âges: des enfants, des hommes faits, des

vieillards; tous hâves, harassés par la bataille, épuisés aussi par

l'angoisse qui les tenaillait. Quelques-uns, blessés légèrement,

gisaient dans un coin, sous un toit rapidement construit, que

soutenaient des poutres équarries à la hâte; les autres demeuraient

immobiles, ne bougeant pas, comme s'ils craignaient les mauvais

traitements ou les coups. Presque tous semblaient se méfier de leurs

gardiens. C'est qu'une légende terrible se colportait dans Paris; une

légende calomniatrice qui accusait les soldats et les officiers de

violences et de cruautés. Les gens de l'Hôtel de ville voulaient

mettre le feu au ventre de leurs hommes. La plupart de ces ambitieux,

devenus soudain tribuns du peuple, assuraient qu'à Versailles, on ne

faisait pas de prisonniers. On tuait tout; si par hasard on gardait

quelques vaincus, c'était pour les torturer. Quelques journaux

ignobles de la capitale inventaient d'infâmes histoires sur les

traitements réservés à ces captifs. Quand, plus tard, l'historien,

calme, réunissant les documents de ce temps-là, voudra peser les

crimes des uns et des autres, il se demandera si les mensonges de ceux

qui gouvernaient n'excusent pas à demi la folie de ceux qui se

laissaient conduire.

Aussi, parmi tous ces prisonniers, quelques-uns aimaient mieux en

finir tout de suite. Deux ou trois des plus enragés rêvaient une

tentative d'évasion, ou une insulte brutale à leur gardien; enfin,

quelque chose qui amenât un dénouement rapide. Françoise les

contemplait, épouvantée. Pierre, retenu là ou ailleurs, endurait

toutes ces misères. Elle lisait tant de souffrance sur les visages

décharnés de ces malheureux! Lui aussi avait faim, avait soif; lui

aussi gisait étendu sur la terre, le visage convulsé. Elle ne pouvait

pas détourner ses yeux hagards du hideux spectacle étalé devant elle!

Malgré son angoisse, elle les examinait un à un, cherchant à

reconnaître celui qu'elle adorait. Un officier de chasseurs s'approcha

de Françoise, lui demandant poliment ce qu'elle désirait. Elle

répliqua qu'elle croyait son mari prisonnier; le directeur de la

prison, après l'avoir reçue, l'avait fait conduire «au hangar», pour

qu'elle pût s'informer. L'officier dit que c'était fort simple. Il

possédait la liste de tous ceux qui se trouvaient là. Il la conduisit

dans un petit bureau placé dans la maison voisine. Nombreuses, ces

pages où s'entassaient les noms de tous ces captifs. Celui de Pierre

Rosny ne s'y lisait point. L'officier, un adolescent, se sentait ému.

Il s'intéressait malgré lui à cette pauvre femme.

--C'est votre mari que vous cherchez?

--Oui, Monsieur.

--Vous ne l'avez pas trouvé à la prison; il n'est pas ici non plus.

Vous pouvez espérer encore.

Espérer! Elle en était lasse. La vue de tous ces hommes, dont le

visage suait la douleur, l'angoissait. Elle restait comme clouée sur

le sol. Tout à coup, un jeune homme se leva, un garçon d'une vingtaine

d'années. C'était un des blessés. Une baïonnette avait troué son

épaule, et l'on voyait une large tache rouge à travers la toile qui

enveloppait la plaie. Il paraissait souffrir beaucoup. Le visage

blanc, les lèvres tuméfiées, les yeux brûlés de fièvre, il promenait

sur les soldats ses regards chargés de haine. Soudain, il s'appuya

contre une poutre et, faisant un geste de défi, il se mit à chanter un

hymne féroce, au refrain hideux, qui suintait la haine et le sang:

La Commune, dans les batailles,

O drapeau rouge de Paris,

Rit des crapules de Versailles,

Enveloppée entre tes plis!

Que le feu flambe ou le sang coule,

Qu'importe à qui n'a feu ni lieu?

Vive la Commune! qui soûle

Ses braves b... de vin bleu!

Tous les prisonniers avaient tressailli. Un long murmure frissonnait

dans les groupes. Un sergent se détacha de l'escouade, et s'approchant

du chanteur:

--Te tairas-tu, blanc-bec?

Le «blanc-bec» sourit: il souffrait trop; il voulait que son martyre

eût une fin. Alors, haussant la voix, avec un accent plus farouche

encore:

Ta couleur, ô rouge bannière,

C'est la couleur du sang vermeil!

C'est celle du feu, quand t'éclaire

Un rayon d'or du grand soleil!

Quand le maudit Badinguet croûle,

Quand tout passe, roi, pape ou Dieu,

Vive la Commune qui soûle

Ses braves b... de vin bleu!

Tous les prisonniers étaient debout. Cette _Marseillaise_ de la

populace les enflammait. Le sergent prit le jeune homme par l'épaule

et le secoua si violemment que le blessé jeta un cri de douleur.

--Tu joues un jeu à te faire casser la gueule! cria-t-il.

De nouveau le captif ne répliqua rien. Ses yeux hautains regardèrent

encore le groupe remuant de ses compagnons de misère. On lisait sa

pensée sur son visage résolu. Il ferait tout pour exaspérer ses

gardiens. D'une voix ardente, où vibraient la rage et la fureur, il

commença le troisième couplet:

Autour de toi, drapeau-symbole,

Nous irons tous au cabaret,

Danser bientôt la carmagnole

Sur la carcasse à Foutriquet!

Malgré Vinoy, malgré la foule

Des roussins qu'il faut f..... au feu,

Vive la Commune qui soûle

Ses braves b... de vin bleu!

Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe à deux chasseurs et

vint droit au jeune homme. On allait l'empoigner et le jeter au

cachot. Il ne bougeait plus, et regardait son ennemi en face, d'un air

qui voulait dire: «Enfin!» Il recula de deux pas, et violemment, il

souffleta le sergent. Celui-ci tira son revolver et fit feu. Le jeune

homme roula sur le sol, la cervelle éparse. Un long cri sortit de la

foule des prisonniers, pendant que Françoise s'enfuyait, affolée.

Ah! elle comprenait maintenant que tout était bien fini pour Pierre!

Lui aussi ne résisterait pas à cet âpre besoin de défier ses ennemis;

lui aussi leur jetterait à la face un dernier anathème dans un cri de

rage; lui aussi meurtrirait son gardien pour en être frappé; lui aussi

roulerait sur le sol, la tête fracassée!

Françoise courait maintenant sur la route de Paris, fuyant droit

devant elle, n'osant pas regarder en arrière, comme si un infernal

démon l'eût poursuivie. Il lui semblait que les pâles légions du

Désespoir chevauchaient à son côté, et qu'elle ne pourrait leur

échapper jamais, jamais! Elle ne s'arrêta que lorsque ses forces

furent à bout. Alors, elle s'assit sur le rebord du chemin, la

poitrine oppressée, n'y voyant plus clair. Un voile de sang descendait

devant ses yeux.

L'impérieux besoin de la mort dominait cette malheureuse. La mort!

Elle n'avait même pas le droit de l'espérer. Elle se rappelait son

Jacques, blessé, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point se

passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprême de Pierre Rosny:

«S'il m'arrivait malheur, jure-moi que tu en ferais un homme!» Non,

elle ne pouvait pas, elle ne devait pas mourir. Son devoir la

condamnait à vivre. Si Pierre était tué, en effet, il fallait qu'elle

accomplît le suprême désir de son mari. Il fallait qu'elle vécût pour

lutter, pour travailler, pour faire du fils de l'ouvrier un artiste

illustre. La mère se retrouvait vaillante et soutenait l'épouse

désespérée. Sans cela, elle se serait couchée le long du fossé, pour

attendre la mort. Mais ainsi que le marin qui, au milieu d'une nuit

d'orage va devant lui les yeux fixés sur les étoiles, elle voyait

reluire aussi son étoile, là-bas, bien loin: un enfant qui dormait

dans son lit tout blanc. Elle voulut se mettre debout: elle ne pouvait

pas. Ses jambes ne la soutenaient plus. Une grande maison, un château,

se dressait devant elle. Elle y demanderait un secours, un morceau de

pain. Elle essaya de traverser la route. Mais tout à fait épuisée,

elle roula dans un saut de loup qui longeait un parc immense.

Mademoiselle de Bressier · 第 11 / 32 题