--Mon avis est bien simple, mon cher Borel. Vous avez soigné ce
garçon-là comme si vous étiez Hippocrate lui-même. Votre ami Jacques
est devenu aussi le mien. La semaine prochaine, il pourra commencer à
se lever; un tout petit peu d'abord, pour s'habituer à l'air, à
l'exercice. Dans quinze jours, je l'emmènerai à la campagne. Vous
voulez bien me confier votre fils, monsieur Rosny? Et vous aussi,
Madame?
Pierre, dans sa reconnaissance, eût embrassé cet homme, qui faisait
tant de bien avec si peu de phrases. Françoise ne disait rien: elle
pleurait. Jacques et M. Borel se regardaient en souriant; et M.
Grandier sentait son cœur battre délicieusement en présence de la
joie qu'il apportait dans cet humble logis d'ouvriers. Rien n'est plus
grand que le génie uni à la bonté.
--Maintenant, poursuivit M. Grandier, après avoir vu la plaie du
blessé, je veux voir les essais de l'artiste. Car il paraît que vous
êtes ambitieux, mon garçon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune
Bara: vous voulez aussi recommencer Michel-Ange!
--Oh! Monsieur! murmura Jacques, souriant de plaisir.
M. Grandier suivait Françoise, qui le conduisait dans une petite
pièce, attenante à la chambre à coucher. Jacques s'en servait en guise
d'atelier. Là, gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise
séchés, des bas-reliefs non finis, des médaillons commencés: ébauches
presque informes, mais pleines de vie et de mouvement. L'illustre
médecin s'étonnait à présent devant les essais de l'artiste, comme
tout à l'heure devant l'héroïsme de l'enfant. Le savant sentait en
cette argile grossière les beautés mystérieuses du marbre qui
palpiterait un jour sous la main d'un ouvrier sublime. Il voyait
étinceler la flamme du génie; cette flamme inconnue qui brille
doucement, avant que le labeur, l'étude, la réflexion la fassent
rayonner dans tout son éclat.
--Travaillez, mon ami, dit-il en rentrant dans la chambre, travaillez,
et vous serez un grand artiste; je vous le promets. Embrassez-moi!
Jacques souriait plus ouvertement. Son visage blanc s'illuminait. Il
lui était doux qu'on louât son courage: plus doux encore qu'on louât
ses œuvres. Après l'avoir embrassé, M. Grandier ajouta:
--Je viendrai vous revoir. Mais, auparavant, vous aurez eu de mes
nouvelles.
--Quelles nouvelles? demandait Jacques, curieux.
--C'est mon secret! Au revoir, monsieur Rosny; Madame, je vous
présente mes respects. Vous sortez avec moi, Borel: j'ai besoin de
vous parler.
Et arrivés sur le palier humide:
--Ce Rosny est un brave homme. Empêchez-le donc de se compromettre
davantage dans la Commune. Vous devez avoir de l'influence sur lui?
--Aucune. Je ne pourrais pas plus empêcher le père de se battre contre
nos amis de Versailles, qu'on n'a pu empêcher le fils de se battre
contre nos ennemis les Allemands. Une famille d'entêtés!
--Ce petit Jacques est adorable...
--N'est-ce pas? Aussi j'ai pensé que vous en parleriez au Président...
Pardon, à votre grand ami.
--Je songeais à cela, tout à l'heure. Justement, je dîne à Versailles
ce soir. Je raconterai l'histoire, et je réponds du succès. Au revoir,
mon cher Borel. Je vous remercie de m'avoir amené ici.
--Au revoir, mon cher maître.
L'illustre médecin descendait l'escalier, tout rêveur. Il pensait à
ces caprices du destin qui va chercher un fils d'ouvrier, dans un
quartier obscur, pour faire peut-être de lui un glorieux artiste.
Cependant, M. Borel rentrait dans la chambre.
--Eh bien, vous êtes contents tous les trois?
--Oh! oui, bien contents, s'écria Jacques.
Françoise serrait silencieusement la main du docteur.
--Alors, je peux m'en aller tranquille? demanda Pierre.
--Que le diable vous emporte!
--Docteur...
Le médecin haussait les épaules.
--Mon maître me disait tout à l'heure de vous faire de la morale. A
quoi bon? On ne fait pas de la morale aux mulets! Je vous ai déjà
répété vingt fois la même antienne. C'est enrageant de voir un brave
homme tel que vous risquer sa peau dans cette aventure sanglante. J'ai
mon franc parler, moi, vous savez! Comme si vous ne feriez pas mieux
de lâcher tous ces gens-là... Il vous en cuira, Rosny, c'est moi qui
vous le prédis. Si vous échappez à la bataille, vous n'échapperez pas
à la défaite. Et ce sera terrible, allez! Oh! je parle dans le désert,
je sais bien. Je vous connais tous les trois: vous écoutez poliment
les conseils qu'on vous donne, et vous n'en faites qu'à votre tête.
--Mais le devoir, docteur...
--Le devoir, c'est de travailler pour votre femme, et de soigner votre
enfant. Il ne m'écoute plus. Ah! l'entêté! A demain, mon ami Jacques.
--A demain, monsieur Borel.
Pierre accompagna le médecin sur le palier. Il rentrait bientôt. Le
mari et la femme se retrouvaient seuls. Françoise restait toute
songeuse. Les paroles du docteur sonnaient lugubrement à son oreille.
Elle prit un livre sur la cheminée et le tendit à Jacques.
--Tiens, mon chéri. C'est le livre que Mlle Aurélie a apporté pour
toi, pendant que tu dormais. Je vais cinq minutes dans ma chambre avec
ton père.
--Merci, maman.
Et quand Françoise eut emmené son mari dans la pièce voisine.
--M. Borel a peut-être raison, dit-elle de sa voix brève et nerveuse.
Pourquoi retournes-tu te battre?
--Françoise...
--Oh! je n'essaierai pas de t'en empêcher. Tu prétends que c'est ton
devoir. Et tu sais, je suis une vaillante. Toutes ces craintes du
docteur, il y a longtemps que je les partage. Si ce n'était encore que
les balles et les obus, eh bien, on leur échappe. Mais après!...
Elle frissonnait. L'énergie de son regard s'éteignait lentement sous
l'effort d'une pensée cachée.
--Calme-toi, mon amie.
--Oh! je suis calme. Mais il a raison, vois-tu. Chez eux comme chez
nous, on est féroce. Ce n'est plus la guerre, tout ça. Il paraît qu'à
Versailles on tue les prisonniers. Et nous en faisons autant. Oh! pas
toi! Tu es bon, toi; c'est tout naturel, puisque tu es brave. Mais si
on te fusillait!
Pierre la prenait dans ses bras et l'étreignait longuement.
Maintenant, il riait, pour chasser les idées funèbres qui hantaient le
cerveau de Françoise.
--Où diable as-tu donc la tête! reprit-il gaiement. Voyons, voyons,
est-ce que tu vas t'effrayer comme une femmelette? D'abord, on ne tue
pas les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'épouvanter,
comme cela, sans raison. C'est appeler la mauvaise chance que de tant
la redouter. Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu'à présent?
J'ai échappé à tout! Pourquoi n'en serait-il pas toujours ainsi? Nous
retrouverons le bon temps, va, et notre vie heureuse d'autrefois. On
ne me tuera pas, on ne me fusillera pas. Au contraire, je reviendrai
bien vivant, et nous irons nous installer tous les trois dans un grand
quartier, plein de soleil.
D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Françoise retrouvait sa
confiance. Cette fois, elle restait sombre.
--Qu'est-ce que tu as, voyons? dit-il tendrement.
--J'ai... j'ai peur.
--Toi, si courageuse de coutume?
--Je n'ai pas de courage, aujourd'hui. Je ne sais pas pourquoi... Mais
je frissonne en te voyant partir. C'est absurde. On ne devrait pas
être comme ça. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon est en
marche déjà. Plus tu attendras, plus tu auras de chemin à faire pour
le rejoindre.
Cependant Pierre prenait son fusil dans un coin, il attachait son
sabre, il inspectait sa musette. Françoise redevenait énergique pour
sourire au moment des adieux à cet homme qu'elle adorait.
--As-tu bien tout ce qu'il te faut? demanda-t-elle. Montre-moi ta
gourde. Bon: elle est pleine. Emporte le gros châle brun: les nuits
sont encore fraîches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop. Va...
va...
--Quel cœur tu as!
--Le cœur que tu m'as fait. Il est facile à une femme d'être une
bonne compagne et une bonne mère, quand elle aime et quand elle est
aimée.
Ils rentraient dans la chambre du petit blessé. Jacques s'était
rendormi. Au moment de franchir la porte, l'ouvrier s'arrêtait une
dernière fois. Il embrassait encore, ardemment, tendrement, cette
superbe et vaillante créature qui lui donnait tous les trésors de son
cœur et de sa beauté. Puis, tourné vers le lit, il envoyait un baiser
à Jacques, n'osant pas s'approcher de son fils, craignant de troubler
son sommeil.
--Embrasse-le aussi, dit tout bas Françoise attendrie. Il est si
faible le pauvre petit! Ce n'est pas ton baiser qui l'éveillera...
Alors, cet homme rude et brave marchait sur la pointe des pieds, se
faisant petit, discret, pour son cher malade. Jacques dormait, comme à
l'arrivée du docteur Borel et de M. Grandier, souriant à quelque songe
délicieux, avec le calme bien-être des convalescents. Son fin visage,
légèrement ombré par ses cheveux blonds, disparaissait à demi dans les
blancheurs de l'oreiller. Pierre contemplait sa femme et son fils: les
deux seules tendresses de sa vie. Il les quittait pour ne les revoir
jamais, peut-être. Et maintenant, les sinistres pressentiments de
Françoise l'envahissaient, hantant son cerveau, troublant son esprit.
Il se répétait tout bas les sages conseils de M. Borel. S'il se
trompait, après tout? Si son devoir ne lui commandait pas d'aller se
battre? Si les gens de Paris avaient tort, et raison ceux de
Versailles? Toutes les hésitations qui torturent le cœur d'un honnête
homme remuaient en lui. Où était le devoir? Dans sa famille, ou sur
le champ de bataille? Il chassait vite ces idées. Est-ce qu'il ne le
connaissait pas, son devoir? Et depuis quand reculait-il au moment de
l'accomplir? Il ne pouvait pas être dans l'erreur, depuis tant de
semaines que sa conscience l'approuvait.
Doucement, il se penchait vers l'oreiller, et embrassait Jacques sur
le front. Puis, s'éloignant du lit, sur la pointe des pieds, il
faisait signe à Françoise de le suivre.
--S'il m'arrivait malheur, murmura-t-il d'une voix altérée, jure-moi
que tu en ferais un homme.
--Ah! je te le jure!
Et comme s'il craignait de ne pouvoir résister à la lâcheté de sa
tendresse, Pierre se précipita au dehors.