C’était son premier voyage, et quoique ce ne fût qu’un vapeur marchand
de deux mille cinq cents tonnes, c’était bien le plus parfait de son
type, le résultat de quarante années d’essais et de perfectionnements en
fait de coque et de machine. Ses constructeurs comme son armateur en
faisaient autant de cas que si c’eût été la _Lucania_[35]. N’importe qui
peut construire un hôtel flottant capable de couvrir les frais, à
condition de consacrer assez d’argent au salon, et de faire payer les
salles de bain particulières, les appartements complets, et autres
choses semblables. Mais, en ce temps de fret à bas prix et de
concurrence, il n’est pas un centimètre carré d’un cargo-boat, qui ne
doive être construit en vue de l’économie, de la grande capacité de cale
et d’une certaine moyenne de vitesse. Ce bateau avait peut-être deux
cent quarante pieds de long sur trente-deux de large, et était agencé de
telle sorte qu’il pouvait au besoin transporter du gros bétail sur le
pont et des moutons dans le spardeck; mais son triomphe, c’était le
montant du chargement qu’il pouvait emmagasiner dans ses cales. Son
armateur--le chef d’une maison écossaise des plus connues--s’en vint
avec lui du nord où on l’avait lancé, baptisé et armé, à Liverpool où il
devait recevoir un chargement à destination de New-York; et la fille de
cet armateur, Miss Frazier, allait et venait sur les ponts immaculés,
admirant la peinture et les cuivres, et les treuils brevetés, et surtout
la proue puissante et droite, au-dessus de laquelle elle avait brisé une
bouteille de champagne lorsqu’elle le nomma la _Dimbula_. C’était par un
bel après-midi de septembre, et le navire dans tout le luisant du
neuf--il était peint couleur de plomb avec une cheminée rouge--avait en
vérité fort belle apparence. Son pavillon d’armement flottait au vent,
et de temps à autre son sifflet répondait aux bateaux amis, lesquels
bateaux s’apercevant qu’il était nouveau venu aux Mers Grandes et
Petites, tenaient à lui faire bon accueil.
[35] _Lucania_, un des plus grands transatlantiques anglais.
--Et maintenant, dit d’un ton ravi Miss Frazier au capitaine, c’est un
vrai navire, n’est-ce pas? Il semble que ce soit l’autre jour que papa
en faisait la commande, et maintenant... maintenant... n’est-ce pas une
merveille!
La jeune fille était fière de la maison, et parlait comme si elle en eût
été l’associé commanditaire.
--Oh, il n’est pas si mal, répliqua sur un ton de réserve le capitaine,
mais je dis que ce n’est pas le baptême qui fait le navire. Tel qu’il
est là, Miss Frazier, si vous me suivez, il est tout en cornières,
rivets et tôles mis sous la forme de navire. Ce qu’il lui faut encore,
c’est s’y retrouver.
--Je croyais avoir entendu dire à papa qu’il était exceptionnellement
bien conditionné.
--Oui, il l’est, repartit le capitaine. Mais voici ce qui arrive avec
les navires, Miss Frazier. Pour celui-ci, par exemple, il n’y manque
rien, mais ses différentes parties n’ont pas encore appris à travailler
ensemble. Elles n’en ont pas eu l’occasion.
--Les machines marchent merveilleusement. Je les entends d’ici.
--Oui, c’est vrai. Mais il n’y a pas que les machines dans un navire. Il
n’est pas, vous saurez, un pouce de celui-ci, qui ne doive recevoir
l’encouragement du voisin, pour donner du liant au navire, comme nous
disons en termes du métier.
--Et que ferez-vous pour cela? demanda la jeune fille.
--Nous ne pouvons rien faire de plus que de le mettre en marche, de le
gouverner, et ainsi de suite; mais si nous avons du gros temps pour
notre premier voyage--ce qui est probable--il apprendra le reste tout
seul! Car un navire, remarquez-le bien, Miss Frazier, n’est nullement un
corps rigide fermé aux deux bouts. C’est un ensemble extraordinairement
complexe d’efforts variés et en conflit; ce sont toutes sortes de
tissus, si l’on peut dire, qui doivent se faire des concessions
mutuelles suivant le degré d’élasticité du navire.