Des amandes et des raisins, sahib? Du raisin de Caboul? Ou peut-être un
poney des plus beaux si seulement le sahib veut bien venir avec moi? Il
a un mètre quarante au garrot, joue le polo, s’attelle à la charrette,
porte une dame, et--par le Saint Kurshed et les Bienheureux Imams, c’est
le sahib en personne! Mon cœur est gonflé et mon œil satisfait.
Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue! Telle l’eau fraîche au lit
du Tirah, telle la vue d’un ami en un lieu éloigné. Et que faites-vous,
vous, dans ce maudit pays? Au sud du Delhi, sahib, vous savez le
proverbe--«Rats les hommes, catins les femmes.» Comment, c’est sur un
ordre? Oh, alors! Un ordre est un ordre jusqu’à ce qu’on soit assez fort
pour désobéir. O mon frère, ô mon ami, nous nous sommes rencontrés en
une heure propice! Tout va-t-il bien dans le cœur, le corps et la
maison? Jour heureux que celui où tous deux nous nous retrouvons!
Je vais avec vous? Grande est votre faveur. Y aura-t-il place pour les
piquets dans le compound? J’ai trois chevaux, les charges et le
palefrenier. De plus, souvenez-vous que la police d’ici me tient pour un
voleur de chevaux. Qu’est-ce qu’ils y connaissent aux voleurs de
chevaux, ces bâtards des Lowlands? Vous rappelez-vous le temps où
Kamal--le vagabond qu’il était--menait tapage aux portes de Jumrud, et
où il souleva les chevaux du colonel tous dans une nuit? Kamal est mort
maintenant, mais son neveu a repris l’affaire en main, et ce n’en est
pas fini, qu’il se trouve encore des manquants parmi les chevaux, si les
recrues de l’autre côté de la passe de Khaiber n’y veillent.
La paix de Dieu et la faveur de son Prophète soient sur cette maison-ci
et tout ce qu’il y a dedans! Shafiz-ullah, attache la jument pommelée
sous l’arbre et tire de l’eau. Les chevaux peuvent rester au soleil,
mais replie-leur les feutres sur les reins. Non, mon ami, inutile de les
regarder. Ils sont destinés à être vendus à ces idiots d’officiers qui
connaissent si bien le cheval. La jument est pleine à mettre bas; le
gris est un informe démon; et l’isabelle... mais vous connaissez le truc
de la cheville dans le sabot. Dès qu’ils seront vendus je retourne à
Pubbi, ou, peut-être bien, dans la vallée de Peshawer.
O ami de mon cœur, que c’est bon de vous revoir! J’ai passé ma journée à
faire des courbettes et à mentir aux sahibs officiers par rapport à ces
chevaux, et j’ai soif de franc-parler. _Auggrh!_ C’est une excellente
chose que le tabac avant le repas. Allez de votre côté, car nous ne
sommes pas dans notre pays. Asseyez-vous dans la verandah, et moi je
vais étendre ici mon tapis. Mais il faut auparavant que je boive. _Au
nom de Dieu et pour le remercier, trois fois merci!_ Voici, certes, une
eau parfaite--aussi parfaite que l’eau de Sheoran lorsqu’elle arrive des
neiges.
Ils sont tous heureux et bien portants dans le nord--Khoda Bash et les
autres. Yar Khan est descendu du Kourdistan avec les chevaux--trois
douzaines seulement, dont une bonne moitié en poneys de bât--et il a
déclaré en plein sérail de Kashmir que vous devriez, vous autres
Anglais, envoyer des canons faire sauter l’amir en enfer. Il y a, en ce
moment, _quinze_ péages sur la route de Kaboul; et à Dakka, lorsqu’il se
croyait hors d’affaire, Yar Khan s’est vu dépouillé de tous ses étalons
du Balkh par le gouverneur! C’est criant d’injustice, et Yar Khan est
fou de rage. Pour ce qui est des autres, Mahbub Ali est encore à Pubbi,
en train d’écrire Dieu sait quoi. Tugluq Khan est en prison pour
l’affaire du poste de police de Kohat. Faiz Beg est descendu
d’Ismail-ki-Dhera avec une ceinture bokhariote pour toi, mon frère, à la
fin de l’année, mais personne ne savait où tu étais allé; il n’était pas
resté la moindre nouvelle. Les cousins ont pris un nouvel herbage près
de Pakpattan pour élever des mules destinées aux charrettes du
gouvernement, et il y a au bazar une histoire de prêtre. Oh, oh! Un
conte d’un salé! Écoute...
Sahib, pourquoi me demander cela? Si mes vêtements sont souillés, c’est
à cause de la poussière de la route. Si j’ai les yeux cernés, c’est à
cause de l’éclat du soleil. Si j’ai les pieds gonflés, c’est de les
avoir lavés dans des eaux amères; et si j’ai les joues creuses, c’est
parce que la nourriture, ici, est mauvaise. Au feu, votre argent! Je
n’en ai que faire. Je suis riche, et je vous prenais pour un ami; mais
vous êtes comme les autres--un sahib. Un homme est-il triste? Donnez-lui
de l’argent, disent les sahibs. Est-il déshonoré? Donnez-lui de
l’argent, disent les sahibs. A-t-il un affront à venger? Donnez-lui de
l’argent, disent les sahibs. Tels sont les sahibs, et tel es-tu,
toi--oui, toi.
Non, ne regardez pas les pieds de l’isabelle. Dommage que je ne vous aie
jamais appris à connaître les jambes d’un cheval? Boiteux? Soit. Eh
bien, quoi? Les routes sont dures. Et la jument aussi, est boiteuse?
Elle porte double fardeau, sahib.
Et maintenant, je vous en prie, laissez-moi partir. Grands sont la
faveur et l’honneur dont j’ai été l’objet de la part du sahib, et
gracieusement a-t-il montré sa croyance que les chevaux sont volés. Lui
plaira-t-il de m’envoyer à la thana[2]? D’appeler un balayeur pour me
faire emmener par un de ces lézards-là? Je suis l’ami du sahib. J’ai bu
de l’eau à l’ombre de sa maison et il m’a noirci la face. Reste-t-il
quelque chose à faire? Le sahib me donnera-t-il huit annas pour adoucir
l’injure et... compléter l’insulte?...
[2] Poste de police.
Pardonnez-moi, mon frère. Je ne savais--je ne sais pas en ce moment--ce
que je dis. Oui, je vous ai menti! Je me couvrirai la tête de
poussière--je ne suis qu’un Afridi! Les chevaux ont dû marcher, tout
boiteux qu’ils sont, depuis la vallée jusqu’ici, et j’ai les yeux
brouillés, et le corps me fait mal, à cause du manque de sommeil, et
j’ai le cœur desséché de chagrin et de honte. Mais, de même que ce fut
ma honte, de même, par le Dieu Dispensateur de la Justice--par
Allah-al-Mumit, ma vengeance sera mienne!
Ce n’est pas la première fois que nous causons le cœur à nu, et nos
doigts ont trempé dans le même plat, et tu as été pour moi comme un
frère. C’est pourquoi je te paie de mensonges et d’ingratitude... comme
un Pathan. Écoute, maintenant! Quand la douleur de l’âme passe de son
poids les forces de l’endurance, on arrive par la parole à l’alléger un
peu; en outre, l’esprit de l’homme sincère est comme un puits, et le
caillou de confession qu’on y laisse tomber, s’y enfonce et plus ne se
revoit. De la vallée je suis venu à pied, lieue par lieue, dans la
poitrine un feu pareil au feu de l’enfer. Et pourquoi? As-tu, alors, si
vite oublié nos coutumes, parmi ces gens d’ici qui vendent leurs femmes
et leurs filles pour de l’argent? Reviens avec moi dans le nord et sois
parmi des hommes une fois encore. Reviens, lorsque cette affaire sera
consommée et que je t’appellerai! La fleur des vergers de pêchers est
sur toute la vallée, et il n’est, ici, que poussière et grande puanteur.
Un vent plaisant souffle dans les mûriers, et les torrents sont
éclatants d’eau de neige, et les caravanes montent et les caravanes
descendent, et cent feux étincellent dans le boyau de la Passe, et le
piquet de tente répond au maillet, et le poney de charge hennit au poney
de charge à travers la fumée flottante du soir. Il fait bon maintenant
dans le nord. Reviens avec moi. Retournons aux nôtres! Viens!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
D’où mon chagrin? Lorsque l’homme s’arrache le cœur et morceau par
morceau le fait cuire à feu lent, est-ce pour rien autre qu’une femme?
Ne ris pas, ami à moi, car ton temps aussi viendra. C’était une femme
des Abazai, et je la pris en mariage pour arrêter la discorde entre
notre village et les gens de Ghor. Je ne suis plus jeune? La chaux a
touché ma barbe? C’est vrai. Je n’avais aucun besoin de me marier? Non,
mais je l’aimais. Que dit Rahman:--«En celui dont le cœur ouvre la porte
à l’Amour, il n’est que Folie _et rien autre_. D’un éclair de l’œil elle
t’a aveuglé, et des paupières et de la frange des paupières pris en
captivité sans rançon, _et rien autre_.» Te rappelles-tu cette chanson
durant que le mouton rôtissait au camp de Pindi, parmi les Uzbegs de
l’amir?
Les gens des Abazai sont des chiens, et leurs femmes, les servantes du
péché. Il y avait bien parmi les siens, à elle, un amoureux; mais, de
cela, son père ne me dit mot. Mon ami, maudissez pour moi dans vos
prières, comme je maudis chaque fois que je prie depuis le Fakr jusqu’à
l’Isha, le nom de Daoud Shah, des Abazai, dont la tête repose encore sur
le col, dont les mains sont encore aux poignets, qui a causé mon
déshonneur, qui a fait de mon nom un objet de risée parmi les femmes du
Petit Malikand.
Au bout de deux mois je me rendis en Hindoustan--à Chérat. Je ne restai
parti que douze jours; mais j’avais déclaré que je resterais quinze
jours absent. Ainsi fis-je pour l’éprouver, car il est écrit: «Ne te fie
pas à l’incapable.» En remontant seul la gorge à la chute du jour,
j’entendis une voix d’homme chanter à la porte de ma maison; et c’était
la voix de Daoud Shah, et la chanson qu’il chantait, c’était _Dray wara
yow dee_--les trois ne font qu’un. Ce fut comme si l’on m’eût glissé une
entrave autour du cœur et que tous les démons eussent tiré dessus pour
la serrer passé toute endurance. Je me coulai silencieusement jusqu’en
haut du chemin, mais la pluie avait mouillé la mèche de mon flingot, et
je ne pouvais tuer Daoud Shah de loin. De plus, j’avais dans l’idée de
tuer la femme aussi. De sorte qu’il continuait de chanter, assis à
l’extérieur de ma maison; et voilà que la femme ouvrit la porte, et
j’approchai, rampant sur le ventre parmi les rochers. Je n’avais sous la
main que mon couteau. Or, mon pied fit glisser une pierre, et tous deux
regardèrent en bas de la montagne, et lui, laissant là son flingot, fuit
ma colère, à cause qu’il avait peur pour la vie qui était en lui. Quant
à la femme, elle ne bougea que je ne fusse en face d’elle, lui criant:
«O femme, qu’est-ce donc que tu as fait?» Et elle, le cœur exempt de
crainte, bien qu’elle connût ma pensée, se prit à rire et dit: «C’est
peu de chose. Je l’aimais, et toi tu n’es qu’un chien et un voleur de
bétail qui profites de la nuit. Frappe!» Et moi, encore aveuglé par sa
beauté... car, ô mon ami! les femmes des Abazai sont fort belles, je
dis: «N’as-tu donc point de crainte?» Et elle, de répondre:
«Aucune--sauf la crainte de ne point mourir.» Alors, je dis: «N’aie
point cette crainte.» Et elle baissa la tête, et je la lui abattis à la
nuque d’un coup si fort que cette tête me sauta entre les pieds. Après
quoi la fureur des nôtres s’empara de moi, et je lui ébréchai les seins,
afin que les hommes du Petit Malikand pussent avoir connaissance du
crime, et je jetai le corps dans le cours d’eau qui aboutit à la rivière
de Caboul. _Dray wara yow dee! Dray wara yow dee!_ Le corps sans tête,
l’âme sans lueur, et mon propre cœur enténébré... les trois ne font
qu’un... les trois ne font qu’un!
Cette nuit-là, sans faire halte, j’allai à Ghor, demander après Daoud
Shah. On me dit: «Il est allé à Pubbi pour des chevaux. Que lui veux-tu?
La paix règne entre les villages.» Je répondis: «Oui-da! La paix de
trahison et l’amour qu’à Gurel porta le démon Atala.» Sur quoi je fis
feu trois fois dans la barrière, me mis à rire et poursuivis mon chemin.
Au cours de ces heures-là, frère et ami du cœur de mon cœur, la lune et
les étoiles étaient comme du sang au-dessus de moi, et j’avais dans la
bouche le goût de la terre sèche. Aussi ne rompis-je le jeûne, et
n’eus-je pour boisson que la pluie de la vallée de Ghor sur la face.
A Pubbi je trouvai Mahbub Ali, l’écrivain, assis sur son lit de sangle,
et lui livrai mes armes conformément à votre Loi. Mais je ne
m’attristais pas, car il était dans mon cœur que je tuerais Daoud Shah
de mes mains que voici, de la sorte--comme on dépouille une grappe de
raisin. Mahbub Ali dit: «Daoud Shah vient à l’instant de partir en toute
hâte pour Peshawer, et il va choisir ses chevaux le long de la route, en
allant à Delhi, car on prétend que la compagnie de tramways de Bombay
est en train d’acheter dans cette dernière ville des chevaux par
wagonnées... huit chevaux au wagon.» Et ce qu’il disait était vrai
parler.
Alors je m’aperçus que la randonnée ne serait pas peu de chose, car
l’homme avait passé vos frontières pour échapper à ma colère. Est-ce
ainsi qu’il échappera? Ne suis-je pas en vie? Quand il irait courir au
nord jusqu’au Dora et jusqu’aux neiges, ou bien au sud jusqu’à l’Eau
Noire, je le suivrai, comme un amant, pas à pas, suit sa maîtresse, et
m’avançant sur lui je le prendrai tendrement... oh! si tendrement, dans
mes bras, et lui dirai: «C’est bien travaillé, et bien récompensé
seras-tu.» Et Daoud Shah ne sortira pas de mon étreinte le souffle aux
narines. _Augrrh!_ Où est la cruche? J’ai soif autant qu’une jument
grosse d’un mois.
Votre Loi! Que me fait votre Loi? Quand les chevaux se battent dans les
herbages, prêtent-ils attention aux barrières; ou les vautours d’Ali
Musjid s’abstiennent-ils si la charogne gît à l’ombre du Ghor Kuttri[3]?
L’affaire a pris naissance de l’autre côté de la frontière. Elle prendra
fin où Dieu voudra. Ici, dans mon propre pays, ou en enfer. Les trois ne
font qu’un.
[3] Caravansérail, à Peshawer.
Écoute, maintenant, toi qui partages le chagrin de mon cœur, et je vais
te raconter la randonnée. Je suivis la piste de Pubbi à Peshawer, et je
courus les rues de Peshawer comme un chien errant, en quête de mon
ennemi. Une fois, je crus le voir se laver la bouche à la borne-fontaine
du grand square; mais, comme j’allais l’atteindre, il était parti. Il se
peut que ce fût lui, et qu’en voyant qui j’étais il ait fui.
Une fille du bazar m’apprit qu’il irait à Nowshera. Je dis:--«O cœur de
mon cœur, Daoud Shah te visite-t-il?» Elle répondit:--«Parfaitement.» Je
repris:--«Je souhaiterais de le voir, car nous sommes amis, et voilà
deux ans que nous ne nous sommes vus. Cache-moi, je te prie, ici dans
l’ombre de la persienne, et j’attendrai sa venue.» Et la fille, de
dire:--«O Pathan, regarde-moi dans les yeux!» Et couché sur son sein je
tournai la tête et la regardai dans les yeux, en jurant que je disais la
vraie vérité de Dieu. Mais elle, de répondre:--«Jamais ami n’attendit
ami avec de pareils yeux. Mentez à Dieu et au Prophète, mais à une femme
vous ne sauriez mentir. Hors d’ici! Nul mal, à cause de moi, n’arrivera
à Daoud Shah.»
Sans la peur de votre police j’eusse étranglé cette fille; et de la
sorte la randonnée eût été réduite à néant. Je me contentai donc de rire
et de m’en aller, tandis que, penchée sur l’appui de la fenêtre, dans la
nuit, elle m’insultait jusqu’à ce que j’eusse passé le tournant de la
rue. Elle a pour nom Jamun[4]. Dès que j’aurai réglé mon compte avec
l’homme, je retournerai à Peshawer et... ses amants ne la désireront
plus pour sa beauté. Ce ne sera plus _Jamun_, mais _Ak_, le cul-de-jatte
des arbres. Oh, oh, _Ak_ elle sera!
[4] Nom d’arbre. On sait que les prostituées, dans l’Inde, sont toutes
mariées à des arbres. Voir _Sur le Mur de la Ville_.
A Peshawer j’achetai des chevaux et des raisins, des amandes et des
fruits secs, afin de donner au gouvernement un mobile à mes
vagabondages, et de ne pas trouver d’obstacle sur la route. Mais lorsque
j’arrivai à Nowshera, il était parti, et je ne sus où aller. Je restai
un jour à Nowshera, et dans la nuit, comme je dormais au milieu des
chevaux, une voix me parla à l’oreille. Toute la nuit elle voleta autour
de ma tête sans vouloir cesser de chuchoter. J’étais couché sur le
ventre, dormant comme dorment les démons, et il se peut que la Voix fût
celle d’un Démon. Elle dit: «Va au sud, et tu rencontreras Daoud Shah.»
Écoute, mon frère et le meilleur de mes amis--écoute! L’histoire te
semble longue? Juge de sa longueur pour moi. Il n’est pas une lieue de
la route, que je n’aie faite à pied, de Pubbi jusqu’ici; et à partir de
Nowshera la Voix et la soif de la vengeance ont été mes seuls guides.
J’allai même jusqu’à l’Uttock, mais ce ne me fut pas un obstacle. Oh,
oh! On peut donner au mot double sens, même en pleine affliction.
L’Uttock ne me fut pas _uttock_ (obstacle); et j’entendis la Voix,
au-dessus du bruit des eaux qui battaient le grand rocher, dire:--«Va à
droite.» Sur quoi j’allai à Pindigheb, et en ces jours-là le sommeil me
fut totalement ravi, et la tête de la femme des Abazai fut devant moi
nuit et jour, absolument comme elle était tombée entre mes pieds. _Dray
wara yow dee! Dray wara yow dee!_ Feu, cendres, et ma couche... les
trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!
Or, j’étais loin de la route d’hiver des marchands qui étaient allés à
Sialkot, et, de la sorte, au sud, le long de la voie de chemin de fer et
de la Grand’Route qui mène à la ligne des cantonnements; mais, à
Pindigheb, il y avait dans le camp un sahib qui m’acheta une jument
blanche un bon prix, et me déclara qu’un nommé Daoud Shah était passé,
en route pour Shahpour, avec des chevaux. Alors, je m’aperçus que
l’avertissement de la Voix était vrai, et je fus prompt à m’en venir aux
Montagnes Salées. Le Jhelum était débordé, mais je ne pouvais attendre,
et, dans la traversée, j’eus un étalon bai emporté et noyé. Ici Dieu me
fut sévère--non au regard de la bête, de quoi je n’avais cure--mais pour
ce qui est de ce ravissement: tandis que j’étais sur la rive droite à
pousser les chevaux dans l’eau, Daoud Shah était sur la rive gauche;
car... _Alghias! Alghias!_... les sabots de ma jument dispersèrent les
cendres chaudes de ses feux quand nous montâmes sur la berge de par ici,
au lever du jour. Mais il avait fui. La terreur de la Mort avait rendu
ses pieds rapides. Et de Shahpour je m’en allai au sud, droit devant
moi. Je n’osai me détourner, de peur de manquer ma vengeance--laquelle
est mon droit. De Shahpour je longeai le Jhelum, car je pensais que le
fuyard éviterait le Désert du Rechna. Mais, bientôt, à Sahiwal, je
m’éloignai dans la direction de Jhang, Samundri et Gugera, jusqu’à ce
que, une nuit, la jument pommelée se trouvât le poitrail sur la clôture
du chemin de fer qui va à Montgomery. Et l’endroit était Okara, et la
tête de la femme des Abazai reposait sur le sable entre mes pieds.
De là j’allai à Fazilka, et l’on me demanda si j’étais fou d’y amener
des chevaux mourants de faim. La Voix était avec moi, et je n’étais
nullement fou, mais seulement las, à cause que je ne pouvais trouver
Daoud Shah. Il était écrit que je ne le trouverais ni à Rania ni à
Bahadourgah, et je m’en vins de l’ouest à Delhi, et là non plus je ne le
trouvai pas. Mon ami, j’ai vu maintes choses étranges en mes
vagabondages. J’ai vu les démons gambader à travers le Rechna comme au
printemps les étalons gambadent. J’ai entendu les _Djinns_
s’entr’appeler du fond de leurs trous dans le sable, et je les ai vus me
passer devant les yeux. Il n’y a pas de démons, disent les sahibs? Les
sahibs sont gens fort avisés, mais ils ne savent pas tout au sujets des
démons ni... des chevaux. Oh, oh! Je vous déclare, à vous qui riez de ma
misère, que j’ai vu les démons en plein midi huer et sauter sur les
hauts-fonds du Chenab. Et avais-je peur? Mon frère, lorsque son désir ne
tend qu’à une chose, l’homme ne craint ni Dieu, ni Homme, ni Démon. Si
ma vengeance échouait, je fracasserais de la crosse de mon fusil les
Portes du Paradis, ou de mon couteau me taillerais mon chemin jusqu’à
l’Enfer, pour réclamer à ceux qui gouvernent là le corps de Daoud Shah.
Quel amour aussi profond que la haine?
Ne parlez pas. Je connais la pensée de votre cœur. Voyez-vous un nuage
au blanc de l’œil que voici? Comment au poignet le sang se
comporte-t-il? Nulle folie n’habite ma chair, mais rien que la véhémence
du désir qui m’a consumé. Écoutez!
Au sud de Delhi je ne connaissais pas du tout le pays. Je ne pourrais
donc dire où j’allai, mais je traversai maintes cités. Je ne savais
qu’une chose, c’est qu’il m’était ordonné d’aller au sud. Quand les
chevaux ne pouvaient plus marcher, je me jetais sur la terre et
attendais le jour. Il n’y eut pas de sommeil pour moi durant ces étapes;
et ce fut lourd à porter. Connais-tu, ô frère mien, le mal qui consiste
à ne pouvoir briser l’insomnie--quand le manque de sommeil fait que vous
avez mal aux os, et que la lassitude vous tire la peau des tempes, et
que cependant... il n’y a pas de sommeil... pas de sommeil? _Dray wara
yow dee! Dray wara yow dee!_ L’œil du soleil, l’œil de la lune, et mes
yeux... à moi, mes yeux sans repos... les trois ne font qu’un... les
trois ne font qu’un!
Il y avait une ville dont j’ai oublié le nom, et là toute la nuit la
Voix se fit entendre. C’était il y a dix jours. Elle m’a trompé de
nouveau.
Je suis venu ici d’un endroit appelé Hamirpour, et, vois, c’est mon
Destin que pour mon bonheur, et le resserrement de notre amitié, je te
rencontre. C’est d’un bon augure. Grâce à la joie de contempler ton
visage, la lassitude s’en est allée de mes pieds, et l’affliction de mon
si long voyage est oubliée. En outre, mon cœur est en paix, car je sais
que la fin est proche.
Il se peut que je trouve Daoud Shah dans cette ville-ci, en route vers
le nord, puisque toujours un montagnard retourne à ses montagnes quand
le printemps se fait sentir. Et les verra-t-il, ces monts de notre pays?
Sûrement, je l’atteindrai! Sûrement, ma vengeance est sauve! Sûrement,
Dieu le tient à ma disposition dans le creux de sa main. Nul mal
n’arrivera jusqu’à ma venue à Daoud Shah; car je souhaite de le tuer en
pleine vie, l’âme chevillée dans le corps. La grenade est en pleine
saveur quand les pépins se séparent avec difficulté de l’écorce. Que ce
soit dans la journée, afin que je puisse voir son visage et que ma joie
soit à son comble.
Et quand j’aurai terminé l’affaire et que mon honneur sera lavé, je
rendrai grâces à Dieu, Celui qui tient les Balances de la Justice, et je
dormirai. Dès cette nuit-là, tout le jour, et au cours de la nuit
encore, je dormirai; et nul rêve ne viendra me troubler.
Et maintenant, ô mon frère, l’histoire est contée toute. _Ahi! Ahi!
Alghias! Ahi!_