LE RETOUR D’IMRAY

Imray acheva l’impossible. Sans avertir, sans motif concevable, en

pleine jeunesse, au seuil de sa carrière, il trouva bon de disparaître

du monde--je veux dire de la petite station hindoue qu’il habitait.

Un jour, c’était un homme plein de vie, bien portant, heureux, et fort

en vue autour des billards de son cercle. Un matin, il n’était plus, et

il échappait à toute investigation. Il avait quitté le rang, n’avait

pas, à l’heure usuelle, paru à son bureau, et son dog-cart n’était plus

sur les routes. En raison de choses semblables, et attendu que son

absence embarrassait dans une mesure microscopique l’administration de

l’Empire de l’Inde, l’Empire de l’Inde s’arrêta un instant microscopique

à s’enquérir du sort d’Imray. On dragua les mares, on sonda les puits,

on dépêcha des télégrammes le long des lignes de chemin de fer et

jusqu’au port de mer le plus proche--à douze cents milles de là; mais

Imray ne se trouva au bout ni des dragues ni des fils télégraphiques. Il

s’en était allé, et _le lieu où il habita ne le revit plus_. Sur quoi le

grand Empire de l’Inde, qui ne pouvait retarder sa marche, se remit en

route, et Imray passa de l’état d’homme à l’état de mystère--une de ces

choses qui font le sujet des conversations autour des tables du cercle

durant un mois, et qu’ensuite on oublie totalement. Ses fusils, ses

chevaux, ses voitures furent vendus à l’encan; son chef écrivit à sa

mère une lettre on ne peut plus absurde, déclarant qu’Imray avait

disparu d’une façon inexplicable et que son bungalow se trouvait vide.

Après trois ou quatre mois d’une chaleur à griller, mon ami Strickland,

de la police, trouva bon de prendre en location le bungalow, qui

appartenait à un propriétaire du cru. C’était avant ses fiançailles avec

Miss Youghal--autre affaire racontée en autre lieu--et alors qu’il

poursuivait ses fouilles au sein de la vie indigène. Pour ce qui est de

la sienne, de vie, elle était assez singulière, et il ne manquait pas de

gens pour déplorer ses us et coutumes. Il y avait toujours chez lui de

quoi manger, mais d’heures réglées pour les repas, aucune. Il mangeait,

debout et en se promenant, ce qu’il trouvait sur le buffet, et telle

coutume n’a rien de bon pour les humains. Son équipement privé se

limitait à six carabines, trois fusils de chasse, cinq selles, et toute

une collection de solides gaules à pêcher le «masheer», plus grosses et

plus fortes que les plus grandes gaules à saumon. Tout cela occupait la

moitié de son bungalow, dont l’autre moitié était abandonnée à

Strickland et à sa chienne Tietjens--une énorme bête de Rampour, qui

dévorait quotidiennement la ration de deux hommes. Elle parlait à

Strickland un langage à elle, et toutes les fois qu’en ses tournées elle

voyait des choses propres à troubler la paix de Sa Majesté la

Reine-Impératrice, elle revenait à son maître lui faire son rapport; sur

quoi Strickland se livrait immédiatement à des démarches, qui se

terminaient par des ennuis, des amendes et de la prison pour autrui. Les

indigènes prenaient Tietjens pour un démon familier, et la traitaient

avec ce grand respect qu’ont enfanté la haine et la crainte. L’une des

pièces du bungalow était spécialement affectée à son usage. Elle

possédait en propre une couchette, une couverture, et une jatte pour

boire; et quelqu’un entrait-il la nuit dans la chambre de Strickland,

qu’elle avait pour coutume de terrasser l’intrus et de donner de la voix

jusqu’à ce qu’on arrivât avec de la lumière. Strickland lui avait dû la

vie alors qu’il se trouvait sur la frontière à la recherche d’un

assassin du pays, lequel vint au point du jour avec l’intention

d’envoyer Strickland beaucoup plus loin que les îles Andaman. Tietjens

surprit l’homme au moment où il se glissait dans la tente de Strickland

un poignard entre les dents; et une fois établi aux yeux de la loi le

bilan de son passé, cet homme fut pendu. A dater de ce moment, Tietjens

porta un collier d’argent brut et fit usage d’un monogramme sur sa

couverture de nuit; cette couverture, en outre, fut d’une étoffe de

kashmir double, car Tietjens était une chienne délicate.

En aucune circonstance ne se séparait-elle de Strickland; et, une fois

qu’il était malade de la fièvre, elle fut cause d’un grand ennui pour

les médecins, attendu qu’elle ne savait comment venir en aide à son

maître, et ne permettait à âme qui vive de tout au moins essayer.

Macarnaght, du service médical de l’Inde, dut la frapper d’un coup de

crosse sur la tête avant d’arriver à lui faire comprendre qu’elle devait

céder la place à ceux qui pouvaient administrer de la quinine.

Peu de temps après que Strickland eut pris le bungalow d’Imray, je fus

amené par mes affaires à traverser cette station, et, naturellement, les

logements du cercle se trouvant au complet, je pris mes quartiers chez

Strickland. Il s’agissait d’un désirable bungalow de huit pièces,

recouvert d’un chaume épais qui le garantissait de toute infiltration de

pluie. Sous le comble courait un vélum qu’à sa propreté l’on pouvait

prendre pour un plafond blanchi à la chaux. Le propriétaire l’avait

repeint lorsque Strickland loua le bungalow; et, à moins de savoir

comment les bungalows de l’Inde sont construits, on n’eût jamais

soupçonné qu’au-dessus du vélum c’était les profondeurs caverneuses du

toit triangulaire, où les poutres et le dessous du chaume servaient

d’habitacle à toutes sortes de rats, chauves-souris, fourmis et autres

saletés.

A mon arrivée dans la verandah, Tietjens vint me saluer d’un aboiement

qu’on eût pris pour le «boum» du gros bourdon de Saint-Paul, et me mit

ses pattes sur l’épaule afin de me montrer qu’elle était contente de me

voir. Strickland était arrivé à gratter de droite et de gauche une sorte

de repas qu’il appelait déjeuner, et, à peine ce repas terminé, sortit à

ses affaires. Je restai seul avec Tietjens et les miennes, d’affaires.

L’ardeur de l’été s’était calmée pour faire place à l’humidité chaude

des pluies. Rien ne bougeait dans l’air tiède, mais la pluie tombait en

baguettes de fusil sur la terre, et répandait, en rejaillissant, un

léger brouillard bleu. Les bambous, les canneliers, les poinsettias et

les manguiers du jardin se tenaient immobiles sous l’eau chaude qui les

traversait de coups de fouet, et les grenouilles commençaient à chanter

dans les haies d’aloès. Un peu avant la tombée de la nuit, et quand la

pluie était au plus fort, j’allai m’asseoir dans la verandah de

derrière, entendis l’eau gronder au sortir des larmiers, et, comme

j’étais couvert de cette chose qu’on appelle éruption de chaleur, je me

mis à me gratter. Tietjens, sortie de la maison en même temps que moi,

posa sa tête sur mes genoux, et accusa une extrême mélancolie; aussi lui

donnai-je des biscuits lorsque le thé fut prêt, lequel thé je pris dans

la verandah de derrière à cause de la légère fraîcheur que j’y trouvai.

Les pièces de la maison, par-dessus mon épaule, étaient plongées dans

l’obscurité. L’odeur de la sellerie de Strickland et de la graisse de

ses fusils parvenait à mon odorat, et je n’éprouvais nul désir de

demeurer au milieu de ce fourbi. Mon serviteur vint à moi dans la

pénombre, la mousseline de ses vêtements adhérant étroitement à son

corps trempé, et m’annonça qu’un monsieur était là, qui demandait à voir

quelqu’un. Bien à contre-cœur, mais seulement à cause, je veux le

croire, de l’obscurité des pièces, je me rendis dans le salon nu, en

disant à mon homme d’apporter les lumières. Il se pouvait, oui ou non,

qu’un visiteur eût attendu--il me semblait avoir vu une silhouette par

l’une des fenêtres--mais, quand arrivèrent les lumières, il n’y avait

rien qu’au dehors les hallebardes de la pluie, et dans mes narines

l’odeur de la terre en train de boire. Je fis comprendre à mon serviteur

qu’il manquait peut-être un peu de sagacité, et retournai dans la

verandah causer avec Tietjens. Elle était sortie sous la pluie, et j’eus

de la peine à l’amadouer suffisamment, même à renfort de petits fours

glacés, pour la ramener à moi. Strickland rentra, tout dégouttant de

pluie, juste au moment du dîner, et son premier mot fut:

--Il n’est venu personne?

J’expliquai, avec force détails, qu’à la suite d’une fausse alerte mon

serviteur m’avait mandé au salon; ou que quelque drôle avait tenté de

faire visite à Strickland, et que se ravisant il s’était sauvé après

avoir fait passer son nom. Strickland commanda le dîner, sans plus, et,

vu que c’était un vrai dîner, compliqué d’une nappe blanche, nous nous

assîmes à table.

A neuf heures, Strickland éprouva le besoin de se coucher, et de mon

côté je me sentis également fatigué. Dès qu’elle vit son maître gagner

sa propre chambre, laquelle était voisine de la chambre d’honneur à elle

réservée, Tietjens, qui était restée tout le temps couchée sous la

table, se leva pour aller se jeter sur le flanc dans la verandah la plus

abritée. Qu’une simple femme eût été prise du caprice de coucher même

dehors sous cette pluie battante, la chose n’eût guère prêté à

conséquence; mais Tietjens était une chienne, et par conséquent l’animal

au-dessus. Je regardai Strickland, m’attendant à le voir prendre un

fouet pour l’écorcher vive. Il sourit de façon bizarre, comme sourirait

celui qui viendrait de vous raconter quelque fâcheuse tragédie

domestique.

--Elle a toujours fait cela depuis que j’ai emménagé ici, dit-il.

Laissez-la aller.

La chienne était le bien de Strickland, en sorte que je me tus; mais

j’appréciai tout ce qui se passait en Strickland traité de cette

cavalière façon. Tietjens campa de l’autre côté de la fenêtre de ma

chambre, et l’un après l’autre les orages montèrent, fulminèrent sur le

chaume, et s’éteignirent au loin. Les éclairs éclaboussaient le ciel

comme fait l’œuf qu’on jette sur une porte de grange, sauf qu’au lieu

d’être jaune la clarté était bleu pâle; et, regardant à travers mes

stores de bambou fendu, je pus voir que la grande chienne était debout,

et non point endormie, dans la verandah, le poil hérissé sur l’échine,

et les pattes ancrées au sol avec la rigidité du câble métallique qui

soutient un pont suspendu. Dans les très courts instants de répit que

laissait le tonnerre j’essayai de dormir, mais il me semblait que

quelqu’un avait de moi le plus urgent besoin. Quel qu’il fût, ce

quelqu’un essayait de m’appeler par mon nom, mais sa voix n’était guère

plus qu’un rauque murmure. Le tonnerre cessa, et Tietjens s’en alla dans

le jardin hurler à la lune bas à l’horizon. On essaya d’ouvrir ma porte,

on arpenta la maison dans tous les sens, on stationna, le souffle

oppressé, dans les verandahs; et, juste au moment où j’allais

m’endormir, je crus entendre des coups et des cris désordonnés au-dessus

de ma tête ou contre la porte.

Je me précipitai dans la chambre de Strickland, et lui demandai s’il

était malade et s’il m’avait appelé. Il était couché à moitié habillé

sur son lit, une pipe à la bouche.

--Je savais bien que je vous verrais, dit-il. Je viens de me promener

dans la maison, n’est-ce pas?

J’expliquai comme quoi il avait arpenté la salle à manger, le fumoir et

quelques autres pièces. Là-dessus il se prit à rire et me dit de

retourner me coucher. Je retournai me coucher, et dormis jusqu’au matin;

mais, dans le trouble de mes nombreux et différents rêves, j’avais

conscience de commettre une injustice vis-à-vis de quelqu’un aux désirs

de qui je n’obtempérais pas. De quels besoins s’agissait-il, je ne

saurais le dire; mais voletant, chuchotant, tripotant les serrures, aux

aguets, le pas indécis, Quelqu’un me reprochait mon insouciance; et, à

demi éveillé, je ne cessai de percevoir le hurlement de Tietjens dans le

jardin et le fléau régulier de la pluie.

Je passai deux jours en cette maison. Strickland se rendit chaque matin

à son bureau, me laissant seul des huit ou dix heures avec Tietjens pour

toute société. Tant qu’il faisait clair, tout allait bien pour moi, et

ainsi de Tietjens; mais au crépuscule nous déménagions l’un et l’autre

dans la verandah de derrière, et nous nous recherchions réciproquement,

en quête de compagnie. Nous étions seuls dans la maison; mais celle-ci

n’en était pas moins beaucoup trop occupée par un hôte dans les affaires

duquel je ne tenais nullement à m’immiscer. Jamais je ne le vis, mais il

me fut loisible de voir les portières qui séparaient les pièces s’agiter

sur son récent passage, d’entendre les chaises craquer comme s’en

redressaient les bambous qu’un poids venait de quitter, et, lorsque

j’allais chercher un livre dans la salle à manger, de sentir que

quelqu’un attendait, dans les ombres de la verandah de devant, que je

m’en fusse allé. Tietjens ajoutait encore aux charmes du crépuscule en

plongeant un regard enflammé dans les pièces assombries, tout le poil

hérissé, et en suivant les mouvements de quelque chose que je ne pouvais

voir. Elle n’entrait jamais dans les pièces, mais ses yeux allaient et

venaient, intéressés: c’était on ne peut plus suffisant. Elle attendait

que mon serviteur vînt arranger les lampes et rendre tout clair et

habitable, pour rentrer avec moi et passer son temps assise sur les

hanches, à surveiller par-dessus mon épaule les gestes d’un tiers

invisible. Les chiens sont de gais compagnons.

Je tâchai de faire comprendre à Strickland, aussi aimablement qu’il se

pouvait, que j’allais me transporter au cercle afin de chercher à m’y

caser. Je louais son hospitalité, trouvais charmants ses fusils et ses

gaules, mais ne me souciais guère de sa maison ni de l’atmosphère

d’icelle. Il m’écouta jusqu’au bout, et puis sourit d’un air très las,

mais sans mépris, attendu que c’est un homme qui comprend les choses.

--Restez, dit-il, pour voir ce que cela signifie. Tout ce dont vous

m’avez parlé, je le sais depuis que j’ai pris le bungalow. Restez et

attendez. Tietjens m’a lâché. Allez-vous faire comme elle?

Je l’avais aidé à se tirer de certaine petite affaire au sujet d’une

idole païenne, laquelle affaire m’avait conduit au seuil d’un asile

d’aliénés, et je n’éprouvais nul désir de l’aider à se tirer de

nouvelles expériences. C’était un homme sur qui pleuvaient les

désagréments, comme sur d’autres pleuvent les invitations à dîner.

Je tâchai, en conséquence, de lui faire comprendre plus clairement que

jamais que je professais pour lui la plus vive affection, et

m’estimerais heureux de le voir dans la journée; mais que je ne me

souciais point de dormir sous son toit. C’était après dîner, alors que

Tietjens était allée s’étendre dans la verandah.

--Ma foi, je vous comprends, dit Strickland, les yeux fixés sur le

vélum. Regardez-moi cela!

Les queues de deux serpents marron pendaient entre l’étoffe et la

corniche du mur. Sous la lumière de la lampe elles projetaient de

longues ombres.

--Si vous avez peur des serpents, il va de soi... reprit Strickland.

J’ai à la fois la haine et la peur des serpents, attendu que si vous

regardez au fond des yeux n’importe lequel d’entre eux, vous verrez

qu’il en sait encore plus que nous sur le mystère de la chute de

l’homme, et ressent à l’égard de celui-ci tout le mépris que ressentit

le Démon lorsqu’Adam fut mis à la porte de l’Éden. Outre que sa morsure

est généralement fatale, et qu’il s’insinue dans les jambes de pantalon.

--Vous devriez faire opérer la visite de votre chaume, dis-je.

Passez-moi une gaule, que nous les fassions dégringoler.

--Ils vont aller se cacher parmi les poutres du toit, repartit

Strickland. Je ne peux pas supporter les serpents au-dessus de la tête!

Je vais monter dans le toit. Si je les fais tomber, tenez-vous par là

avec une baguette de fusil pour leur casser les reins.

Je n’étais guère pressé d’assister Strickland en son opération, mais je

pris la baguette, et attendis dans la salle à manger, tandis qu’il

apportait de la verandah une échelle de jardinier et l’appliquait contre

le mur de la pièce. Les queues de serpent remontèrent et disparurent.

Nous entendîmes l’élan sec et précipité de lourds corps en train de

courir à l’intérieur du bombé que formait le vélum. Strickland prit une

lampe avec lui, pendant que j’essayais de lui faire comprendre le danger

qu’il y avait à faire la chasse aux serpents de toit entre un vélum et

le chaume, sans parler des frais locatifs qu’on occasionne en fendant

les vélums.

--Allons donc! fit Strickland. Ils vont sûrement se cacher le plus près

possible du vélum. Les briques sont trop froides pour eux, et c’est la

chaleur de la pièce qu’ils recherchent.

Il saisit le coin de l’étoffe, et l’arracha de la corniche. Elle céda

avec un grand bruit de déchirement, après quoi Strickland passa la tête

par l’ouverture pour se trouver plongé dans les ténèbres de l’angle que

formaient les poutres. Je serrai les dents et levai la baguette, car je

n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait descendre.

--Hum! fit Strickland, dont la voix roula et gronda dans le toit. Il y a

assez de place, là-haut, pour tout un autre étage, et, ma parole!

quelqu’un l’occupe.

--Les serpents? répliquai-je d’au-dessous.

--Non. C’est un buffle. Tendez-moi le gros bout d’une gaule de pêche, et

je vais tâcher de l’atteindre. C’est sur la grosse poutre du toit.

Je tendis la gaule.

--En voilà, un nid à hiboux et à reptiles. Pas étonnant que les serpents

y habitent, dit Strickland, en grimpant plus haut dans la toiture.

Je voyais son coude aller et venir avec la gaule.

--Sors de là, qui que tu sois! Gare le dessous! Voilà que cela tombe!

Je vis le vélum faire sac presque au centre de la pièce sous un fardeau

qui le faisait de plus en plus descendre vers la lampe allumée sur la

table. Je saisis la lampe pour la mettre à l’abri, et me reculai. Alors

le vélum s’arracha des murs, se déchira, se fendit, se balança, et vomit

sur la table quelque chose que je n’osai regarder, jusqu’à ce que

Strickland eût glissé en bas de l’échelle et se tînt à côté de moi.

En sa qualité d’homme sobre de paroles, il ne parla guère; il se

contenta de ramasser le bout pendant de la nappe et de le jeter

par-dessus les restes qui étaient sur la table.

--On dirait, fit-il, en déposant la lampe, que notre ami Imray est

revenu. Tiens! et toi, qu’est-ce que tu veux?

La nappe bougea, et un petit serpent sortit en frétillant, pour se voir

casser les reins avec le manche de la gaule. Quant à moi, je me sentais

le cœur trop malade pour dire rien qui vaille la peine de quelque

mention.

Strickland médita, et se versa à boire. La chose qui était sous la nappe

ne donna plus signe de vie.

--Est-ce Imray? demandai-je.

Strickland retourna la nappe un instant, et regarda.

--C’est Imray, répondit-il, et il a la gorge coupée d’une oreille à

l’autre.

Là-dessus nous articulâmes, tous deux ensemble et nous parlant à

nous-mêmes:

--Voilà pourquoi il chuchotait par toute la maison.

Dans le jardin, Tietjens se mit à aboyer furieusement. Un peu plus tard,

son gros museau poussa la porte de la salle à manger.

Elle renifla et ne bougea plus. Le vélum en loques pendait presque au

niveau de la table, et c’est à peine s’il restait assez de place pour se

tenir à l’écart de la trouvaille.

Tietjens entra et s’assit, les dents à nu sous la lèvre, et les pattes

de devant calées. Elle regarda Strickland.

--C’est une sale affaire, ma vieille, fit-il. Les gens, en général, ne

grimpent guère dans les toits de leurs bungalows pour mourir, et en tout

cas ils ne réassujettiraient pas le vélum derrière eux. Voyons,

réfléchissons.

--Allons réfléchir ailleurs, dis-je.

--Excellente idée! Éteignez les lampes. Nous allons aller dans ma

chambre.

Je n’éteignis pas les lampes. Je commençai par aller dans la chambre de

Strickland, lui laissant le soin de faire l’obscurité. Puis il me

suivit, après quoi nous bourrâmes nos pipes, et réfléchîmes. Strickland,

du moins, réfléchit. Car, pour moi, je me mis à fumer avec rage, attendu

que j’avais peur.

--Imray est de retour, dit Strickland. La question est: Qui a tué Imray?

Ne dites rien, j’ai une idée à moi. Lorsque j’ai pris ce bungalow, j’ai

pris aussi la plupart des serviteurs d’Imray. Imray était un garçon sans

détours et bien inoffensif, qu’est-ce que vous en dites?

J’en tombai d’accord, malgré que le paquet qui était sous la nappe ne

parût ni l’un ni l’autre.

--Si je fais venir les domestiques, ils vont se soutenir mordicus et

mentir comme des Aryens. Que pensez-vous?

--Faites-les venir un à un, dis-je.

--Ils courront tout raconter à leurs camarades, reprit Strickland. Il

nous faut les isoler. Croyez-vous que votre serviteur sache quelque

chose?

--Cela se peut, je n’en sais rien; mais je ne le crois pas probable. Il

n’est ici que depuis deux ou trois jours, répondis-je. Qu’avez-vous dans

l’idée?

--Je ne peux rien dire. Comment diantre l’homme a-t-il passé à l’envers

du vélum?

On entendit une grosse voix tousser derrière la porte de la chambre à

coucher de Strickland. Ce qui signifiait que Bahadour Khan, son valet de

chambre, venait de s’éveiller et voulait mettre Strickland au lit.

--Entre, dit Strickland. La nuit est très chaude, n’est-ce pas?

Bahadour Khan, un grand Mahométan de six pieds, turbanné de vert,

déclara qu’en effet c’était une nuit très chaude; mais qu’il y avait

encore de la pluie dans l’air, ce qui, s’il plaisait à Son Honneur,

apporterait du soulagement au pays.

--Il en sera tel, s’il plaît à Dieu, repartit Strickland en arrachant

ses bottes. Je crains, Bahadour Khan, de t’avoir accablé de travail

depuis pas mal de temps--ma foi, depuis que tu es entré à mon service.

Cela remonte à quand?

--Le Fils du Ciel a-t-il oublié? C’était quand Imray Sahib est parti

secrètement pour l’Europe sans avertir; et je suis entré--oui, moi--à

l’honoré service du protecteur du pauvre.

--Ainsi, Imray Sahib est allé en Europe?

--C’est ce qu’on dit parmi ses anciens serviteurs.

--Et tu reprendras du service auprès de lui lorsqu’il reviendra?

--Assurément, Sahib. C’était un bon maître, et il traitait ses gens avec

bienveillance.

--C’est certain. Écoute, je suis très fatigué, mais demain je vais

chasser l’antilope. Donne-moi la petite carabine dont je me sers pour

l’antilope noire; elle est dans l’étui, là-bas.

L’homme se pencha sur l’étui, tendit les canons, la crosse et le devant

à Strickland, lequel adapta le tout ensemble, puis, avec un bâillement

plaintif, allongea le bras jusqu’à l’étui, y prit une cartouche à balle,

et la glissa dans la culasse du ·360 Express.

--Et comme cela, Imray Sahib est allé secrètement en Europe! Voilà qui

semble bien étrange, Bahadour Khan, ne trouves-tu pas?

--Que sais-je des façons de l’homme blanc, Fils du Ciel?

--Pas grand’chose, je l’avoue. Mais tout à l’heure tu en sauras

davantage. Il m’est arrivé d’apprendre qu’Imray Sahib est revenu de ses

si longs voyages, et qu’en ce moment il se trouve dans la pièce à côté,

où il attend son serviteur.

--Sahib!

La lumière de la lampe glissa le long des canons de la carabine comme

ils se mettaient au niveau de la large poitrine de Bahadour Khan.

--Va voir! dit Strickland. Prends une lampe. Ton maître est fatigué, et

il t’attend. Va!

L’homme prit une lampe, et s’en alla dans la salle à manger, suivi de

Strickland, qui presque le poussait du bout de la carabine. Il resta un

moment à regarder les sombres retraites que cachait le vélum, le serpent

qui se tordait sur le sol, et, en dernier lieu, tandis que son visage se

couvrait d’une sorte d’enduit grisâtre, cette chose qui était sous la

nappe.

--Tu as vu? demanda Strickland, après un moment de silence.

--J’ai vu. Je suis d’argile dans les mains de l’homme blanc. Que va

faire Son Honneur?

--Te pendre avant que ce mois soit écoulé. Quoi d’autre?

--Pour l’avoir tué? Mais, Sahib, réfléchis. En allant parmi nous, ses

serviteurs, il laissa tomber les yeux sur mon enfant, qui avait quatre

ans. Il lui jeta un sort, et en dix jours mon enfant--oui, mon

enfant!--mourut de la fièvre.

--Qu’avait dit Imray Sahib?

--Il avait dit que c’était un bel enfant, et l’avait caressé sur la

tête; donc, mon enfant mourut. Donc, je tuai Imray Sahib au crépuscule,

lorsqu’il venait de rentrer du bureau et qu’il dormait. Donc, je le

traînai là-haut dans les poutres du toit et remis tout en place derrière

lui. Je suis le serviteur du Fils du Ciel.

Strickland me regarda par-dessus la carabine, et dit en langage

indigène:

--Tu es témoin de cet aveu? Il a tué.

Bahadour Khan se tenait là, le visage gris cendre sous la lumière de

l’unique lampe. Le besoin de se justifier ne tarda pas à s’emparer de

lui.

--Je suis pris, dit-il, mais l’offense vient de cet homme. Il avait jeté

le mauvais œil sur mon enfant, et je l’ai tué et caché. Ceux-là

seulement que servent les démons (et son regard lança un éclair sur

Tietjens couchée immobile devant lui), ceux-là seulement pouvaient

savoir ce que j’avais fait.

--C’était fort habile. Mais tu aurais dû l’amarrer à la poutre avec une

corde. Maintenant, c’est toi qu’on va amarrer à une corde. Planton!

Un policeman assoupi répondit à l’appel de Strickland. Un autre le

suivait, et Tietjens conserva une tranquillité merveilleuse.

--Emmenez-le au poste de police, dit Strickland. Il s’agit d’un cas

urgent.

--On me pend, alors? demanda Bahadour Khan, sans faire la moindre

tentative de fuite, et en gardant les yeux attachés au sol.

--Si le soleil brille et si l’eau coule[1]--oui, répliqua Strickland.

[1] Proverbe indigène.

Bahadour Khan recula d’une longue enjambée, frissonna, et ne bougea

plus. Les deux policemen attendirent de nouveaux ordres.

--Allez! fit Strickland.

--Pardon; mais je m’en vais très vite, dit Bahadour Khan. Regarde! Je

suis dès maintenant un homme mort.

Il leva le pied, et au petit doigt crochait la tête du serpent à demi

tué, solidement fixée dans l’agonie de la mort.

--Je sors d’une famille de propriétaires, dit Bahadour Khan, en

chancelant sur place. C’eût été une honte pour moi que de marcher à la

potence; aussi, je prends ce chemin. Qu’on se rappelle que les chemises

du sahib sont toutes bien comptées, et qu’il y a dans sa cuvette un

morceau de savon d’extra. Mon enfant fut ensorcelé, et j’ai fait périr

le sorcier. Pourquoi chercheriez-vous à me faire périr par la corde? Mon

honneur est sauf, et... et... je meurs.

Il mourut, au bout d’une heure, comme meurent ceux que pique le petit

_karait_ brun. Et les policemen le portèrent, lui et cette chose qui

était sous la nappe, en leurs places respectives.

* * * * *

--Et c’est, dit Strickland d’un ton très calme, en grimpant dans son

lit, ce qu’on appelle le vingtième siècle. Avez-vous entendu ce qu’a dit

cet homme?

--J’ai entendu, répliquai-je. Imray s’est trompé.

--Tout simplement pour avoir ignoré la nature de l’Oriental, et la

coïncidence d’une petite fièvre périodique. Il y avait quatre ans que

Bahadour Khan était avec lui.

Je frémis. Il y avait exactement ce laps de temps que mon propre

serviteur était avec moi. Lorsque je passai dans ma chambre, je trouvai

mon homme qui m’attendait, aussi impassible que l’effigie de cuivre d’un

penny, pour m’enlever mes bottes.

--Qu’est-ce donc qui est arrivé à Bahadour Khan? dis-je.

--Il a été piqué par un serpent, et il est mort. Le reste, le sahib le

sait.

Telle fut la réponse.

--Et que sais-tu toi-même de cette affaire?

--Tout ce qu’on pouvait recueillir de quelqu’un qui s’en vient au

crépuscule demander satisfaction. Doucement, sahib. Que j’enlève ces

bottes.

Je venais de céder au sommeil d’un homme qui n’en peut plus, lorsque

j’entendis Strickland crier de son côté de la maison:

--Tietjens est revenue à sa place!

Elle y était revenue, en effet. Le grand lévrier était majestueusement

étendu sur son propre lit, sur sa propre couverture, tandis qu’en la

chambre voisine allait et venait, balayant la table, le vélum indolent

et veuf.

Le retour d'Imray · 第 7 / 22 题