LE RICKSHAW-FANTOME[5]

[5] Le _rickshaw_ est une sorte de pousse-pousse à quatre _coolies_.

Un des rares avantages que l’Inde possède sur l’Angleterre, c’est sa

grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service, on s’y trouve

directement ou indirectement en relations familières avec les deux ou

trois cents «civilians»[6] de sa province, tous les mess de dix ou douze

régiments et batteries, et quelque quinze cents autres personnes du

monde non officiel. En dix ans, le nombre des connaissances peut se

trouver doublé, et, au bout de vingt ans, il n’est pas un Anglais de

l’Empire que l’on ne connaisse ou dont on n’ait entendu parler, après

quoi on peut voyager du nord au sud et de l’est à l’ouest sans bourse

délier.

[6] «Civilian», agent du service civil des Indes.

Les globe-trotters, qui comptent sur l’hospitalité comme un droit, ont

porté quelque atteinte à cette largesse de cœur, mais il n’en persiste

pas moins, aujourd’hui, que si vous appartenez au cercle des initiés, et

n’êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont

ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très,

très secourable.

Rickett, de Kamartha, fut, il y a quelque quinze ans, l’hôte de Polder,

de Kumaon. Son intention était de ne séjourner chez lui que

quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de

rhumatisme articulaire, et durant six semaines désorganisa la maison de

Polder, l’empêcha de travailler, et faillit mourir dans sa chambre à

coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son

éternel obligé, et, chaque année, envoie aux petits Rickett une caisse

de bonbons et de jouets. Il en va de même dans tout le pays. Des hommes

qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu’ils vous tiennent pour

un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et

interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en

quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coup de

sérieux ennuis.

Heatherlegh, le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire, tenait un

hôpital pour son compte privé--toute une collection de box pour

incurables, disaient ses amis--en tout cas, une sorte de cale sèche pour

l’embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps, dans

l’Inde, est souvent accablant, et comme la quantité de briques est

toujours la même[7], et que la seule liberté qu’on vous y accorde, est

celle de travailler plus que de raison sans avoir à compter sur des

remerciements, il arrive que les gens s’abattent sur la route et

finissent par avoir la tête aussi brouillée que les métaphores en ce

paragraphe.

[7] _Exode_ (ch. V, versets 8 et 18).

Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté, et

l’ordonnance dont, en général, il gratifie ses malades, est: «Ne vous

dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas.» Il prétend que

le surmenage tue plus de gens que ne justifie l’importance de ce bas

monde. Il soutient que c’est le surmenage qui tua Pansay, lequel mourut

dans ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le

droit de parler avec autorité, et se moque de ma théorie lorsque je

prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c’est par la fêlure que

pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le hâta vers la mort.

«Pansay perdit la boule», déclare Heatherlegh, «après l’excitation d’un

long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu’il se soit conduit

comme un malotru vis-à-vis de Mrs. Keith-Wessington. Mon opinion, c’est

que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes, et

qu’il se mit à broyer du noir et prit trop à cœur un flirt ordinaire de

paquebot. En tout cas, il fut certainement fiancé à Miss Mannering, et

non moins certainement rompit-elle avec lui. Après quoi il contracta une

fièvre légère, et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et

embellir. Mais c’est bien le surmenage qui fut cause de la maladie,

l’entretint, et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des

victimes du système qui consiste à faire faire à un seul homme le

travail de deux hommes et demi.»

Telle n’est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses

malades et qu’il m’arrivait de me trouver à portée, je veillais

quelquefois Pansay. Le pauvre garçon me rendait vraiment malheureux par

la description qu’il me faisait à voix basse, égale, du cortège qui

toujours passait au pied de son lit. Ajoutez à cela qu’il avait la

richesse d’expression des malades. Lorsque pour un temps il fut guéri,

je le poussai à écrire toute l’affaire depuis le commencement jusqu’à la

fin, me disant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement

de l’esprit. Tout le temps qu’il écrivit, il resta sous l’empire d’une

forte fièvre, et le style de mélodrame qu’il adopta ne fut pas pour le

calmer. Deux mois plus tard, il fut déclaré de nouveau bon pour le

service, mais bien qu’on eût de lui un besoin urgent pour aider à

combler un déficit, une commission des finances qui manquait d’hommes,

il préféra mourir, jurant jusqu’à la fin qu’il était ensorcelé.

J’obtins, avant sa mort, qu’il me mît en possession de son manuscrit, et

voici, telle qu’il l’écrivit, sa version de l’affaire:

Mon médecin me dit qu’il me faut du repos et un changement d’air. Il

n’est pas impossible que d’ici à peu de temps j’aie l’un et

l’autre--repos que ni l’ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne

sauraient rompre, et changement d’air bien au delà de ce que peut

m’offrir nul steamer en route pour le pays. En attendant, je suis décidé

à rester où je suis, et, au parfait mépris des ordres de mon médecin, à

mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par

vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par

vous-mêmes si nul homme né de femme sur cette terre enfin lasse passa

jamais par les mêmes tourments que moi.

Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu’on

ait tiré sous lui les verrous de la trappe[8], mon histoire, quelque

étrange et horriblement invraisemblable qu’elle puisse paraître, réclame

tout au moins de l’attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance,

j’en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois, j’aurais traité de

dément ou d’ivrogne celui qui eût osé me raconter la semblable. Il y a

deux mois, j’étais le plus heureux homme de l’Inde. Aujourd’hui, de

Peshawer à la mer, nul n’est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les

seuls à connaître tout ceci. L’explication qu’il en fournit, c’est que

j’ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce

qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes «hallucinations».

Hallucinations, vraiment! Je le traite d’idiot; mais il continue à me

soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main

professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu’à ce que je

m’accuse de n’être qu’un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez

par vous-mêmes.

[8] On sait qu’en Angleterre les condamnés à mort sont pendus, et

qu’une fois la corde au cou une trappe s’ouvre subitement sous leurs

pieds, précipitant leur corps dans le vide.

Il y a trois ans j’eus la bonne... l’on ne peut plus mauvaise fortune...

de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, avec

certaine Agnès Keith-Wessington, femme d’un officier côté Bombay. De

quel genre de femme il s’agissait, là n’est point pour vous la question.

Contentez-vous de savoir qu’avant la fin du voyage elle et moi étions

éperdûment et sans raisonnement possible amoureux l’un de l’autre. Dieu

sait que je peux en faire aujourd’hui l’aveu sans ombre de vanité. En ce

genre d’affaire, il en est toujours un qui donne et l’autre qui accepte.

Dès le premier jour de notre fatal attachement, j’eus conscience que la

passion d’Agnès était plus forte, plus dominante, et, s’il m’est permis

d’employer l’expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le

fait, je n’en sais rien. Toujours est-il que, par la suite, il ne fut

que trop clair pour tous deux.

Arrivés à Bombay au printemps, nous nous en allâmes chacun de notre

côté, pour ne nous rencontrer plus de trois ou quatre mois, lorsque mon

congé et son amour nous conduisirent de part et d’autre à Simla. Nous y

passâmes la saison ensemble, et mon feu de paille s’y consuma en une fin

pitoyable avec les derniers jours de l’année. Je ne cherche pas à

m’excuser. Je n’adresse aucune excuse. Mrs. Wessington avait fait pour

moi l’abandon de beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De

mes propres lèvres, en août 1882, elle apprit que j’avais soupé d’elle,

de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf

femmes sur cent eussent eu assez de moi dans le temps que j’avais assez

d’elles. Soixante-quinze de celles-ci se fussent promptement vengées

grâce à quelque flirt actif et importun avec d’autres hommes. Mrs.

Wessington était la centième. Sur elle ni mon aversion franchement

énoncée, ni les brutalités cinglantes dont j’agrémentais nos entrevues

n’eurent le moindre effet.

--Jack, mon chéri! telle était son éternelle antienne. Je suis sûre

qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise--d’une horrible méprise,

et qu’un de ces jours nous redeviendrons bons amis. _Je vous en prie_,

Jack, pardonnez-moi, mon ami.

C’était moi le coupable, et je le savais. Cette connaissance transforma

ma pitié en passive endurance, et, dans la suite, en haine aveugle--ce

même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec

férocité sur l’araignée que vous n’avez tuée qu’à moitié. Et c’est avec

cette haine au cœur que je vis se terminer la saison de 1882.

L’année suivante, nous nous rencontrâmes de nouveau à Simla--elle avec

le même sempiternel visage et de timides essais de réconciliation, moi

avec l’horreur d’elle dans toutes les fibres de mon être. Il arriva

plusieurs fois que je ne pus éviter de la rencontrer seule; et en chaque

occasion ses paroles furent identiquement les mêmes. Toujours cette

plainte irraisonnée, que tout cela n’était qu’une «méprise»; et toujours

l’espoir d’une prochaine «réconciliation». J’eusse pu m’apercevoir, en y

prenant garde, que c’était cet espoir seul qui la tenait en vie. Elle

devenait de mois en mois plus pâle et plus diaphane. Vous voudrez bien

convenir avec moi qu’une telle conduite eût mené n’importe qui à la

folie, qu’elle était inutile, enfantine, peu d’une femme. Je maintiens

qu’il y avait beaucoup de la faute de Mrs. Wessington. Et, d’autre part,

dans le trouble et la fièvre de mes insomnies, je me suis mis parfois à

penser que j’aurais pu me montrer un peu meilleur vis-à-vis d’elle. Mais

voilà qui pour le coup est une «hallucination». Je ne pouvais continuer

de prétendre l’aimer, alors que je ne l’aimais plus; qu’en dites-vous?

C’eût été peu loyal pour tous deux.

L’an dernier, nous nous rencontrâmes encore--dans les mêmes conditions

qu’auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours

ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer à quel point

ses tentatives pour reprendre les anciennes relations, étaient vaines et

illusoires. Lorsque la saison s’avança, nous fîmes bande à

part--c’est-à-dire qu’il lui fut assez difficile de me rencontrer,

attendu qu’il me fallut m’occuper d’intérêts autres et plus absorbants.

Quand j’y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison de

1884 m’apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l’ombre

s’entremêlèrent dans une danse fantastique: ma cour à la petite

Mannering; mes espérances, mes doutes et mes craintes; nos longues

chevauchées ensemble; mon tremblant aveu; sa réponse; et de temps à

autre la vision d’un visage pâle fuyant au passage dans le rickshaw aux

livrées noir et blanc que jadis j’épiais d’un regard si intense; le

signe que de sa main gantée faisait Mrs. Wessington; et, lorsqu’elle me

rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de

son interrogation. J’aimais Kitty Mannering; je l’aimais honnêtement, de

tout mon cœur, et, à mesure que grandissait mon amour pour elle,

grandissait ma haine contre Agnès. En août, Kitty et moi fûmes fiancés.

Le lendemain, je rencontrai ces maudits _jhampanies_[9] couleur de pie

derrière le Jakko, et, mû par quelque sentiment de pitié, m’arrêtai pour

tout raconter à Mrs. Wessington. Elle le savait déjà.

[9] _Coolies_ employés au roulage des rickshaws.

--Ainsi, Jack, j’apprends que vous voilà fiancé, mon ami. (Puis, sans

une seconde de répit: Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que

d’une méprise, d’une horrible méprise. Un de ces jours, nous

redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.)

Ma réponse fut de celles dont un homme lui-même eût tressailli. Elle

cingla, à l’instar d’un coup de fouet, la femme mourante que j’avais

devant moi.

--Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi; mon intention n’était pas de

vous fâcher. Mais c’est vrai, c’est vrai; vous avez raison!

Et Mrs. Wessington, cette fois-ci, se tut, anéantie. La laissant finir

sa promenade en paix, je m’éloignai avec le sentiment,--mais cela ne

dura qu’un instant,--que je m’étais conduit comme le dernier des

goujats. Je regardai en arrière, et vis qu’elle avait fait tourner son

rickshaw, dans la pensée, je suppose, de me rattraper.

La scène et ses entours se photographièrent dans ma mémoire. Le ciel

balayé par les dernières pluies (la saison des pluies touchait à sa

fin), les pins alourdis, ternes, la route boueuse, et les rochers noirs

et fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel

les livrées noir et blanc des _jhampanies_, le rickshaw aux panneaux

jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs. Wessington,

s’enlevaient en clair. Elle avait son mouchoir dans la main gauche, et

s’appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins du rickshaw. Je fis

tourner mon cheval dans un sentier de traverse, près du réservoir de

Sanjowlie, et littéralement pris la fuite. Je crus entendre encore un

faible «Jack!». Ce peut avoir été imagination de ma part. Je ne

m’arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes, je tombai sur

Kitty à cheval, et, dans les délices d’une longue chevauchée avec elle,

oubliai toute l’entrevue.

Une semaine plus tard, Mrs. Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de

l’indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine, parfaitement

heureux. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que j’avais oublié tout ce

qui la concernait, sauf que parfois la découverte de quelques-unes de

ses anciennes lettres me rappelait fâcheusement nos relations d’antan.

Vers janvier j’avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui

restait de notre correspondance, et l’avais brûlé. Au commencement

d’avril de cette année 1885, je me trouvais une fois de plus à

Simla--Simla à demi déserté--je m’y trouvais livré tout entier aux

conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que

nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra par là qu’aimant

Kitty comme je faisais je n’exagère pas en déclarant que j’étais, à

cette époque, l’homme le plus heureux de l’Inde.

Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je m’aperçusse de

leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui devait convenir à des

mortels placés dans nos circonstances, je fis remarquer à Kitty qu’une

bague de fiançailles était l’insigne extérieur et visible de sa dignité

en tant que fiancée, et qu’il lui fallait incontinent venir chez

Hamilton afin d’y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu’à ce

moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce

vulgaire détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous le 15

avril 1885. Rappelez-vous que--quoique mon médecin puisse dire le

contraire--j’étais alors en parfaite santé, jouissais d’un non moins

parfait équilibre d’esprit et d’une _absolue_ tranquillité d’âme. Kitty

et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton, et là, sans souci

du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée sous le

regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux

diamants. Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont

Combermere et à la boutique de Peliti.

Tandis que mon _waler_[10] avançait avec précaution sur le schiste

incertain, et que Kitty riait et bavardait à mes côtés,--tandis que tout

Simla, c’est-à-dire tout ce qui en était alors venu des plaines, se

trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la verandah de

Peliti,--j’eus conscience que quelqu’un, apparemment à une grande

distance, m’appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir

déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur le moment je n’aurais su

le dire. Dans le court laps de temps qu’il fallait pour couvrir la route

entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du

pont Combermere, j’avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens

capables d’avoir commis ce solécisme, et avais fini par décider que ce

devait avoir été quelque bourdonnement d’oreilles. Juste en face la

boutique de Peliti mon regard se trouva arrêté par le spectacle de

quatre _jhampanies_ en livrée couleur de pie, qui poussaient un rickshaw

de louage, d’apparence médiocre, et dont les panneaux étaient jaunes. En

un moment mon esprit se reporta sur la saison précédente et sur Mrs.

Wessington avec un sentiment d’irritation et de déplaisir. N’était-ce

pas assez que la femme fût morte et enterrée, et fallait-il encore que

ses serviteurs noir et blanc réapparussent pour gâter une journée de

bonheur? Quels que fussent ceux qui les employaient, j’irais les voir

pour leur demander, à titre de faveur personnelle, de changer la livrée

de leurs _jhampanies_. Je louerais moi-même les hommes, et, s’il était

nécessaire, leur achèterais leurs habits sur le dos. Il est impossible

de dire ici le flot de peu désirables souvenirs que leur présence

évoquait.

[10] _Waler_, cheval d’origine australienne.

--Kitty, criai-je, voici revenus les _jhampanies_ de la pauvre Mrs.

Wessington! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.

Kitty avait connu quelque peu Mrs. Wessington à la saison dernière, et

s’était toujours intéressée à cette femme maladive.

--Quoi? Où? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.

Au moment où elle parlait, son cheval, afin d’éviter une mule chargée,

se jeta droit devant le rickshaw qui s’avançait. J’eus à peine le temps

de crier gare, que cheval et amazone, à mon indicible horreur, passèrent

_à travers_ les hommes et la voiture comme si c’eût été l’air

impalpable.

--Qu’est-ce qu’il y a? interpella Kitty; qu’est-ce qui vous a fait crier

sottement comme cela, Jack? Si je suis fiancée, est-ce une raison pour

que tout l’univers le sache? Ce n’est pas la place qui manquait entre la

mule et la verandah; et si vous croyez que je ne sais pas ce que c’est

que de gouverner un cheval... Tenez!

Sur quoi la rétive Kitty, son exquise petite tête en l’air, s’élança au

galop de chasse dans la direction du kiosque à musique, s’attendant

bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suivisse. Que se

passait-il? Rien, je dois le dire. J’étais fou, ivre, ou tout Simla

n’était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient, et tournai

bride. Le rickshaw s’était également retourné, et se tenait maintenant

juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont Combermere.

--Jack! Jack, mon chéri! (Il n’y avait pas, cette fois-ci, d’erreur en

ce qui concernait les paroles; elles retentissaient à travers mon

cerveau comme si on me les eût criées dans l’oreille.) C’est quelque

horrible méprise, j’en suis sûre. _Je vous en prie_, Jack, pardonnez-moi

et redevenons bons amis.

La capote du rickshaw était retombée en arrière, et, à l’intérieur,

aussi vrai que j’implore chaque jour la mort que je redoute la nuit,

était assise Mrs. Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête

d’or baissée sur le sein.

Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je

n’en sais rien. Finalement, je fus réveillé par mon _syce_[11], qui

prenait la bride du waler et me demandait si j’étais malade. De

l’horrible au banal il n’est qu’un pas. Je dégringolai de cheval et me

précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander

un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés

autour des tables de café, en train de discuter les potins du jour.

Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, en ce moment-là, que

n’eussent pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête

baissée dans la conversation, m’entretins, ris et plaisantai, les

traits, quand j’en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi

tirés que ceux d’un cadavre. Trois ou quatre hommes s’aperçurent de mon

état; le mettant évidemment sur le compte d’un trop grand nombre de

verres, ils s’efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des

flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J’avais besoin de la

compagnie de mes semblables--comme l’enfant qui fond au milieu d’un

dîner après avoir été pris de peur dans l’obscurité. Je devais causer

depuis dix minutes environ, bien qu’il me semblât depuis une éternité,

quand j’entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi.

L’instant suivant, elle était dans la boutique, prête à me faire honte

pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma

physionomie l’arrêta.

[11] _Syce_, groom, dans l’Inde.

--Mais, Jack, s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous êtes devenu? Qu’est-il

arrivé? Êtes-vous malade?

Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m’avait

un peu tapé sur la tête. C’était tout près de cinq heures, en avril, par

un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée.

A peine les mots étaient-ils prononcés que je m’aperçus de l’erreur,

essayai de la réparer, m’embrouillai désespérément, et, fou de rage,

suivis Kitty dehors, au milieu des sourires de mes connaissances. Je fis

quelque excuse, j’ai oublié quoi, au sujet d’un subit malaise, et gagnai

au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir toute seule sa promenade

à cheval.

Une fois dans ma chambre, je m’assis et tâchai de raisonner toute

l’affaire à tête reposée. C’était bien moi qui étais là, moi, Théobald

Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale, en l’an de grâce

1885, d’aspect sain, certainement bien portant, arraché des côtés de ma

fiancée, sous l’empire de la terreur, par l’apparition d’une femme morte

et mise au tombeau il y avait huit mois. C’étaient là des faits que je

ne pouvais prétendre ignorer. Rien n’était plus loin de ma pensée que

tout souvenir de Mrs. Wessington, lorsque Kitty et moi nous sortîmes de

chez le joaillier. Rien n’offrait une plus complète banalité que la

surface de mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour.

La route était pleine de monde; et cependant, voici que, remarquez bien,

au défi de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct aux lois

de la nature, voici que m’était apparu un visage d’outre-tombe.

L’arabe de Kitty était passé _à travers_ le rickshaw: voilà qui

réduisait à néant l’espoir dont je m’étais bercé, que quelque femme

ressemblant d’une façon frappante à Mrs. Wessington eût loué la voiture

et les coolies avec leur ancienne livrée. Sans cesse je revenais à ce

cercle de pensée, et sans cesse renonçais à comprendre, dérouté et

désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l’apparition. J’eus

tout d’abord quelque peu la folle idée de confier le tout à Kitty, de la

prier de m’épouser sur l’heure, et dans ses bras de défier le

possesseur-fantôme du rickshaw. «Après tout», arguai-je, «la présence du

rickshaw suffit en elle-même à prouver l’existence d’une illusion

spectrale. On peut voir des fantômes d’hommes et de femmes, mais

sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire-là est

absurde. S’imagine-t-on le fantôme d’un homme de la montagne!»

Le lendemain matin j’envoyai à Kitty un mot de repentir, l’implorant de

ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle

était encore fort courroucée, et il fallut porter des excuses en

personne. J’expliquai, avec la facilité de quelqu’un qui a passé toute

la nuit à ruminer son mensonge, que j’avais été pris de soudaines

palpitations de cœur--résultat d’une indigestion. Cette solution

éminemment pratique eut son effet; et cet après-midi-là, nous fîmes

ensemble une promenade à cheval, l’ombre de mon premier mensonge entre

nous. Rien ne pouvait lui plaire qu’un temps de galop autour du Jakko.

Les nerfs encore tendus, après une nuit comme la précédente, je

protestai faiblement contre cette idée, en proposant Observatory Hill,

Jutogh, la route de Boileaugunge--tout plutôt que le tour du Jakko.

Kitty se montra comme fâchée, sinon même comme un peu blessée; aussi lui

cédai-je, dans la crainte de voir se prolonger notre mésintelligence; et

nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Nous allâmes longtemps au

pas; puis, suivant notre coutume, fîmes du canter à partir d’un mille ou

à peu près au-dessus du couvent, jusqu’à l’étendue de route plate près

des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et mon

cœur battait de plus en plus vite au fur et à mesure que nous

approchions du sommet de l’ascension. J’avais eu l’esprit plein de Mrs.

Wessington tout l’après-midi; et il n’était pas un pouce de la route du

Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les

rochers en renvoyaient l’écho, les pins les chantaient tout haut

au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et

pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent me chantait

tout haut aux oreilles mon iniquité.

Pour comble à la situation, au milieu de la route plate qu’on appelle le

Mille des Dames, l’Horreur m’attendait. Il n’y avait pas d’autre

rickshaw en vue--rien que les quatre _jhampanies_ noir et blanc,

l’équipage aux panneaux jaunes, et la tête dorée de la femme à

l’intérieur--tous, en apparence, absolument comme je les avais laissés

huit mois et quinze jours plus tôt! Un instant je m’imaginai que Kitty

devait de toute nécessité voir ce que je voyais--nous sympathisions de

façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots furent pour me

désabuser.

--Pas une âme en vue! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous

jusqu’aux bâtiments du Réservoir!

Son petit arabe nerveux s’envola comme un oiseau, suivi de tout près par

mon waler, et c’est dans cet ordre que nous galopâmes de l’avant le long

des rochers. En une demi-minute nous étions à moins de cinquante mètres

du rickshaw. Je retins mon waler et restai un peu en arrière. Le

rickshaw était au beau milieu de la route; et une fois de plus l’arabe

passa au travers, suivi de mon cheval. «Jack! Jack, mon ami! Je vous en

prie, pardonnez-moi», me retentissait dans les oreilles avec un

gémissement; et, après un silence: «Ce n’est rien qu’une méprise, une

horrible méprise!»

J’éperonnai mon cheval comme un possédé. Lorsque je tournai la tête du

côté des travaux du Réservoir, les livrées noir et blanc attendaient

toujours--attendaient patiemment--sur le gris versant, et le vent

m’apporta l’écho moqueur des paroles que je venais d’entendre. Kitty ne

se fit pas faute de me plaisanter sur mon silence durant tout le reste

de la promenade. Jusqu’alors j’avais causé gaiement et au hasard des

mots. Pour rien au monde je n’eusse pu, ensuite, parler avec naturel, et

de Sanjowlie à l’église j’observai un silence prudent.

Je devais, ce soir-là, dîner avec les Mannering, et n’avais que tout

juste le temps de galoper chez moi pour m’habiller. Sur la route du Mont

Elysium, j’entendis par hasard deux hommes qui causaient ensemble dans

la nuit tombante.

--C’est une chose curieuse, dit l’un d’eux, comme il en a disparu

jusqu’à la moindre trace. Vous savez que ma femme s’était toquée d’elle

(quant à moi je ne lui ai jamais rien trouvé de particulier), et tenait

à ce que je repêchasse son vieux rickshaw et ses coolies, à quelque prix

que ce fût. J’appelle cela une fantaisie morbide; mais il faut bien

faire ce que dit la _memsahib_[12]. Croiriez-vous que l’homme auquel

elle avait loué le rickshaw me raconte que les quatre _jhampanies_--ils

étaient frères--sont morts du choléra sur la route de Hardwar, les

pauvres diables, et que le rickshaw a été démoli par le loueur en

personne. Il m’a déclaré que jamais il ne voudrait se servir du rickshaw

d’une _memsahib_ morte, que cela portait malheur. Étrange idée, n’est-ce

pas? S’imaginer la pauvre petite Mrs. Wessington portant malheur à

d’autres qu’à elle-même!

[12] _Memsahib_, féminin de _sahib_, et qui, en langage hindou,

signifie «femme» ou mieux «dame».

Sur quoi je me pris à rire tout haut; et mon rire me fit mal. Ainsi, il

existait, après tout, des fantômes de rickshaws et des fantômes

d’emplois dans l’autre monde! Combien Mrs. Wessington payait-elle ses

hommes? Combien de temps les employait-elle? Où allaient-ils?

Et comme une visible réponse à ma dernière question, voici que la Chose

infernale me barrait la route dans le crépuscule. Les morts voyagent

vite, et par des raccourcis inconnus aux coolies ordinaires. Je me pris

à rire tout haut une seconde fois, et tus soudain mon rire, dans la

crainte de devenir fou. Fou jusqu’à un certain point, je dois l’avoir

été, car je me vois encore retenant mon cheval sur le devant du

rickshaw, et souhaitant poliment le bonsoir à Mrs. Wessington. Sa

réponse fut de celles que je connaissais trop bien. J’écoutai jusqu’au

bout, et repartis que j’avais entendu déjà tout cela, mais que j’étais

tout oreilles si elle avait encore quelque chose à dire. Je ne sais quel

démon malin, plus fort que moi, s’était insinué en ma peau ce soir-là,

car j’ai le vague souvenir d’avoir causé cinq minutes des lieux communs

du jour avec cette chose en face de laquelle j’étais.

--Fou à lier, le pauvre diable--ou ivre. Max, tâchez donc de le faire

rentrer.

Ce n’était, cela, sûrement pas la voix de Mrs. Wessington! Les deux

hommes m’avaient entendu parler tout seul à l’espace, et étaient revenus

sur leurs pas pour veiller sur moi. C’étaient d’excellentes gens, pleins

d’attention, et à leurs paroles j’augurai qu’évidemment j’étais on ne

peut mieux ivre. Je leur adressai un remerciement confus, et m’éloignai

au galop pour regagner mon hôtel. J’y changeai de vêtements et arrivai

chez les Mannering dix minutes en retard. Je m’excusai sur l’obscurité

de la nuit, reçus les reproches de Kitty sur ce retard peu conforme à ma

condition de fiancé, et m’assis.

La conversation était déjà devenue générale; et, sous son couvert,

j’échangeais quelque tendre petit entretien avec ma fiancée, lorsque je

m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme trapu, à favoris

rouges, était en train de décrire, avec force enjolivements, la

rencontre que, ce soir-là, il avait faite d’un fou.

Quelques phrases me firent comprendre qu’il racontait l’incident d’il y

avait une demi-heure. Au milieu de l’histoire, il fit des yeux le tour

de la table, en quête de bravos, comme font les conteurs de profession,

surprit mon regard et resta bouche bée. Il y eut un moment de silence

embarrassant, et l’homme aux favoris rouges murmura quelque chose pour

expliquer qu’il avait «oublié le reste», sacrifiant de la sorte une

réputation de bon conteur, édifiée au cours de six saisons. Je le bénis

du fond du cœur, et... continuai mon poisson.

Ce dîner, comme tous les dîners, prit fin; et avec un légitime regret je

m’arrachai d’auprès de Kitty--tant j’étais certain comme de ma propre

existence que la Chose en Question m’attendait dehors. L’homme aux

favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le Dr. Heatherlegh, de

Simla, s’offrit à me tenir compagnie jusqu’au point où bifurquaient nos

routes respectives. J’acceptai avec reconnaissance.

Mon instinct ne m’avait pas trompé. La Chose était là, sur le Mall, et,

comme en risée diabolique de nos mœurs et coutumes, avec une lanterne

allumée. L’homme aux favoris rouges alla tout de suite au fait, et à La

façon dont il le fit, il était évident qu’il n’avait cessé de penser à

cela pendant tout le dîner.

--Dites donc, Pansay, que diable pouviez-vous bien avoir, ce soir, sur

la route de l’Elysium?

La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’y prisse

garde.

--Cela! fis-je, en désignant du doigt la Chose.

--_Cela_, ce peut être soit le _delirium tremens_, soit des

hallucinations, pour ce que j’en sais. Or, vous ne buvez pas, j’ai pu

m’en apercevoir à dîner; ce n’est donc pas le _delirium tremens_. Il n’y

a rien du tout, là où vous montrez, quoique vous soyez en nage et

trembliez comme un poney pris de peur. Donc je conclus que ce sont des

hallucinations. Et c’est mon métier de comprendre tout ce qui concerne

cette affaire-là. Venez jusque chez moi. Je demeure sur la route de

Blessington.

A mon grand plaisir, le rickshaw, au lieu de nous attendre, se maintint

à vingt mètres environ devant nous--et cela, soit que nous allions au

pas, trottions, ou galopions. Au bout de cette longue chevauchée

nocturne, j’en avais dit à mon compagnon presque autant que je vous en

ai dit ici.

--Allons, vous m’avez gâté une des meilleures histoires que j’aie jamais

eues sur le bout de la langue, dit-il, mais je vous pardonnerai en

raison de tout ce par quoi vous avez passé. Maintenant, rentrons, et

faites ce que je vous dirai; et quand je vous aurai guéri, jeune homme,

que ce vous soit une leçon pour vous tenir à l’abri des femmes et des

aliments indigestes jusqu’à l’heure de la mort.

Le rickshaw conservait sa distance devant nous; et mon ami aux favoris

rouges semblait tirer grand plaisir de la description que je faisais de

ses mouvements.

--Hallucinations, Pansay--rien qu’hallucinations; et tout cela, la faute

des yeux, du cerveau et de l’estomac. Et le principal, l’estomac. Vous

avez le cerveau trop riche, un estomac médiocre, et les yeux

foncièrement malades. Remettez-vous l’estomac d’aplomb, et le reste

suivra. Tout cela veut dire que vous avez besoin d’une pilule. C’est moi

qui, à partir de cette heure, vais être votre médecin! Car vous

représentez un phénomène trop intéressant pour qu’on le néglige.

Nous nous trouvions maintenant tout à fait à l’ombre de la route basse

de Blessington, et le rickshaw fit une halte subite sous un rocher

schisteux, revêtu de pins, pendu au-dessus de nos têtes.

Instinctivement, je fis halte aussi, et j’en donnai les raisons.

Heatherlegh laissa échapper un juron.

--Allons donc, si vous croyez que je vais passer une nuit glaciale sur

un versant de colline pour une hallucination qui provient de l’estomac,

compliqué du cerveau et des yeux... Bon Dieu! Qu’est-ce que cela?

Une détonation assourdie nous frappa les oreilles, et devant nous

s’éleva une nuée de poussière aveuglante; puis, ce fut un craquement, un

bruit de branches arrachées; et une dizaine de mètres du versant--pins,

broussailles et tout--glissèrent sur la route au-dessous, la bloquant

complètement. Les arbres, déracinés, se balancèrent et chancelèrent un

moment dans les ténèbres, comme des géants ivres, et alors, tombèrent de

tout leur long au milieu de leurs camarades avec un fracas de tonnerre.

La peur tenait nos deux chevaux immobiles et en nage. Dès que le bruit

de la terre et des pierres dégringolantes se fut apaisé, mon compagnon

murmura:

--Eh bien, dites donc, si nous ne nous étions pas arrêtés, nous serions,

à l’heure qu’il est, ensevelis sous dix pieds de terre. _There are more

things in heaven and earth...[13]_ Rentrons, Pansay, et remercions Dieu.

J’ai salement besoin de prendre un verre.

[13] Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre... (_Hamlet_,

act. Ier, sc. V.)

Nous rebroussâmes chemin par la passe de l’Église, et j’arrivai à la

maison du Dr Heatherlegh un peu après minuit.

Ses tentatives pour me guérir commencèrent presque immédiatement, et

pendant une semaine il ne me perdit pas de vue. Bien des fois, au cours

de cette semaine-là, je bénis la bonne fortune qui m’avait jeté sur la

route du meilleur et du plus aimable médecin de Simla. Chaque jour je

recouvrais mon assiette. Chaque jour aussi je devenais plus enclin à me

ranger à la théorie de l’«illusion spectrale» de Heatherlegh, mettant en

cause les yeux, le cerveau et l’estomac. J’écrivis à Kitty pour lui

raconter qu’une légère entorse, résultat d’une chute de cheval, me

retenait pour quelques jours à la chambre, et que je serais guéri avant

qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était tout ce qu’il y avait de plus simple.

Il consistait en quelques pilules, bains d’eau froide et un fort

exercice, tout cela à l’arrivée de la nuit ou dès l’aurore--car, ainsi

que sagement il l’observa, «un homme qui a une foulure à la cheville ne

fait pas douze milles à pied par jour, et la jeune personne pourrait

s’étonner si elle vous rencontrait.»

A la fin de la semaine, après un examen mûri de la pupille et du pouls,

et de strictes injonctions au sujet de la diète et de la marche,

Heatherlegh me congédia aussi brusquement qu’il s’était chargé de moi.

Voici sa bénédiction d’adieu:

--Mon garçon, je réponds de votre guérison mentale, et cela revient à

dire que je vous ai guéri de la plupart de vos incommodités physiques.

Maintenant, décampez d’ici avec armes et bagages le plus tôt que vous

pourrez; et allez-vous-en faire votre cour à Miss Kitty.

Je voulais lui exprimer mes remerciements pour sa bonté. Il m’arrêta.

--Ne croyez pas que j’aie fait cela par amour pour vous. J’infère que

vous vous êtes conduit tout du long comme un malotru. Mais vous n’en

êtes pas moins un phénomène, et un phénomène tout aussi étrange que vous

êtes un malotru. Non! (il m’arrêta une seconde fois)--pas une roupie, je

vous en conjure. Allez-vous-en voir si votre estomac et votre cerveau,

compliqués de vos yeux, sont encore capables de vous faire prendre des

vessies pour des lanternes. Je vous en donnerai un lakh, de roupies,

pour autant de fois que cela vous arrivera.

Une demi-heure plus tard j’étais dans le salon des Mannering en

compagnie de Kitty--plongé dans l’ivresse du bonheur présent et dans

celle de savoir que je ne serais plus jamais troublé par l’horrible

présence de ce que vous savez. Fort du sentiment de ma nouvelle

sécurité, je proposai aussitôt une promenade à cheval, et, de

préférence, un petit canter autour du Jakko.

Jamais je ne m’étais senti si bien, si débordant de vitalité, et

d’esprit plus rassis qu’en cet après-midi du trente avril. Kitty se

montrait ravie de mon changement, et m’en complimenta à sa façon

délicieusement franche et ouverte. Nous quittâmes ensemble la maison des

Mannering, riant et causant, et parcourûmes au petit galop la route de

Chota Simla, comme jadis.

J’avais hâte d’atteindre le Réservoir Sanjowlie et de m’y assurer plutôt

deux fois qu’une que je ne me trompais pas. Les chevaux faisaient de

leur mieux, mais malgré cela semblaient trop lents à mon impatience.

Kitty était tout étonnée de mon impétuosité.

--Mais, Jack! finit-elle par s’écrier, vous vous conduisez comme un

enfant. Qu’est-ce que vous faites?

Nous nous trouvions juste au-dessous du couvent, et par pure gaîté de

cœur je faisais faire le saut de mouton à mon waler et le forçais à

exécuter des courbettes d’un bord à l’autre de la route en le

chatouillant de la boucle de mon fouet de chasse.

--Ce que je fais? repartis-je. Rien, ma chérie. Et c’est justement cela.

Si vous n’aviez rien fait de toute une semaine que de rester étendue,

vous seriez aussi exubérante que moi.

Et je fredonnai quelque gai refrain. Les dernières notes en étaient

encore sur mes lèvres que nous tournions le coin au-dessus du couvent,

et que nous pouvions voir à quelques mètres devant nous jusqu’à

Sanjowlie. Au milieu de la route plate se tenaient les livrées noir et

blanc, le rickshaw aux panneaux jaunes, et Mrs. Keith-Wessington. Je

retins ma monture, regardai, me frottai les yeux, et dus, je crois, dire

quelque chose. Tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir

étendu sur la route, face contre terre, Kitty en larmes agenouillée

au-dessus de moi.

--Est-ce parti, enfant? soupirai-je.

Kitty ne fit que redoubler de pleurs.

--Quoi, parti, Jack, mon ami? Qu’est-ce que tout cela veut dire? Il doit

y avoir une méprise quelque part, Jack, une horrible méprise.

Ses derniers mots me remirent incontinent debout--fou--littéralement fou

sur le moment.

--Oui, il y a, en effet, une méprise quelque part, répétai-je, une

horrible méprise. Venez voir.

J’ai la vague idée que je traînai Kitty par le poignet jusqu’en haut de

la route où se tenait la Chose, et l’implorai, par pitié, de Lui parler,

de Lui dire que nous étions fiancés, que ni Mort ni Enfer ne pouvaient

briser le lien qui nous unissait; il n’y a que Kitty pour savoir tout ce

que j’ajoutai dans le même sens. De temps à autre j’en appelais d’un

accent passionné à l’Épouvantail, là, dans le rickshaw, lui demandant de

témoigner pour vrai tout ce que j’avais dit, et de me délivrer d’une

torture qui me tuait. Je suppose que tout en parlant je dévoilai à Kitty

mes anciennes relations avec Mrs. Wessington, car je la vis écouter

attentivement, pâle et les yeux flamboyants.

--Merci, Mr. Pansay, dit-elle. C’est _tout à fait_ assez. _Syce, ghora

lao_[14].

[14] En langage indigène, et qui veut dire: «Groom, avancez les

chevaux.»

Les syces, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, nous

avaient rejoints avec les chevaux qu’ils avaient rattrapés; et comme

Kitty s’élançait en selle, je m’accrochai à sa bride, la suppliant de

m’écouter jusqu’au bout et de pardonner. Pour toute réponse elle me

cravacha le visage, de l’œil à la bouche, et me lança un ou deux mots

d’adieu que, même aujourd’hui, je ne saurais coucher par écrit. Sur quoi

je jugeai, et avec raison, que Kitty savait tout; et je retournai en

chancelant aux côtés du rickshaw. J’avais le visage saignant par suite

de la chute, et le coup de cravache y avait fait lever un bourrelet bleu

et livide. J’étais mort à l’amour-propre. A ce moment-là, Heatherlegh,

qui devait nous avoir suivis à quelque distance, Kitty et moi, arriva au

petit galop.

--Docteur, dis-je, en désignant ma face, voici la signature de Miss

Mannering sur mon ordre de congé, et, dès qu’il vous agréera, je vous

serai reconnaissant de ce lakh de roupies...

La physionomie de Heatherlegh, même au fond de mon abîme de misère, me

porta à l’hilarité.

--J’aurais cependant risqué ma réputation de médecin... commença-t-il.

--Assez de toutes vos histoires, chuchotai-je. J’ai perdu ce qui faisait

le bonheur de ma vie, et vous n’avez plus qu’à me ramener chez moi.

Tandis que je parlais, le rickshaw avait disparu. Et je perdis alors

toute conscience de ce qui se passait. Le sommet du Jakko me sembla

bouillonner et rouler comme le sommet d’un nuage, et s’écrouler sur moi.

Sept jours plus tard, le sept mai, veux-je dire, je me rendis compte que

j’étais étendu dans la chambre de Heatherlegh, faible comme un enfant.

Heatherlegh m’observait attentivement de derrière les papiers épars sur

son bureau. Ses premiers mots ne furent pas encourageants; mais je me

trouvais trop déprimé pour beaucoup m’en émouvoir.

--Voici que Miss Kitty a renvoyé vos lettres. Vous correspondiez pas

mal, jeunes gens. Voici un paquet qui m’a tout l’air d’une bague, et il

y avait aussi quelques lignes joyeuses du papa Mannering, lignes que

j’ai pris la liberté de lire et de brûler. Le vieux gentleman n’est pas

content de vous.

--Et Kitty? demandai-je sourdement.

--Encore plus courroucée que son père, si j’en crois ce que je vois. En

parlant de cela, dites donc, vous devez en avoir lâché de bonnes, avant

que je vous rencontre. Elle prétend qu’un homme qui s’est conduit

vis-à-vis d’une femme comme vous avez fait vis-à-vis de Mrs. Wessington

devrait se tuer rien que par pitié pour son espèce. C’est une petite

virago, votre bonne amie. Elle maintient, en outre, que vous souffriez

du delirium tremens quand arriva cette histoire sur la route du Jakko.

Ajoute qu’elle aimerait mieux mourir que de jamais vous reparler.

Je poussai un gémissement et me tournai sur l’autre côté.

--Maintenant, vous avez le choix, mon ami. Il s’agit de rompre ces

fiançailles; et les Mannering ne désirent nullement se montrer durs à

votre égard. Quel motif donnerons-nous: delirium tremens ou attaque

d’épilepsie? Désolé de ne pouvoir vous offrir une plus agréable

alternative. A moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Parlez,

et je leur dirai qu’il s’agit d’attaques. Tout Simla connaît la scène du

Mille des Dames. Allons! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir.

Durant ces cinq minutes, je crois que j’explorai complètement les plus

bas cercles de l’Inferno qu’il soit donné à l’homme de fouler sur cette

terre. En même temps je m’observais moi-même en train d’arpenter d’un

pas défaillant les obscurs labyrinthes du doute, de la tristesse et de

l’absolu désespoir. Je me demandais, comme Heatherlegh pouvait se l’être

demandé, là, sur sa chaise, quel affreux parti j’adopterais. Tout à

coup, je m’entendis répondre, d’une voix que je reconnaissais à peine:

--Ils sont furieusement difficiles en fait de moralité par ici.

Offrez-leur les attaques, Heatherlegh, et joignez-y l’assurance de mes

meilleurs sentiments. Et maintenant, laissez-moi dormir un peu.

Sur quoi mes deux «moi» se rejoignirent, et ce ne fut plus que moi (un

moi possédé, à demi détraqué) qui me démenai dans mon lit, refaisant pas

à pas l’historique des dernières semaines.

--Mais, je suis à Simla, ne cessais-je de me répéter. Je suis, moi, Jack

Pansay, à Simla, et il n’y a pas, ici, de fantômes. C’est extravagant de

la part de cette femme, de prétendre qu’il y en ait. Pourquoi Agnès ne

pouvait-elle me laisser tranquille? Je ne lui ai jamais fait de mal.

Cela aurait tout aussi bien pu être moi qu’Agnès. Seulement je ne serais

jamais revenu tout exprès pour la tuer, elle. Pourquoi ne me laisse-t-on

pas tranquille... tranquille et heureux?

Il était plus de midi lorsque je m’étais réveillé pour la première fois,

et le soleil était bas à l’horizon avant que je me remisse à dormir...

dormir comme dort le condamné sur sa roue, trop épuisé pour sentir

d’autre peine.

Le lendemain, je ne pus quitter le lit. Heatherlegh me dit, le matin,

qu’il avait reçu une réponse de Mr. Mannering, et que, grâce à ses bons

offices, à lui, Heatherlegh, l’histoire de mon malheur avait fait le

tour de Simla, où de toutes parts on avait de moi grand’pitié.

--Et c’est plus que vous ne méritez, conclut-il aimablement, quoique

Dieu seul connaisse les épreuves par lesquelles vous avez passé. Ne vous

inquiétez pas, nous vous guérirons cependant, méchant phénomène.

Je refusai avec fermeté de me laisser guérir.

--Vous vous êtes montré déjà trop bon pour moi, mon vieux, dis-je; je ne

veux pas vous ennuyer davantage de ma personne.

Je savais pertinemment que rien de ce que ferait Heatherlegh

n’allégerait le fardeau qui désormais pesait sur moi.

Cette connaissance se doublait aussi d’un sentiment de rébellion

désespérée, impuissante, contre l’absence de raison qu’il y avait en

tout cela. Il existait des quantités d’hommes ne valant pas mieux que

moi, dont le châtiment avait tout au moins été réservé pour un autre

monde; et je sentais qu’il était amèrement, cruellement injuste que

j’eusse entre tous été choisi en vue d’un si affreux destin. Cet état

faisait avec le temps place à un autre où il semblait que le rickshaw et

moi fussions les seules réalités en un univers d’ombres; que Kitty fût

un fantôme; que Mannering, Heatherlegh, et tous les autres hommes et

femmes que je connaissais fussent tous des fantômes; et qu’elles-mêmes,

les hautes montagnes grises, ne fussent que des ombres vaines suscitées

pour me torturer. D’état en état, je louvoyai ainsi durant une mortelle

semaine; le corps reprenant chaque jour plus de force, jusqu’à ce que le

miroir de la chambre me dît que j’étais revenu à la vie normale, et

qu’une fois encore je me retrouvais comme tout le monde. Chose assez

curieuse, mon visage ne portait aucune trace de la lutte par laquelle

j’avais passé. Il était pâle, oui, mais sans plus d’expression et tout

aussi banal qu’avant. Je m’étais attendu à quelque altération durable,

trace visible du mal qui peu à peu me rongeait. Je ne trouvai rien.

Le quinze mai je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du

matin; et l’instinct du célibataire me conduisit au cercle. Là, je

m’aperçus que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait

racontée le docteur, et, d’une façon gauche, témoignait d’une

bienveillance et d’une attention inaccoutumées. Malgré quoi je reconnus

que si pour le reste de ma vie ici-bas je pouvais exister parmi mes

semblables, je ne ferais cependant pas partie d’eux; et j’enviai fort

amèrement, je dois le dire, les coolies gais et rieurs qui circulaient

en bas sur le Mall. Je pris mon lunch au cercle, et à quatre heures me

mis à errer du haut en bas du Mall sans autre but que le vague espoir de

rencontrer Kitty. Près du kiosque à musique, je fus rejoint par les

livrées noir et blanc, et j’entendis à mes côtés la vieille supplication

de Mrs. Wessington. C’était à quoi je n’avais cessé de m’attendre depuis

que j’étais sorti, et si quelque chose me surprenait, c’était qu’elle

fût en retard. Le rickshaw-fantôme et moi marchâmes côte à côte et en

silence le long de la route de Chota Simla. Près du bazar, Kitty et un

inconnu, tous deux à cheval, nous rejoignirent et nous dépassèrent. Elle

ne fit pas plus attention à moi que si j’eusse été le premier chien

venu. Elle ne me fit même pas l’honneur d’activer l’allure, toute excuse

qu’en eût pu fournir un après-midi menaçant.

C’est ainsi que Kitty et son compagnon, d’une part, moi et ma

Dulcinée-fantôme, de l’autre, nous serpentâmes par couples autour du

Jakko. La route ruisselait d’eau; les pins dégouttaient à l’instar de

chéneaux sur les rochers au-dessous, et une pluie fine chassait partout

dans l’atmosphère. Deux ou trois fois je me surpris en train de me dire

presque à voix haute: «Je suis Jack Pansay, en congé à Simla... _à

Simla!_ Le Simla de tous les jours, le Simla que tout le monde connaît.

Voilà ce qu’il ne faut pas que j’oublie.» Puis j’essayais de me rappeler

quelques-uns des potins entendus au cercle: le prix des chevaux d’un

tel--tout ce qui, en fait, avait rapport au monde anglo-indien

journalier, que je connaissais si bien. Je me répétai même rapidement la

table de multiplication, pour être tout à fait sûr que j’avais encore

bien ma tête. Cela me rendit du courage, et dut m’empêcher un moment

d’entendre Mrs. Wessington. Une fois de plus je grimpai avec lassitude

la rampe qui conduit au couvent, et m’engageai sur la route plate. Là,

Kitty et le monsieur disparurent au petit galop, et je restai seul avec

Mrs. Wessington.

--Agnès, dis-je, voulez-vous baisser la capote et me dire ce que tout

cela signifie?

La capote retomba sans bruit, et je me trouvai face à face avec ma chère

et enterrée maîtresse. Elle portait la toilette dans laquelle je l’avais

vue vivante pour la dernière fois, tenait à la main droite le même tout

petit mouchoir, et à la main gauche le même porte-cartes. (Une femme

morte il y avait huit mois, avec un porte-cartes!) Il me fallut me

réatteler à ma table de multiplication, et poser mes deux mains sur le

parapet de pierre de la route pour m’assurer que celui-là, au moins,

était réel.

--Agnès, répétai-je, par pitié, dites-moi ce que tout cela signifie.

Mrs. Wessington se pencha en avant, avec ce mouvement de tête prompt et

spécial que je lui connaissais si bien, et parla.

Si mon histoire n’avait déjà si follement franchi les bornes de toute

humaine croyance, il serait temps pour moi de vous faire mes excuses.

Comme je sais que personne--non, pas même Kitty, pour qui elle est

écrite comme une sorte de justification de ma conduite--ne me croira, je

continue. Mrs. Wessington parla, et je marchai avec elle de la route de

Sanjowlie jusqu’au tournant qui se trouve au-dessous de la maison du

commandant en chef, comme j’aurais, dans le feu de la conversation,

marché aux côtés du rickshaw de n’importe quelle femme en chair et en

os. La seconde et la plus tourmentante des phases de ma maladie s’était

soudainement emparée de moi, et, comme le prince du poème de Tennyson,

«il me semblait me mouvoir au milieu d’un monde de revenants». Il y

avait eu garden-party chez le commandant en chef, et nous nous joignîmes

tous deux à la foule des gens qui rentraient chez eux. Il me sembla, en

les voyant, que c’étaient eux, les ombres--ombres aussi fantastiques

qu’impalpables--qui s’ouvraient pour livrer passage au rickshaw de Mrs.

Wessington. Ce que nous dîmes au cours de cette magique entrevue, je ne

saurais--non, je n’oserais--le raconter. Le commentaire de Heatherlegh

eût consisté en un rire bref, suivi de cette remarque: que je venais de

courtiser une chimère issue d’un cerveau malade, enfantée par un estomac

et des yeux malades. C’était une macabre, et en quelque indéfinissable

sorte, cependant, une merveilleusement douce rencontre. Était-il

possible, me demandai-je, que je fusse en ce monde pour faire une

seconde fois la cour à une femme que ma négligence et ma cruauté avaient

tuée?

Je revis Kitty sur le chemin du retour--ombre parmi les ombres.

S’il me fallait décrire dans leur ordre tous les incidents de la

quinzaine suivante, mon histoire jamais ne prendrait fin, et je

lasserais votre patience. Matin sur matin, soir sur soir, le

rickshaw-fantôme et moi vaguions ensemble à travers Simla. En quelque

lieu que j’allasse, les quatre livrées noir et blanc me suivaient et me

tenaient compagnie du seuil au seuil de mon hôtel. Au théâtre je les

trouvais parmi la foule hurlante des _jhampanies_; à l’extérieur de la

verandah du Cercle, après une longue soirée de whist; au Bal

Anniversaire, attendant patiemment ma réapparition; et en plein jour,

lorsque j’allais en visites. Sauf qu’il ne portait point d’ombre, le

rickshaw était sous tous les rapports d’aspect aussi réel qu’un rickshaw

en bois et en fer. Plus d’une fois, oui-da, il m’a fallu m’empêcher de

crier gare à l’ami lancé à fond de train, qui allait galoper par-dessus

le véhicule. Plus d’une fois j’ai arpenté le Mall, en pleine

conversation avec Mrs. Wessington, à l’indicible ébahissement des

passants.

Il n’y avait pas une semaine que j’avais repris le cours de ma vie

ordinaire, que la théorie des «attaques», paraît-il, avait été reléguée

en faveur de la théorie de la «folie». Toutefois, je ne changeai rien à

mon genre de vie. Je faisais des visites, montais à cheval et dînais en

ville, tout aussi librement que jamais. J’éprouvais pour la société de

mes semblables un goût qu’en aucun temps je n’avais ressenti; j’avais

soif de me trouver au milieu des réalités de la vie; et je ne laissais

pas cependant de me sentir vaguement malheureux lorsque je m’étais

trouvé trop longtemps séparé de ma surnaturelle compagne. Il serait

presque impossible de décrire mes différents états à partir du quinze

mai jusqu’aujourd’hui.

La présence du rickshaw me remplit tour à tour d’horreur, d’aveugle

crainte, d’une vague espèce de plaisir, et de profond désespoir. Je

n’osais quitter Simla; et je savais qu’en y restant je me tuais. Je

savais, en outre, que c’était ma destinée, de mourir lentement et un peu

chaque jour. Tout ce dont j’étais anxieux, c’était de purger ma peine

aussi discrètement que possible. Par moments j’avais soif de voir Kitty,

et j’épiais ses flirts outrageants avec mon successeur--pour parler plus

exactement, mes successeurs--d’un œil presque amusé. Elle était tout

autant sortie de ma vie que j’étais sorti de la sienne. Le jour, je

vaguais, presque heureux, en compagnie de Mrs. Wessington. La nuit,

j’implorais le Ciel de me laisser retourner au monde tel que je l’avais

connu. Au-dessus de tous ces divers états planait la sensation de sombre

et stupide étonnement que le Visible et l’Invisible se mélangeassent si

étrangement sur cette terre pour sonner l’hallali d’une simple et pauvre

âme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Août 27._--Heatherlegh s’est montré infatigable dans ses soins pour

moi; et c’est seulement hier qu’il m’a dit que je devrais introduire une

demande de congé pour maladie. Une demande de congé pour échapper à la

compagnie d’un fantôme! Une requête en vue d’obtenir la gracieuse

permission du gouvernement de me débarrasser de cinq spectres et d’un

rickshaw imaginaire en allant en Angleterre! La proposition de

Heatherlegh me porta presque à une crise de rire hystérique. Je lui

déclarai que j’attendrais la fin tranquillement à Simla; et je suis sûr

que la fin n’est pas loin. Croyez bien que je redoute sa venue plus

qu’aucun mot ne saurait dire, et que je me torture toute la nuit en

mille hypothèses sur le genre de ma mort.

Mourrai-je dans mon lit, décemment, comme il sied à un gentleman

anglais; ou bien, au cours d’une dernière promenade sur le Mall, mon âme

me sera-t-elle arrachée pour prendre à jamais sa place aux côtés de

cette macabre vision? Retournerai-je, dans le monde futur, à mon ancien

vasselage, ou rejoindrai-je Agnès, pour, ayant horreur d’elle, me voir

enchaîné à ses côtés à travers l’éternité? Voltigerons-nous tous deux

sur la scène de notre vie passée jusqu’à la nuit des Temps? Au fur et à

mesure que le jour de ma mort approche, l’horreur intense que ressent

toute chair vivante pour les esprits échappés au tombeau se fait de plus

en plus grande. C’est une chose affreuse que de descendre tout vif parmi

les morts après avoir à peine accompli la moitié de sa vie. C’est mille

fois plus affreux d’attendre, comme je fais, étant encore des vôtres, je

ne sais quel événement sans nom. Ayez pitié de moi, au moins à cause de

mon «hallucination», car je sais que jamais vous ne croirez ce que j’ai

écrit ici. Et cependant, si jamais homme fut mis à mort par les

Puissances des Ténèbres, je suis cet homme-là.

En toute justice aussi, ayez pitié d’elle, car, si jamais femme fut tuée

par un homme, j’ai tué Mrs. Wessington. Et voici que plane sur moi la

dernière phase de mon châtiment.

·007

La locomotive, après l’engin maritime, est la chose la plus sensible que

jamais l’homme ait fabriquée; et la machine Nº ·007, outre qu’elle était

sensible, était neuve. La peinture rouge de sa traverse d’avant

immaculée avait à peine eu le temps de sécher, son signal étincelait

comme un casque de pompier, et son abri eût pu passer pour un salon

d’acajou. Son essai terminé, on l’avait poussée au dépôt--elle avait dit

adieu à son meilleur ami des ateliers, le grand pont roulant--le vaste

monde était là dehors; et les autres locos la reluquaient. Elle regarda

le demi-cercle de hardis, impassibles signaux d’avant, entendit le

ronron et le murmure étouffés de la vapeur en train de monter dans les

manomètres--de dédaigneux sifflements de mépris comme une soupape

défectueuse se soulevait un peu--et eût donné l’huile d’un mois afin de

pouvoir se glisser à travers ses propres roues motrices dans le cendrier

de briques placé au-dessous d’elle. ·007 était une loco «américaine» à

huit roues, légèrement différente des autres locomotives de son type,

et, telle quelle, on l’estimait à dix mille dollars sur les livres de la

Compagnie. Mais l’eussiez-vous, au bout d’une demi-heure d’attente dans

le dépôt sombre et retentissant, achetée au taux de sa propre

évaluation, que vous eussiez fait une économie de neuf mille neuf cent

quatre-vingt-dix-neuf dollars quatre-vingt-dix-huit cents, ni plus ni

moins.

Une lourde Mogul à marchandises, pourvue d’un cow-catcher[15] court, et

dont la boîte à feu descendait à moins de trois pouces du rail, commença

le peu galant colloque en s’adressant à une Consolidation[16] de

Pittsburg, qui se trouvait là en visite.

[15] _Cow-catcher_, équivalent du chasse-pierres, mais de proportions

plus grandes et destiné, en Amérique, à écarter les troupeaux de

buffles.

[16] _Mogul_ et _Consolidation_. Types de locomotives américaines

connus sous les mêmes noms dans nos Compagnies.

--D’où le vent nous a-t-il apporté cela? demanda-t-elle, tout en lâchant

rêveusement une bouffée de légère vapeur.

--J’ai déjà bien assez de me mettre dans la tête ce qu’on fabrique chez

nous, fut-il répondu, sans me tenir au courant de vos anciens numéros.

J’imagine que c’est quelque chose que Peter Cooper a laissé inachevé

quand il est mort.

·007 frissonna; sa vapeur montait, mais elle retint sa langue. Il n’est

pas le plus simple wagonnet qui ne sache sur quel genre de locomotive

Peter Cooper s’exerça dans les lointaines années qui séparent 1830 de

1840. Cela portait son charbon et son eau dans deux baquets à pommes, et

n’était guère plus grand qu’une bicyclette.

Puis une voix s’éleva; c’était celle d’une locomotive de manœuvre, toute

menue, assez neuve, pourvue d’une petite marche devant sa traverse, et

de roues si rapprochées l’une de l’autre qu’on l’eût prise pour un

cheval des Pampas prêt à faire le saut de mouton.

--Quand un pousse-gravier de la _Pennsylvania_ prétend nous apprendre

quoi que ce soit sur notre matériel, c’est que quelque chose va de

travers dans la Compagnie, moi, je crois. Cette môme-là n’est pas si

mal. C’est Eustis qui l’a dessinée, comme il a fait pour moi. N’est-ce

pas tout dire?

·007 eût pu promener la machine de manœuvre tout autour de la cour dans

son tender, mais ce petit mot de consolation suffit à lui inspirer de la

reconnaissance.

--Nous ne nous servons pas de wagonnets sur la _Pennsylvania_, dit la

Consolidation. Cette--heuu--carriole-là est assez grande et assez laide

pour se défendre toute seule.

--On ne lui a pas encore parlé, si on a parlé d’elle. N’avez-vous donc

aucunes manières, sur _Pennsylvania_? repartit la locomotive de

manœuvre.

--C’est sur les voies de manœuvre que vous devriez être, Poney, dit la

Mogul sévèrement. Nous sommes toutes, ici, machines de grand parcours.

--C’est votre idée, répliqua la petite gaillarde. Vous en saurez

davantage avant la fin de la nuit. Je suis allée jusqu’à la ligne 17, et

ce qu’il y a là de marchandises--oh, mazette!

--J’ai aussi pas mal d’ennuis dans ma division, fit une chétive et

légère loco de banlieue aux sabots de frein tout ce qu’il y a de plus

reluisants. Mes abonnés n’ont pas eu de cesse qu’ils n’aient obtenu un

wagon-salon. Ils l’ont accroché en queue, et cela tire pire qu’un

chasse-neige. Je m’en débarrasserai un de ces jours, sûr; et alors, ils

s’en prendront à tout le monde, sauf à leur sottise. Ils me demanderont

bientôt de traîner un wagon à couloir!

--On vous a fabriquée à New-Jersey, n’est-ce pas? demanda Poney. Il me

le semblait. Les abonnés et les trucks, cela n’est guère amusant à

traîner. Mais je vous dirai que cela vaut infiniment mieux que de

«différer» les wagons frigorifiques ou les citernes à huile. Moi qui

vous parle, j’ai traîné...

--Traîné! Vous? dit la Mogul d’un air de mépris. C’est tout ce que vous

pouvez faire que de poussoter un wagon garde-manger jusqu’aux voies de

manœuvre. Or, moi (elle fit une légère pause, afin que les mots

pénétrassent bien), c’est le Train de Marchandises à Grande Vitesse que

je remue,--on-ze wagons qui valent tout ce que vous pouvez imaginer. Sur

le coup d’onze heures, je décampe; et je suis réglée à trente-cinq à

l’heure. Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et

l’humidité--c’est moi! Le trafic de banlieue est à peine supérieur à la

manœuvre de gare. Ce qui rapporte, c’est la grande vitesse.

--Eh bien, je n’ai pas, en général, l’habitude de me vanter, entama la

Consolidation de Pittsburg, mais s’il ne vous manque que de voir des

marchandises, ce que j’appelle des marchandises, transportées avec

légèreté, vous n’auriez qu’à me regarder traverser les Alleghanys en

chantonnant, avec trente-sept wagons de minerai derrière le dos, tandis

que mes gardes-freins sont à lutter avec les chemineaux[17], au point de

ne pouvoir prêter attention aux coups de sifflet. Il me faut alors faire

seule tout le travail de frein, et, quoique j’aie mauvaise grâce à le

dire, je n’ai jamais encore vu une charge m’échapper. _Non_, Madame. Le

remorquage peut être une chose, mais le jugement et la discrétion en

sont une autre. Il faut du jugement, dans mon genre d’affaire.

[17] L’Amérique est remplie de chemineaux qui cherchent à monter sans

billet dans les trains en marche.

--Ah! Mais... mais ne vous trouvez-vous pas paralysée par certain

sentiment de vos écrasantes responsabilités? demanda dans un coin une

voix étrange et rauque.

--Qui est-ce là? chuchota ·007 à la locomotive aux abonnés de

New-Jersey.

--La Compound[18]--à l’essai--bonne à rien. Elle est restée six mois à

aiguiller sur les voies de manœuvre B. et A., lorsqu’elle n’était pas

dans les ateliers. Elle est économe--moi, je dirai mesquine--en ce qui

concerne son charbon. Mais elle rattrape cela en réparations. Hein! Vous

avez, je présume, Madame, trouvé Boston quelque peu isolé, après votre

saison de New-York?

[18] Machine à quatre cylindres, connue sous ce même nom dans nos

compagnies.

--Je ne suis jamais aussi occupée que lorsque je suis seule.

La Compound semblait parler à moitié chemin de sa cheminée.

--Sûr, dit l’irrévérente Poney, à voix basse. On ne soupire guère après

elle sur les voies de manœuvre.

--Mais, étant donnés ma constitution et mon tempérament--c’est à Boston

que j’occupe mes fonctions[19]--je trouve votre _outrecuidance_...

[19] Les habitants de Boston passent pour se donner, en Amérique, le

monopole de la culture et de l’éducation.

--Outre quoi? demanda la Mogul des marchandises. Des cylindres

ordinaires sont assez bons pour moi.

--Peut-être aurais-je dû dire _forfanterie_, siffla la Compound.

--Je n’ai aucune confiance dans les roues de papier mâché, à quelque

marque qu’elles appartiennent, insista la Mogul.

La Compound soupira d’un air de pitié, et n’ajouta rien.

--On les a de toutes les couleurs, en ce monde, n’est-ce pas? dit Poney.

Cela, c’est du Mass’chusetts dans toute sa beauté. Elles ratent leurs

départs, et alors restent collées sur un point mort, pour rejeter toute

la faute sur la façon dont les autres les traitent. En parlant de

Boston, Comanche m’a raconté, la nuit dernière, qu’elle avait eu une

boîte chaude, un peu plus loin que les Newtons, vendredi. C’est

pourquoi, s’il faut l’en croire, l’Accommodation a stoppé. Inventé une

histoire sans fin, cette brave Comanche.

--Si j’avais entendu cela dans les ateliers, même avec ma chaudière

partie en réparations, j’aurais dit que c’était une des menteries de

Comanche, repartit d’un ton sec la locomotive aux abonnés de New-Jersey.

Une boîte chaude! Elle! Ce qui est arrivé, c’est qu’ils avaient mis un

wagon d’extra, et qu’elle est restée à gueuler sur la rampe. Il a fallu

lui envoyer 127 pour la tirer de là. Et c’est cela qu’elle appelle une

botte chaude, vraiment? La fois d’avant, elle a prétendu qu’elle était

allée dans le ballast! Elle m’a regardée en plein signal d’avant et m’a

dit cela aussi froid... qu’une caisse à eau en temps de glace. Une boîte

chaude! Questionnez 127 sur la boîte chaude de Comanche. Mais, elle

était garée, Comanche, et 127 (elle était furieuse comme tout de se voir

appelée à dix heures du soir) lui jeta le grappin dessus et en dix-sept

minutes la fit rouler dans Boston. Une boîte chaude? Froide blagueuse!

Voilà ce qu’est Comanche.

Sur quoi ·007 renversa tout le monde, les deux conducteurs et son

pilote, comme on dit, en demandant ce que cela pouvait bien être qu’une

boîte chaude.

--Peignez ma cloche en bleu de ciel! s’écria Poney, la machine de

manœuvre. Faites de moi une loco de grandes lignes, avec un garde-crotte

en acajou autour de mes roues! Réduisez-moi, fondez-moi en jouets

mécaniques à deux sous pour les camelots! Voici une «Américaine» à huit

roues accouplées, qui ne sait pas ce que c’est qu’une boîte chaude!

N’avez jamais entendu parler non plus de halte imprévue, n’est-ce pas?

Ne savez pas pourquoi vous portez des vérins? Vous êtes trop innocente,

ma mie, pour qu’on vous laisse seule avec votre propre tender. Oh,

espèce de... wagon-plat!

Avant que personne pût répondre, on entendit un rugissement de vapeur

qui s’échappe, et ·007 sentit sa peinture péter de mortification.

--Une boîte chaude, entama la Compound, en choisissant et épluchant les

mots comme si c’eût été du charbon, une boîte chaude, c’est le châtiment

que la hâte inflige à l’inexpérience. Hem! hem!

--Une boîte chaude! déclara la Suburbaine de Jersey. C’est la récompense

qui vous attend lorsque vous courez trop vite. Il y a des années que je

n’en ai eu. C’est un mal qui ne s’attaque pas en règle générale aux

machines de petit parcours.

--Nous n’avons jamais de boîtes chaudes sur la _Pennsylvania_, dit la

Consolidation. Cela s’attrape à New-York, comme la prostration nerveuse.

--Ah, ma chère, reprenez donc le bac pour rentrer chez vous, s’écria la

Mogul. Vous vous imaginez que, parce que vous employez des rampes plus

mauvaises que notre ligne n’en accepterait, vous êtes une sorte d’ange

de l’Alleghany. Or, je vous dirai ce que vous... Voici mes gens. Soit,

impossible de rester. Vous verrai plus tard, peut-être.

Elle s’avança avec majesté jusqu’à la plaque tournante, et vira de bord

comme un vaisseau de guerre à la marée, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé sa

voie.

--Mais quant à vous, ajouta-t-elle, espèce de cafetière vert pois (ceci

à l’adresse de ·007), allez-vous-en apprendre quelque chose avant de

vous mêler à la société de ceux qui ont fait plus de route

dans une semaine que vous n’en avalez dans toute une année.

Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est moi!

Au revoir.

--Qu’on me crève mes tubes si c’est là se montrer poli vis-à-vis d’un

membre nouveau de la Confrérie, dit Poney. Il n’y avait pas de raisons

pour vous marcher comme cela sur les pieds. Mais les bonnes manières

furent mises de côté lorsqu’on fit les Moguls. Ne laissez pas tomber

votre feu, la môme, et ravalez votre fumée. Je me figure qu’on aura

besoin de nous toutes d’ici une minute.

Des hommes, dans le dépôt, s’entretenaient sur un ton plutôt excité.

L’un d’eux, en jersey couleur de suie, déclara qu’il n’avait pas de

locomotives à dépenser pour le service de la manœuvre. Un second, un

bout de papier froissé dans la main, repartit que le chef de manœuvre

avait dit qu’il n’avait qu’à dire à l’autre, si l’autre disait n’importe

quoi, qu’il (l’autre) n’avait qu’à fermer sa gueule. Sur quoi l’autre

homme agita les bras, et exprima le désir de savoir s’il était censé

garder des locomotives dans sa poche à revolver. Puis un troisième, en

prince-albert noir, sans col, vint tout en nage, car c’était par une

chaude nuit d’août, déclarer que lorsqu’_il_ disait quelque chose, il

fallait que «cela marche». Et entre eux trois les locomotives se mirent

à marcher, elles aussi--d’abord la Compound, puis la Consolidation, puis

·007.

Or, tout au fin fond de sa boîte à feu, ·007 avait caressé l’espoir que,

dès son essai terminé, elle se verrait conduite au milieu des chants et

des cris, attachée à un train-éclair vert et chocolat, à couloirs, et

confiée aux soins d’un noble et hardi mécanicien, qui lui passerait la

main sur le dos, verserait sur elle un pleur, et l’appellerait son

coursier arabe. (Les gars des ateliers où elle avait été construite

avaient coutume de lire à haute voix de merveilleuses histoires de la

vie des chemins de fer, et ·007 comptait voir arriver les choses au gré

de ce qu’elle avait entendu.) Mais il ne semblait pas y avoir beaucoup

de trains-éclairs à couloirs sur les voies de manœuvre rugissantes,

grondantes, inondées de lumière électrique. Et tout ce que dit son

mécanicien fut:

--Allons donc, quelle stupide espèce d’injecteur Eustis a-t-il, cette

fois-ci, collée à ce fourbi-là?

Et il releva le levier du régulateur d’un coup plein de colère, en

s’écriant:

--Est-ce qu’on suppose que je vais faire la manœuvre avec cela, hein?

L’homme sans col s’essuya le front, et répliqua que, dans le présent

état des voies, des marchandises et de diverses autres choses, le

mécanicien manœuvrerait et continuerait de manœuvrer jusqu’au jugement

dernier. ·007 poussa avec mille précautions, le cœur dans son signal, si

nerveuse que le son de sa propre cloche la fit presque quitter les

rails. Devant et derrière elle, des lanternes se balançaient ou

dansaient de haut en bas; et, de chaque côté, sur six voies de front,

avançant et reculant, avec des cliquetis de chaînes d’attelage et des

grincements de freins à main, ce n’étaient que wagons--plus de wagons

que ·007 n’en avait jamais rêvé: wagons à huile; wagons à fourrage;

wagons à bestiaux pleins de bêtes beuglantes; wagons à minerai; wagons à

pommes de terre, d’où émergeait un bout de tuyau de poêle; wagons

garde-manger et réfrigérants, tout dégouttants d’eau glacée sur les

voies; wagons ventilés pour les fruits et le lait; wagons-plats et

trucks pleins de produits maraîchers; wagons-plats chargés de

moissonneuses et de lieuses, toutes rouge, vert et or sous le

grésillement des lumières électriques; wagons-plats où s’empilaient des

peaux aux senteurs fortes, des planches de sapin odorantes, ou des

paquets de bardeaux; wagons-plats criant sous le poids de pièces de

fonte de trente tonnes, de cornières et de boîtes de rivets destinées à

quelque nouveau pont; et des centaines et centaines de wagons-couverts,

chargés, cadenassés et marqués à la craie. Des hommes--en nage et de

mauvaise humeur--se glissaient parmi, entre et sous les milliers de

roues; certains, lorsqu’elle fit halte un moment, traversèrent d’un bond

son abri; d’autres s’assirent sur son pilote à l’aller, et sur son

tender au retour; et il y en avait des régiments qui couraient à côté

d’elle le long des toits des wagons couverts, serrant des freins,

agitant les bras, et criant des choses bizarres.

On la fit avancer d’un pied à la fois, puis reculer rapidement, dans le

cliquetis de ses roues motrices d’arrière, durant un quart de mille;

donner d’une secousse dans une aiguille (les aiguilles des voies de

manœuvre sont fort trapues et peu accommodantes), cogner dans un D

rouge, ou wagon de la Société Merchant’s Transport, et, sans qu’elle eût

la moindre idée du poids qui était derrière elle, partir de nouveau.

Lorsque son chargement semblait bien en marche, voilà qu’on en détachait

trois ou quatre wagons, et que ·007 bondissait en avant, rien que pour

se voir maintenue hoquetante sur le frein. Alors, il lui fallait

attendre quelques instants, attentive au tournoiement des lanternes,

assourdie par les coups de cloche, étourdie par le glissement des

wagons, sa pompe à air battant à quarante pulsations à la minute, son

attelage d’avant couché de côté sur son cow-catcher, comme en sa gueule

la langue d’un chien fatigué, et l’ensemble couvert de charbon à demi

consumé.

--Ce n’est pas si facile de manœuvrer avec un tender à dos droit, dit sa

petite amie du dépôt, tout en hâtant par là son trot. Mais vous vous en

tirez assez bien. Jamais vu une aiguille enlevée en vitesse? Non? Alors,

regardez-moi.

Poney avait la charge d’une douzaine de lourds wagons-plats. Tout à

coup, elle se sépara d’eux avec un _Whutt!_ aigu. Une aiguille s’ouvrait

devant elle dans les ténèbres, elle y changea de front comme un lapin,

l’aiguille se referma sur sa trace, et la longue file de bois de

charpente haut de douze pieds alla se jeter par saccades dans les bras

d’une locomotive de grande ligne, laquelle accueillit cet honneur avec

un bref hurlement.

--Mon homme passe pour le plus chouette de la manœuvre en ce qui

concerne ce coup-là, dit-elle en revenant. Cela me donne des frissons,

je vous avouerai, lorsque quelque autre imbécile l’essaie. Voilà à quoi

rime mon système de petites roues. Probable que vous vous feriez

ratisser votre tender, si vous l’essayiez, vous.

·007 n’avait pas d’ambitions de ce genre, et le déclara.

--Non? Il va sans dire que cela n’a rien à voir avec votre affaire;

mais, dites-moi, ne trouvez-vous pas que c’est intéressant? Avez-vous vu

le chef de manœuvre? Eh bien, c’est le plus grand homme de la terre, ne

l’oubliez pas. Quand est-ce que nous aurons fini? Mais, ma petite, c’est

toujours comme cela, jour et nuit--fêtes et dimanches. Vous voyez cette

rame de trente wagons qui arrive à quatre... non, cinq voies plus loin?

Elle est toute en marchandises mêlées, qu’on envoie ici pour être

triées, puis réexpédiées directement. C’est pourquoi nous sommes en

train de détacher les wagons un à un.

Elle donna, tout en parlant, une vigoureuse poussée à un wagon à

destination de l’ouest, et recula avec un petit ronflement de surprise,

attendu que ledit wagon se trouvait être un vieil ami--un wagon-couvert

M. T. K.

--Le diable emporte mes roues motrices, mais c’est Catherine

Couche-dehors! Eh quoi, Catherine, il n’y a donc pas moyen de vous faire

rentrer chez vous? Il y a quarante locomotives de votre ligne plutôt

qu’une à votre poursuite. Qu’est-ce qui vous détient actuellement?

--Je voudrais bien le savoir, gémit Catherine Couche-dehors.

J’appartiens à la _Topeka_, mais je suis allée aux Rapides des Cèdres;

je suis allée au Winnipeg; je suis allée à Newport News; je suis allée

tout en bas du vieil Atlanta ainsi qu’à West Point; et je suis allée à

Buffalo. Il se peut que j’échoue à Haverstraw. Je ne suis restée dehors

que dix mois, mais j’ai le mal du pays--ah, ce que j’ai le mal du pays!

--Essayez de Chicago, Catherine, dit la machine de manœuvre.

Et le vieux wagon délabré descendit cahin-caha la voie, en balbutiant:

--Je veux être au Kansas pour les soleils en fleur.

--Les voies sont pleines de Catherines Couche-dehors et de Juifs

Errants, dit Poney à ·007 en manière d’explication. J’ai connu un vieux

wagon-plat de Fitchburg, qui est resté dehors dix-sept mois; et l’un des

nôtres en est resté parti quinze, avant que nous en ayons retrouvé

trace. Je ne sais vraiment pas comment nos hommes s’y prennent. On se

les passe à la ronde, je me figure. En tout cas, moi, j’ai fait mon

devoir. La voilà en route pour le Kansas, via Chicago; mais je vous

parie ma prochaine pleine chaudière qu’on la gardera là en attendant le

bon plaisir du consignataire, et qu’elle nous sera renvoyée avec du blé

à l’automne.

Au même moment passa la Consolidation de Pittsburg, à la tête d’une

douzaine de wagons.

--Je rentre, fit-elle orgueilleusement.

--Vous n’arriverez jamais avec tous les douze sur le palier. Faites deux

voyages, andouille! cria Poney.

Or, ce fut ·007 que l’on fit reculer sur les six derniers wagons, et

elle explosa presque de surprise lorsqu’elle se trouva en train de les

pousser sur un énorme bac. Elle n’avait jamais encore vu d’eau profonde,

et tressaillit au moment où le wagon s’en allait et laissait arriver ses

bogies à moins de six pouces du courant noir et luisant.

Après cela on la dépêcha à la halle des marchandises, où elle vit le

chef de manœuvre, un petit homme au visage pâle, en chemise, pantalon et

chaussons, dont le regard reposait sur un océan de trucks, une cohue

d’hommes d’équipe braillant, et des escadrons de chevaux reculant,

tournant, suant et battant des étincelles.

--C’est les charrettes des débardeurs qu’on est en train de décharger

sur les trucks faits _ad hoc_, dit la petite machine, respectueusement.

Mais _il_ n’y prend garde. Il les laissa jurer. Il est le Czar--le

Roi--le Boss[20]! Il dit: «S’il vous plaît», et il n’y a plus qu’à

s’agenouiller et faire sa prière. Avant qu’il puisse s’occuper d’eux, il

y a trois ou quatre rames de marchandises d’aujourd’hui à «enlever».

Lorsqu’il agite la main de cette façon, ce n’est pas pour des prunes.

[20] _Boss_, mot américain ayant une signification toute spéciale. Il

désigne l’homme qui est aussi près du maître que peut le tolérer

l’esprit indépendant de l’Américain.

Une rame de wagons chargés s’éloigna sur la voie, et une rame de wagons

vides prit sa place. Ballots, caisses à claire-voie, boîtes, jarres,

bonbonnes, cabas, sacs et colis volèrent de la halle dans leurs flancs,

comme si les wagons eussent été de l’aimant et qu’il se fût agi de

limaille de fer.

--Ki-yah! cria Poney à tue-tête. N’est-ce pas superbe?

Un homme d’équipe, le visage pourpre, se tailla un chemin à l’aide des

épaules, jusqu’au chef de manœuvre, et lui mit le poing sous le nez. Le

chef ne leva même pas les yeux de dessus sa liasse d’avis de réception.

Il fléchit légèrement l’index, et un grand jeune homme en chemise rouge,

qui flânait nonchalamment près de lui, frappa l’homme d’équipe sous

l’oreille gauche, d’un coup qui l’envoya rouler, frissonnant et

gloussant, sur une balle de fourrage.

--Onze, sept, quatre-vingt-dix-sept, L. Y. S.; quatorze zéro trois;

dix-neuf treize; un un quatre; dix-sept zéro vingt-et-un M. B.; plus le

dix pour l’ouest. Tous direct sauf les deux derniers. Découplez-les à la

bifurcation. Et voilà pour cela. Enlevez cette rame.

Le chef de manœuvre, aux yeux bleus pleins de douceur, regarda plus loin

que les hommes d’équipe hurlants..., là-bas, les eaux sous le clair de

lune, et fredonna:

All things bright and beautiful,

All creatures great and small,

_All_ things wise and wonderful,

The Lawd Gawd He made all[21]!

[21]

Toutes choses brillantes et belles

Toutes créatures grandes et petites,

Toutes choses intelligentes et surprenantes,

Le Seigneur Dieu a tout fait!

·007 fit sortir les wagons et les remit à la machine de grandes lignes.

Jamais de sa vie elle ne s’était encore sentie si molle.

--Curieux, n’est-ce pas? fit Poney, toute soufflante, sur la voie d’à

côté. Vous comme moi, si nous tenions cet homme sous nos tampons, nous

le réduirions à l’état de déchet de coton rouge, sans nous douter de ce

que nous aurions fait; mais--là en haut--avec la vapeur ronflant dans sa

chaudière de cette façon terriblement tranquille...

--_Je_ sais, dit ·007. J’en suis toute comme si j’avais laissé tomber

mon feu et que je me refroidisse. C’_est_ le plus grand homme de la

terre.

Elles se trouvaient maintenant à l’extrémité nord des voies de manœuvre,

sous un poste d’aiguillage, le regard sur la ligne à quatre voies du

trafic principal. La Compound de Boston devait traîner la rame de ·007

jusqu’à quelque bifurcation loin là-bas dans le nord, sur une ligne plus

ou moins bonne, et elle regrettait tout haut les rails de

quatre-vingt-seize livres de la B. et A.

--Vous êtes jeune, vous êtes jeune, toussa-t-elle. Vous ne vous rendez

pas compte de vos responsabilités.

--Oui, elle s’en rend compte, repartit vertement Poney; mais elle est à

la hauteur.

Puis, avec un jet de vapeur de côté, exactement comme un voyou qui

crache:

--Il n’y a guère, en tout cas, plus que la valeur de quinze mille

dollars de marchandises derrière elle, et on dirait qu’elle en porte

cent mille--absolument comme la Mogul. Faites excuse, Madame, mais vous

avez la voie... Bon! la voilà de nouveau collée sur un point mort--elle

de qui l’on attend tout justement le contraire.

La Compound se glissa à travers les voies sur une longue rampe, en

gémissant horriblement à chaque aiguille, et avec les allures d’une

vache sur un versant de neige. Il y eut un court instant de répit après

que ses signaux d’arrière eurent disparu; les aiguilles se refermèrent

d’un coup sec, et chacun parut attendre.

--Je vais vous montrer maintenant quelque chose qui en vaut la peine,

dit Poney. Lorsque le Grand Mars[22] n’est pas à l’heure, c’est l’heure

d’améliorer la Constitution. Le premier coup de minuit a...

[22] _Purple Emperor_ dans le texte anglais, ou _Apatura Isis_, grand

papillon des forêts. Nous l’appelons en français le _Grand Mars_. Il

devient ici le nom d’une locomotive. (N. d. T.)

--Boum! fit l’horloge de la grande tour qui dominait les voies de

manœuvre.

Et ·007 entendit dans le lointain un vibrant et plein «_Yah! Yah! Yah!_»

Un signal scintilla à l’horizon comme une étoile, grandit en un écrasant

éblouissement, et s’en vint, en huant, sur la voie bourdonnante, aux

accents ronflants d’un géant en joie:

With a michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah! Yah!

Ein--zwei--drei--Mutter! Yah! Yah! Yah!

She climb upon der shteeple,

Und she frighten all der people,

Singin’ michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah!

Le dernier «yah! yah!» de défi fut lancé à un mille et demi plus loin

que la gare des voyageurs; mais ·007 avait entrevu la superbe locomotive

pur-sang à six roues accouplées, qui traînait l’orgueil et la gloire de

la ligne--le Grand Mars doré sur tranches, le sud-express des

millionnaires, lequel mettait les milles par-dessus son épaule comme

d’un coup de rabot l’on enlève un copeau à une planche de sapin. Le

reste n’était qu’un barbouillis d’émail marron, une barre de lumière

blanche provenant des lampes électriques à l’intérieur des wagons, et un

frisson de rampe nickelée sur la plateforme arrière.

--Mazette! fit ·007.

--Soixante-quinze milles à l’heure ces quinze derniers milles. Salles de

bains, j’ai entendu dire, salon de coiffure, ticker[23], une

bibliothèque, et le reste à l’avenant. Oui, ma belle; soixante-quinze

milles à l’heure! Mais il causera avec vous au dépôt tout aussi

démocratiquement que je le ferais. Et moi--maudit soit mon système de

roues--à la moitié de son allure j’enverrais promener la voie. C’est le

maître de notre Loge. C’est chez nous qu’il fait sa toilette. Je vous

présenterai, un de ces jours. Cela vaut la peine de le connaître! Il n’y

en a pas beaucoup non plus qui soient capables de chanter cette

chanson-là.

[23] Appareil électrique qui enregistre les fluctuations de la Bourse.

·007 était trop débordante d’émotions pour répondre. Elle n’entendit pas

un furieux appel de sonneries de téléphone dans le poste d’aiguillage,

ni l’homme, comme il se penchait au dehors pour crier à son mécanicien,

à elle:

--Avez-vous de la vapeur?

--Assez pour la conduire, si je pouvais, à cent milles au diable d’ici,

répondit le mécanicien qui appartenait aux grandes lignes et détestait

la manœuvre.

--Alors, foutez le camp. Le Marchandise à Grande Vitesse est dans le

ballast à quarante milles d’ici, avec trois cents mètres de rail

déterré. Non; il n’y a personne de blessé, mais les deux voies sont

bloquées. Heureux que le wagon de secours et la grue roulante soient de

ce côté. L’équipe sera là dans une minute. Dépêchez-vous! Vous avez la

voie.

--Ma foi, je donnerais bien des coups de pied à ma moitié de petite

personne, dit Poney, comme on faisait reculer ·007 avec fracas sur un

horrible et sale wagon à l’aspect de fourneau de cuisine, mais rempli

d’outils--un wagon-plat et une grue roulante derrière lui.--Il y a gens

et gens; mais vous, môme, vous avez de la veine. Il faut que cela

marche, un wagon de secours. Maintenant, ne perdez pas la tête. Votre

système de roues vous fera tenir la voie, et il n’y a pas, à vraiment

parler, de courbes. Oh, dites donc! Comanche m’a raconté qu’il y a un

bout de rail en dents de scie, capable de vous faire un peu danser. A

quinze milles et demi d’ici, après la rampe, au croisement de Jackson.

Vous le reconnaîtrez à une maison de ferme, un moulin à vent et cinq

sycomores dans la cour d’entrée. Le moulin est à l’ouest des sycomores.

Et il y a, au milieu de cette section, un pont de fer de quatre-vingts

pieds, sans garde-fou. Je vous verrai plus tard. Bonne chance!

Avant de bien savoir ce qui était arrivé, ·007 remontait à toute vapeur

la voie au sein du sombre et muet univers. Alors les frayeurs de la nuit

l’assaillirent. Elle se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire à

propos d’éboulements, de cailloux amoncelés par les pluies, d’arbres

renversés, et de bétail égaré, tout ce que la Compound de Boston avait

dit à propos de la responsabilité, et beaucoup plus encore issu de son

imagination. D’un ton tout tremblant elle siffla pour franchir sa

première rampe et opérer son premier changement de voie (un événement

dans la vie d’une locomotive), et la vue d’un cheval effrayé et d’un

homme tout pâle dans un cabriolet, à moins d’un mètre de son épaule

droite, ne furent pas pour lui calmer les nerfs. Sur quoi elle fut

certaine de sauter hors de la voie, sentit ses boudins se soulever sur

le rail à chaque courbe, crut deviner que sa première rampe allait la

faire se coucher par terre, exactement comme avait fait Comanche aux

Newtons. Elle enleva la rampe jusqu’au croisement de Jackson, vit le

moulin à vent à l’ouest des sycomores, sentit les rails mal posés se

lever sous elle, et sua à grosses gouttes tout le long de sa chaudière.

A chaque disloquante secousse elle croyait un essieu fracassé, et elle

prit le pont de quatre-vingt-dix pieds sans garde-fou, comme un chat

poursuivi au sommet d’une barrière. Alors, une feuille mouillée vint se

coller à la vitre de son signal et jeta sur la voie une ombre

voltigeante, qu’elle prit pour quelque petit animal sautillant, lequel

sentirait mou si elle passait dessus; or, toute chose molle sous le pied

fait peur à la locomotive, comme elle fait à l’éléphant. Mais les hommes

qui étaient derrière semblaient on ne peut plus calmes. Sans souci,

l’équipe de secours grimpait du wagon fourneau au tender--plaisantait

même avec le mécanicien, car ·007 entendit un bruit confus de pieds

parmi le charbon, et un lambeau de chanson, quelque chose comme ceci:

Oh, the Empire State must learn to wait,

And the Cannon-ball go hang,

When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched,

And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra!)

’Way for the Breakdown Gang!

--Dites donc! Eustis connaissait son affaire lorsqu’il conçut le plan de

ce truc-là. C’est une véritable hirondelle. Et neuve, par-dessus le

marché.

--Snff! Phu! Elle l’est, neuve. Et voilà qui ne sent pas la peinture.

C’est...

Une douleur cuisante frappa ·007 dans son essieu--une douleur

paralysante, lancinante.

--Ceci, dit ·007, tout en fendant l’air, c’est une boîte chaude.

Maintenant je sais ce que cela veut dire. Je vais tomber en morceaux,

j’imagine. Et ma première sortie, encore!

--Elle chauffe un brin, n’est-ce pas? hasarda le chauffeur au

mécanicien.

--Elle tiendra pour ce que nous lui demandons. Nous voici presque

arrivés. J’imagine que vous autres, mes garçons là-bas derrière, vous

feriez tout aussi bien de grimper dans votre wagon, dit le mécanicien,

la main sur le levier de frein. J’ai vu des hommes happés net...

Sur quoi l’équipe battit en retraite au milieu des rires. Nul d’entre

eux n’éprouvait le désir de se voir jeté sur la voie. Le mécanicien

tourna à demi le poignet, et ·007 s’aperçut que ses roues ne marchaient

plus.

--Maintenant, ça y est! se dit ·007, comme elle hurlait à tue-tête, et

glissait à l’instar d’un traîneau.

Sur le moment, elle s’imagina qu’elle allait sauter toute d’une pièce

hors de son châssis.

--Ce doit être la halte imprévue à propos de quoi Poney m’a blaguée,

dit-elle, en cherchant à reprendre souffle, dès qu’elle fut en état de

penser. Boîte chaude--halte imprévue. L’un comme l’autre font mal; mais

maintenant, je peux en dire deux mots au dépôt.

On lui fit faire halte, tout chaude sifflante, à quelques pieds derrière

ce que les médecins appelleraient une fracture compliquée. Son

mécanicien était à genoux au milieu de ses roues, mais il n’appelait pas

·007 son «coursier arabe», ni ne pleurait sur elle comme faisaient les

mécaniciens dans les journaux. Il se contentait de maudire ·007, de

tirer des mètres de déchet de coton carbonisé d’autour de ses essieux,

et d’exprimer l’espoir de mettre à quelque jour la main sur l’idiot qui

l’avait bourrée de cette façon. Personne autre ne prêtait attention à

elle, attendu qu’Evans, le mécanicien de la Mogul, quelque peu blessé à

la tête, et surtout ne décolérant pas, exhibait, à la lueur d’une

lanterne, le cadavre mutilé d’un cochon noir et svelte.

--Ce n’était même pas un cochon d’une taille honnête, dit-il, c’était un

goret.

--Ce sont de fort dangereux animaux, répliqua quelqu’un de l’équipe. Ils

se mettent sous le pilote[24] et vous font tout doucement valser hors de

la voie, n’est-ce pas?

[24] Le _pilote_ est la partie avant de la locomotive, située

au-dessus des roues motrices.

--_N’est-ce pas!_ rugit Evans, un roux Gallois. Vous parlez comme si je

n’étais pas un sacré jour de la semaine sans qu’un cochon me flanque

dans le ballast. Je n’ai pas l’honneur, moi, de connaître tous les

maudits gorets étiques de l’État de New-York. Non, ma foi! Oui, c’est

lui--et regardez ce qu’il a fait!

Ce n’était pas une mauvaise nuit de travail pour un petit cochon égaré.

Le train de marchandise à grande vitesse semblait s’être répandu dans

toutes les directions, car la Mogul avait quitté les rails et couru en

ligne diagonale sur une distance de quelques centaines de pieds de

droite à gauche, en entraînant avec elle tels wagons qui se souciaient

de la suivre. Quelques-uns, d’avis contraire, avaient brisé leurs

attelages et s’étaient couchés sur le flanc, tandis que les wagons de

queue cabriolaient par-dessus eux. Dans ce jeu, ils avaient déterré,

déplacé et tordu une bonne partie de la voie de gauche. La Mogul

elle-même était entrée cahin-caha dans un champ de blé, et restait là,

agenouillée, des guirlandes fantastiques de verdure entortillées autour

de ses boutons de manivelle; son pilote couvert de véritables parcelles

de prairies, sur lesquelles du blé dodelinait d’un air ivre; son feu

éteint avec de la boue (c’était Evans qui avait fait cela dès qu’il

avait repris ses sens); et son signal brisé à moitié plein de phalènes à

demi brûlées. Son tender l’avait couverte de charbon, et on l’eût prise

pour un buffle en rupture de ban, qui a voulu se vautrer dans quelque

grand Magasin du Louvre. Car là gisaient, éparpillés sur tout le

paysage, hors des wagons éventrés, les machines à écrire, les machines à

coudre, les bicyclettes dans leurs caisses à claire-voie, toute une

consignation de harnais d’importation plaqués d’argent, des toilettes et

des gants de France, une douzaine de manteaux de cheminée en bois

précieux délicatement modelé, un bateau à pétrole de quinze pieds, à

l’avant duquel se trouvait tordu un lit de cuivre massif, une caisse de

télescopes et microscopes, deux cercueils, une caisse de bonbons

extra-fins, des produits de ferme de qualité supérieure, beurre et œufs

en omelette, une boîte brisée de jouets coûteux, et quelques centaines

d’autres somptuosités. Un campement de vagabonds se précipita on ne sait

d’où et généreusement s’offrit à aider l’équipe. Sur quoi les

garde-freins, armés de broches d’attelage, se mirent à se promener de

long en large d’un côté, tandis que de l’autre le chef de train et le

chauffeur montaient la garde, les mains dans leurs poches à revolver. Un

homme à longue barbe sortit d’une maison située au delà du champ de blé,

déclara à Evans que si l’accident fût arrivé un peu plus tard dans

l’année, tout son blé eût été brûlé, et l’accusa de négligence. Puis il

se sauva, attendu que ledit Evans était déjà sur ses talons, en train de

crier à tue-tête: «C’est son cochon qui a fait le coup--c’est son

cochon! Il faut que je le tue! Il faut que je le tue!» Sur quoi l’équipe

de secours partit à rire, tandis que le fermier mettait la tête à une

fenêtre pour déclarer qu’Evans n’était pas un gentleman.

Quant à ·007, elle garda tout son sérieux. Elle n’avait jamais encore vu

d’accident, et restait épouvantée de celui-ci. L’équipe riait toujours,

tout en ne cessant de travailler; et ·007 finit par oublier l’horreur de

la chose dans l’ébahissement que lui causait leur façon de s’y prendre

avec la Mogul des marchandises. Ils creusèrent la terre autour d’elle à

l’aide de pelles; ils alignèrent des traverses devant ses roues, et

placèrent des crics sous elle; ils l’entourèrent d’une chaîne de grue et

la taquinèrent à l’aide de leviers; tandis qu’on accrochait ·007 à des

wagons avariés et qu’on la faisait reculer jusqu’à ce que le lien se

brisât ou que les wagons eussent débarrassé la voie. A l’aurore il y

avait trente ou quarante hommes au travail, à reposer et retasser les

traverses, à remettre les rails en place et à les fixer. Au jour, tous

les wagons qui pouvaient bouger se trouvaient confiés aux soins d’une

autre loco, la voie était de nouveau livrée au trafic, et ·007 avait

traîné la vieille Mogul par-dessus un véritable petit parquet de

traverses, pouce à pouce, jusqu’à ce que ses boudins mordissent une fois

encore le rail, et qu’elle s’y recalât avec retentissement. Mais la

Mogul se sentait brisée corps et âme, et avait perdu toute espèce de

ressort.

--Ce n’était même pas un cochon, répétait-elle d’un ton plaintif;

c’était un goret; et il a fallu que ce fût à vous--à vous!--qu’incombât

la tâche de me secourir.

--Mais comment diable est-ce arrivé? demanda ·007, fusante de curiosité.

--Arrivé! Je n’en sais rien. Mais c’est arrivé! J’ai couru droit sur

lui, là-bas, à la dernière courbe--je le prenais pour une mouffette.

Oui, il était tout aussi petit. Il n’avait pas eu le temps de piauler,

que je sentais déjà mes bogies en l’air (il avait roulé droit sous le

pilote) sans que je pusse rattraper le rail pour me sauver. Je

tourniquais déjà hors de la voie. Alors je le sentis se glisser, tout

gras, sous ma motrice gauche d’avant, et, Chaudières d’Enfer! ma motrice

monta sur le rail. J’entendis mes boudins faire _zip_ le long des

traverses, et tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir en

train de danser la carmagnole dans le blé, tandis que mon tender

crachait le charbon à travers mon abri, et que le brave Evans était

étendu sanglant et inanimé devant moi. Ébranlée? Je n’ai pas une

entretoise, un boulon, un rivet qui n’aient fichu le camp.

--Hum! dit ·007. Qu’est-ce que vous croyez peser?

--Sans ces blocs de saleté-là, je ne pèse pas moins de cent mille

livres.

--Et le goret?

--Quatre-vingts. Mettez cent tout au plus. Il vaut à peu près quatre

dollars et demi. N’est-ce pas affreux? N’y a-t-il pas de quoi vous

mettre les nerfs à l’envers? N’est-ce pas à vous rendre stupide? Quoi,

j’arrive le long de cette courbe...

Et voilà, tant elle était bouleversée, la Mogul repartie sur son

histoire.

--Mais tout cela fait partie du voyage, j’imagine, dit ·007, en manière

de calmant. Et... et c’est une chute assez moelleuse que de tomber dans

un champ de blé.

--S’il se fût agi d’un pont de soixante pieds, et que j’eusse pu couler

en eau profonde, faire explosion et tuer les deux hommes, comme c’est

arrivé à d’autres, cela m’aurait été égal; mais dérailler sur un

goret... et que ce soit vous qui me sortiez de là... dans un champ de

blé... et un vieux Jocrisse en chemise de nuit pour me maudire comme si

je n’étais qu’un mauvais cheval de manœuvre... Oh, c’est affreux! Ne

m’appelez pas Mogul! Je ne suis qu’une machine à coudre. Ils vont tous

me blaguer à m’en faire tomber ma sablière.

Et ·007, sa boîte chaude refroidie et son champ d’expérience vastement

élargi, remorqua la Mogul des marchandises lentement jusqu’au dépôt.

--Eh là, ma vieille! Passé la nuit dehors, n’est-ce pas? dit

l’irrépressible Poney, laquelle rentrait justement de sa tournée

de service. Eh bien, je dois dire que vous en avez l’air.

Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est

vous! Allez aux ateliers vous débarrasser de ces feuilles de vigne que

vous avez dans les cheveux, et demandez-leur de jouer sur vous du tuyau

d’arrosage.

--Laissez-la tranquille, Poney, dit sévèrement ·007, comme on la faisait

virer sur la plaque tournante, ou je vais...

--Je ne savais pas, ma petite, que vous honorassiez d’une amitié

spéciale la vieille taupe. Elle n’a pas été pour vous de ces plus

honnêtes, la dernière fois que je l’ai vue.

--Je le sais; mais depuis lors j’ai vu, moi, ce que c’était qu’un

accident, et cela m’a presque fait tomber la peinture d’épouvante. Je ne

vais plus blaguer qui que ce soit, tant que j’aurai un souffle de

vapeur--surtout quand les machines sont neuves au métier et désireuses

d’apprendre. Et je ne vais pas aller blaguer non plus la vieille Mogul,

tout enguirlandée d’épis de blé que je l’aie trouvée. C’est un petit

brimborion de goret... pas un cochon... rien qu’un goret, Poney... pas

plus gros qu’un morceau d’anthracite--je l’ai vu--qui a fait tout le

gâchis. Cela peut arriver à tout le monde, d’aller dans le ballast, je

me figure.

--Vous avez déjà découvert cela, vraiment? Eh bien, c’est un bon début.

C’était le Grand Mars qui parlait, le Grand Mars avec son bel abri vitré

de cristal et son coussin de velours vert, attendant qu’on le nettoyât

pour son essor du lendemain.

--Laissez-moi faire les présentations, dit Poney. Voici notre Grand

Mars, ma petite, que vous avez admiré, et, j’ose dire, envié, la nuit

dernière. Voici une nouvelle recrue, honorable Monsieur, avec toute sa

carrière devant elle; mais, autant que peut le faire une humble

compagne, je répondrai en sa faveur.

--Heureux de vous recevoir, dit le Grand Mars, tout en faisant du regard

le tour du dépôt encombré. Je suppose que nous sommes, ici, en nombre

suffisant pour former une assemblée plénière. Hem, hem! En vertu de

l’autorité dont je suis investi comme Chef de la Route, je déclare et

nomme par le présent acte No. ·007 membre admis de la Confrérie Mixte

des Locomotives, et, comme telle, ayant droit à tous les privilèges de

l’atelier, de l’aiguille, de la voie, de la grue hydraulique et du

dépôt, sur toute l’étendue de ma juridiction, avec le grade d’Express de

Première Classe, étant bien connu de moi, de source autorisée, qu’elle a

couvert quarante et un milles en trente-neuf minutes et demie, en voyage

de secours pour les affligés. En temps voulu, je vous communiquerai

moi-même le Chant et le Signe de ce Grade par quoi l’on pourra vous

reconnaître dans la nuit la plus sombre. Prenez votre stalle, locomotive

nouvellement promue!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or, dans la nuit la plus sombre, comme l’avait dit le Grand Mars, si

vous vous tenez sur le pont qui traverse la cour des marchandises, les

yeux sur la ligne à quatre voies, à deux heures trente du matin, ni plus

tôt ni plus tard, lorsque la Phalène Blanche, qui prend le trop-plein du

Grand Mars, se précipite vers le sud avec ses sept wagons blanc crème à

couloirs, vous entendrez, au moment où l’horloge de la cour fait la

demie, un bruit lointain pareil à la basse d’un violoncelle, et puis,

trente mètres au mot:

With a michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah! Yah!

Ein--zwei--drei--Mutter! Yah! Yah! Yah!

She climb upon der shteeple,

Und she frighten all der people,

Singin’ michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah!

C’est ·007 qui couvre ses cent cinquante-six milles en deux cent vingt

et une minutes.

Le retour d'Imray · 第 9 / 22 题