Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux
neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table
comme si elle ne devait pas en démarrer!
Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était
arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se
«payer leur tête».
Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car
s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour
au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à
la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une
compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à
la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des
regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que
de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence
dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le
temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle
avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se
consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une
observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la
peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux
jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur
leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que
chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les
neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.
Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité
par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une
forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister
à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait
quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec
lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur
naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il
était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis
que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au
succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!
Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer
dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe
auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les
emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne
pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.
«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le
bureau du patron», dit-il.
Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus
reconnaître leur étonnement que le nier.
«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés
en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous
tinssiez mieux.»
Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en
constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant,
lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les
collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la
leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait
à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances
lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils
l'écouteraient; et il en usait.
Il continua:
«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au
château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.
-- Mais quelle est cette petite?
-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
crois bien.
-- Alors?
-- Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir
près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui
il pourrait avoir pleine confiance.
-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.
-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas
M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École
polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour
l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché;
M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé
ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés
qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant
d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous
aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis,
unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce
qu'ils n'ont qu'un même but.»
Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot
caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un
sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de
la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir
quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille
de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur
fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but.
«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il.
Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne
tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua:
«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait
dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute
ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la
prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était
parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains
dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y
succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se
séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma
parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot.
Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?»
Comme ils ne répondaient pas, il insista:
«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui
pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers?
Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela
j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en
l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance,
à la tête de cette maison.»
Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris,
pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air
d'un vigoureux coup de patte:
«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre,
demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les
recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il
brûlait sur une bonne piste.
-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas
la dignité de retenir sa curiosité.
«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran
ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
dépêches qu'il reçoit des Indes.»
Puis avec une bonhomie affectée:
«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait
au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous
débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que
vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous
pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.»
Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un
rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que
par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du
télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.
«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être
la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même
ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle
contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le
retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et
cette petite le sait, elle.»
Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le
porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier;
vivement Talouel alla au-devant de lui:
«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il.
-- Faut-il s'en faire mourir?»
Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran
avec un empressement bruyant.
«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.
-- Parfaitement.»
Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il
s'écria:
«Elle est en anglais.
-- Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste
auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.
Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche:
«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans;
Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.»
-- Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible
qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et
comment suivre une piste après cinq années écoulées?»
Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles;
ce fut ce qu'il expliqua lui-même:
«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti
plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et
une en anglais pour le père Mackerness.»
Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en
anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au
télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la
permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de
Bendit.
«Tu n'es pas sûre de ton orthographe?
-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au
bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous.
-- Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes?
-- Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le
commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a
des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à
écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela
tout de suite, franchement.
-- Tu n'as jamais été à l'école?
-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris,
au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou
qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup
travaillé.
-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à
remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
à faire.»
Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent
la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de
l'orthographe.
«As-tu écrit à tes parents?
-- Non, monsieur.
-- Pourquoi?
-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près
de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si
heureuse.
-- Alors tu désires ne pas me quitter?
-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres
sentiments respectueux que je n'ose exprimer.
-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que
tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles,
et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup
d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque
tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour
toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?
-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
je n'ai pas peur de travailler.
-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me
prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa
classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus
besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux
défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
d'épaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, -
- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce
qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est-
il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien.
Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des
éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur
aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et
bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a
beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de
notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice
modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse
pour toi!»
La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école
primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de
M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour
lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait
parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui
n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle
n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.
Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître
de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en
serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui,
à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre
part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:
«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai
jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces
yeux-là.»
Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux
jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la
gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du
dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait.
«Quelle catastrophe c'eût été, -- Mlle Belhomme employait
volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture!
-- Intelligente, n'est-ce pas!
-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer
ainsi.
-- L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine.
-- Pas brillante, mais elle se formera.
-- L'orthographe?
-- Faible.
-- Alors?
-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui
m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais
cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion,
et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt
lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle
le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans
chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment
extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les
usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail;
il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs
oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur,
si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et
l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est
une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les
leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait
pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir,
faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
que je n'exagère pas.»
Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle
humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur
son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme
comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces
entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait
sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner
complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses
poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.
Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit,
qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait
cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence,
réfléchissant:
«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est
nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre
toutes?
-- Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez
cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter
son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour
arriver jusqu'ici.
-- Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette
jeune fille.
-- Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la
vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est
pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons,
car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins
est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à
tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner,
si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait
d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le
caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le
développer.»
Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par
flatterie, que de la taire par timidité ou embarras:
«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle
apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que
malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez
pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement
d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous
désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si
elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m'étonnerait
bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.»
Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet
une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de
lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa
leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les
adroites questions de Perrine.
Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans
distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication
des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs
rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans
les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand
elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et
particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal
connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très
précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques
à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même
avec le souci que ceux-là ne les comprennent point!
Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la
maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais
sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec
Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même,
et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable,
mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines
conditions particulières qui assureraient le succès de
l'opération.
Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée
de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé
avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la
curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie.
C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais
cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas
encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne
l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite
invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées,
et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des
mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération
devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et
d'autre part il fallait que tous les autres accidents
disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui
commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre
exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui
était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque
instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient
une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail?
Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y
aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus
tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on
resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état
de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les
oculistes.
Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en
avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la
conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de
Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en
fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
directement ni indirectement sur un pareil sujet.
Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de
M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et
quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou
ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de
légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son
bienfaiteur.
Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des
neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des
histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère
d'une enfant?
Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de
l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de
Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres
de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.
Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à
Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut-
être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle,
l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire
chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser
distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main
comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage
périlleux tout plein de dangers.
Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ
que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois
s'était posée à son esprit.
«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain
avec la dame dont la visite vous est annoncée.
-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?
-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée
par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je
vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt
de tous.
-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il
m'effraie.
-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous
devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays.
-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.
-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si
M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des
convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux
neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance
que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son
bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine,
est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas
la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son
successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui
M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et
chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de
M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison
décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré
les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est
son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il
l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on
ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait
probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé
Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et
aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de
savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr
que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui
ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement,
et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la
situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à
M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma
chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui
vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et
réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières,
travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec
celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez
peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles.
Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne
dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se
faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop
intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez
intelligente, plus vous le serez.»