C'est très amusant d'être, reine, surtout quand on n'a ni sujets,
ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose à faire
que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États.
Et justement elle n'en était pas encore à l'heureuse période des
fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
la population volatile de l'étang la réveilla par son aubade, et
qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
ce n'était plus à poings fermés qu'elle pouvait dormir, mais assez
légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup
de sifflet ferait entendre son appel.
Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur,
c'est bien plutôt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt
encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et
s'enchaîne; et sa rêverie n'avait rien que d'agréable et de riant:
en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle
ne s'en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé;
l'air qu'elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la
berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée
condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau
faisaient une musique cristalline.
Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite
sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l'étang,
elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le
pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité,
présentait ce danger d'offrir le passage à ceux qui pourraient
vouloir entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût
avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le
fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand
elle aperçut une longue branche qui étayait l'aumuche du coté où
les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter
le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice
qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était-
ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs
les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
interdites aux vieilles.
Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la
retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit
des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle
n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?
Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:
«Pove fille!
-- On y a copé le dé.
-- L'pétiot dé?
-- L'pétiot.
-- Et l'ote?
-- On y a pas copé.
-- All a criai?
-- C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y
entendaient.»
Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le
doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur
se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
mais celle qui l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait
guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille
qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
estropiée.
Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux
machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre
compte de la liberté qu'elle prenait, dans son humble position,
d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de
plus était Anglais.
«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
demander, si vous le savez, comment va Rosalie?»
Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
répondre:
«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien
dormi.
-- Ah! monsieur, je vous remercie.»
Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne
sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et de cordiale
reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.
«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.
Pendant toute la matinée elle ne pensa qu'à Rosalie, et elle put
d'autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite
à son travail qui n'exigeait plus l'attention.
À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme
elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla
pas plus loin que le seuil de la porte.
«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait
pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment
elle s'est fait estropier, l'imbécile!»
La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de
revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte
de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce
jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de
suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits
qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les
multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de
l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle
rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer.
Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une
importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture,
l'habillement.
Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse
chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en
octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser.
Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait
pas avec cette facilité.
Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces
qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque
jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la
peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux
suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété,
continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas
plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle
trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle
le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était
rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle
pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à
attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même
n'étaient rien.
Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses
parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir
au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.
Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la
semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était
pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de
l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour
conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés
depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait,
comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles
chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle
l'argent de cette dépense?
La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se
fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des
difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution,
la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce
qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied
pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à
la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au
tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces
et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de
bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le
creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?
Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses
yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une
touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient
vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au
printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans
l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des
souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le
dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des
semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour
qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence?
Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva
à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à
brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà
desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.
Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans
l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage.
Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu
près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle
était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de
tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation
qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse
filasse.
Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot
pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet
ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la
route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre
les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit
dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles
espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle
ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la
seconde, la troisième, la dixième.
Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez
de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un
sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt
centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne
voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner
une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se
trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du
pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième
ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée
au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être
acceptée pour une semelle.
Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la
volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement,
même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute
aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.
L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des
ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle
devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de
la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
coutil appliqué à plat sur le billot.
La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans
tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout,
et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de
belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas
retenait bien à la jambe.
Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois
matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce
qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa
cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent
volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque
personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par
des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au-
devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un
endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les
atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni
armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à
son plafond par un brin d'osier.