Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé
comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle
avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.
Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et
elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour,
qu'arriverait-il?
C'était une question terrible dont elle pesait toutes les
conséquences; qu'elle n'eût pas la force de travailler, on la
renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint
malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne à
qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois,
c'était ce qui l'attendait, cela et rien autre chose.
Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et
surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon
acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l'était pas
pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses
dégoûts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause
d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce
n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était
encore ouvrière comme les autres ouvrières.
Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à
prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point,
et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre.
D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne
savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne
s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très
bien avoir pris un logement ailleurs.
Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à
trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée.
Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas
pensé à l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
là pour dormir si c'était possible! rien à craindre de personne
puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse,
ainsi que le numéro du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur
la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une
maison à soi, la réalité dans le rêve.
Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup
possible et facile.
Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez
le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle
avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.
Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le
sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui
dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'étang, en
face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la
déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
agréable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait
fait pour son déjeuner.
Elle était si ravie de cet arrangement qu'elle avait hâte de le
mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là
d'autres encore; alors l'idée lui vint de préparer son
emménagement dans l'aumuche, qui sans doute était propre et
confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
soins.
Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé
de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères;
qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
pourrait balayer son appartement; qu'elle coupât une botte de
fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
chaud.
Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son
travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de
suite à l'ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un
brin d'osier, emmanché d'un bâton; non moins vite la botte de
fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à
pouvoir être facilement transportée dans l'aumuche.
Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le
chemin, maintenant désert aussi loin qu'elle pouvait voir et
silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier
de l'oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris
son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en
courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougère
s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en
se baissant à quatre pattes.
Arrivée dans l'îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait
dans l'aumuche, c'est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se
mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
l'étang comme dans les roseaux, s'élevèrent des vols bruyants, des
piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage
troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
rives où depuis longtemps ils étaient maîtres.
L'espace était si étroit qu'elle eut vite achevé son nettoyage, si
consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'à rentrer
le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la
sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé.
Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine
presque aussi fort que sur la route d'Écouen à Chantilly.
Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans
cette jolie petite île, son coucher assuré, n'ayant rien à
craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi
que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour
les comparer à l'heure présente et se fortifier dans l'espérance
du lendemain.
Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits
morceaux de peur de l'émietter, elle ne faisait plus de bruit, la
population de l'étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit,
et à chaque instant c'étaient des vols qui rayaient l'or du
couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient
avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et
comme leur réveil l'avait amusée le matin, leur coucher maintenant
la charmait.
Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu'elle
fit, à mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus
petits, les eaux de l'étang, quelques instants auparavant
brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel
avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la
nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonné.
Mais avant de fermer sa porte et de s'étendre sur son lit de
fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était
d'enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en
pleine sécurité dans l'aumuche; personne ne viendrait la déranger,
de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
approcher sans que les habitants de l'étang, qui avaient l'oreille
fine, lui donnassent l'éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela
n'empêchait pas que l'enlèvement du pont, s'il était possible, ne
fût une bonne chose.
Et puis il n'y avait pas que la question de sécurité dans cet
enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
serait pas amusant de se dire qu'elle était sans aucune
communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait
possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer
un coup de canon.
Vivement elle se mit à l'ouvrage, et ayant avec son manche à balai
dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule
servant de pont, elle put le tirer sur son bord.
Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume,
reine de son île qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les
grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde
d'embarras ou d'hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
celui qui répondait à sa situation présente:
-- _Good hope_.
Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut
pas confondre un cap avec une île.