Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre
la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour
disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un
clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés
d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
cheminées en briques.
«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez
apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les
verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de
la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.»
En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été
coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son
ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades
de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de
bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se
prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
mouvements de la colline.
Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
le panier à terre.
«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.
-- Très beau.
-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une
douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que
vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village
où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles
des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer
le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que
les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or
partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime
mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la
sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près
pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient
quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui
a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été
comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche,
parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»
Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une
vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une
confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme
cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque
toute sa hauteur, noire au sommet.
D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans
des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine
était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village
dont elle avait si souvent entendu parler.
Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des
salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se
passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas
été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air
vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la
couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de-
vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.
«Que de gens qui boivent! dit Perrine.
-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit
la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès
midi, ne peuvent plus boire.»
Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons
devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si
vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre
ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie
au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait
l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces
maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à
défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté,
qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.
«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se
trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est
pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres
des pensionnaires.»
Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour,
plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée
d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient-
elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune
encore, parut sur le seuil et cria:
«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à
Picquigny, tu t'auras assez câliné.
-- C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas
toujours commode.
-- Qué que tu chuchotes?
-- Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne
serais pas arrivée.
-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.»
Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse
femme se montra dans le corridor.
«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.
-- C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard,
grand'mère; il est lourd le panier.
-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là
ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
trouveras chaud.
-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens
tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain;
le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez-
vous.»
Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées
deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre.
«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.
-- Mais...
-- Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut
bien.»
Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se
faire prier, et elle prit place à la table.
«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez
qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous
habiterez.»
Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on
n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant
masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait
si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore
debout.
«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire
notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de
M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais
les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est-
ce pas?
À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un
homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une
profonde attention un petit livre relié.
«C'est M. Bendit, il lit son _Pater_,» dit Rosalie à voix basse.
Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé,
elle s'adressa à lui:
«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.
-- Ah!» dit-il sans lever les yeux.
Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux
vers elles.
«_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.
-- _No sir, but my mother was_.»
Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.
Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture
légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit
devant la haie.
«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant
vivement.
La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée.
«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.
Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.
Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un
jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au
visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de
grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.
Rosalie s'était approchée du phaéton.
«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre
-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.
Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:
«Moi, Rosalie.»
-- Dis à ta grand'mère de venir me parler.»
Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa
grand'mère qui se hâtait:
«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.
-- Bonjour, Françoise.
-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?
-- C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui,
je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien
comprendre.
-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir.
-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal
pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que
cette réunion ait lieu.
-- S'il est engagé?
-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à
la porte; c'est une des conditions de notre location, je
l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce
genre ici.
-- Il y en a eu à Flexelles.
-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon
devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou
ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma
volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.
-- Adieu, monsieur Vulfran.»
Il fouilla dans la poche de son gilet:
«Où est Rosalie?
-- Me voilà, monsieur Vulfran.».
Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.
«Voilà pour toi.
-- Oh! merci, monsieur Vulfran.»
La voiture partit.
Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce
qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de
M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à
l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait
lieu... C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur
ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et
implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord
avec les paroles.
Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant.
«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.
-- J'ai bien vu.
-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait
pour me les garder.
-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.
-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!
-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.
-- Dame, puisqu'il n'y voit pas.
-- Il n'y voit pas!
-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle?
-- Aveugle!»
Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.
«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.
-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait
pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de
son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut
des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou
d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du
tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux.
Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont
été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
M. Talouel le directeur.»
Zénobie, sur le seuil, cria:
«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?
-- Je finis d'manger.
-- Y a du monde à servir.
-- Il faut que je vous quitte.
-- Ne vous gênez pas pour moi.
-- À ce soir.»
Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.