Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.
Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle
arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.
«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
vie.
-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»
Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un
autre en avant:
«Tu ne quitterais pas Palikare.»
Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle
se raidit.
«Je dois aller près de mes parents.
-- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?
-- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.
-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je
t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.
-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»
La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas
arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux
environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la
satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans
la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette
longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les
fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À
Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était
un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de
cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur
laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée
radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait
pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait
elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment.
Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie,
elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler
un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à
Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le
courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle
débarquait propre, fraîche et dispose.
Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante-
cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un
sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées.
Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout,
elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de
croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui
restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins
y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible,
le plus dangereux.
À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse,
et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies
plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en
temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des
pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un
attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des
amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient
des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées
de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de
lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe
disposés pour sécher.
Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de
leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a
remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité
de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs
enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au
contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore
vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée;
connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par
les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait
sentir jusque-là.
Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le
reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages
et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de
l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de
fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux,
Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande
ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient
les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de
ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en
cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.
Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et
en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut
encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son
père imitait pour l'amuser.
De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne
au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit
pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent
ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce
fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait
lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.
Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui
adresser la parole.
«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?
-- Oui, tout dret.
-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_
que ça.
-- S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire
le k'min ensemble.
-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre
panier.
-- C'est pas de refus, y pèse rud'ment.»
Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.
«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.
-- Non; et vous?
-- Bien sûr que j'en suis.
-- Est-ce que vous travaillez aux usines?
-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux
cannetières.
-- Qu'est-ce que c'est?
-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs
quoi! d'où que vous venez donc?
-- De Paris.
-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle:
enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes.
-- On gagne de bonnes journées?
-- Dix sous.
-- C'est difficile?
-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps.
C'est-y que vous voudriez être embauchée?
-- Oui; si l'on voulait de moi.
-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça
ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six
heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas
que je sois en retard.»
Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre
et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin.
L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait
intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît
pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien
qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le
deviner.
«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?
-- Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon
père était de Picquigny.
-- Vous les avez perdus?
-- Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une
épicerie: Mme Françoise.
-- Ah! Mme Françoise!
-- Vous la connaissez-t'y?
-- Non... je dis ah! Mme Françoise.
-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et
puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond
Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à
M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle.
-- Elle obtient ce qu'ils désirent?
-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.
-- Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui?
-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois
née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des
affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter
le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une
cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?
-- Une herbe?
-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on
file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt;
c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé
par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil
et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays
chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en
cache pas.»
Elle s'interrompit:
«Voulez-vous que nous changions de bras?
-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?
-- Rosalie.
-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.
-- Et vous, comment que vous vous nommez?»
Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
hasard:
«Aurélie.
-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»
Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée,
Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait:
«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son
père.
-- Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort
encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille
du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran
voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus
grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour
établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château
qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond
n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la
demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que
maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent
le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de
lui depuis des années et des années... à ce qu'on raconte, car
M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas
non plus.
-- Il a des neveux M. Vulfran?
-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir
Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider.
Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
M. Vulfran seront pour eux.
-- C'est curieux cela.
-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
triste.
-- Pour son père?
-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas
comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de
toutes sortes.
-- Sur les neveux?
-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas
nos affaires, à nous autres.
-- Assurément.»
Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle
marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à
reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.
«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.
-- Je n'ai plus de parents.
-- Ni votre père, ni votre mère?
-- Ni mon père, ni ma mère.
-- Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et
qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes
tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais
pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce
qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule?
-- Toute seule.
-- Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à
Maraucourt?
-- On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt,
et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous
recevront.
-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.
-- Voilà.
-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux
usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout
de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt-
deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si
vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez-
vous de l'argent?
-- Un peu.
-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça
vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.
-- Je peux payer vingt-huit sous.
-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin
vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a
pas.
-- J'accepte en vous remerciant.
-- Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent
chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison
neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés
à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux,
le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de
l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fâche, quand on
prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme
si on disait «Voleur».
-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.
-- Vous savez l'anglais, vous?
-- Ma mère était Anglaise.
-- C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche
c'est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt-
cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il
recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est
tout de même un brave homme.