Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table
comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas
chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires,
non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond
où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les
rues qui se présentaient devant elle.
Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues
toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle
n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même
cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait
aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là
peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du
dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à
elle.
En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs
qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger
librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le
village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par
ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue
dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le
dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le
décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel
qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait
jamais l'atteindre.
Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses
yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à
sa place précise.
Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle
avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que
depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des
voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les
gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable,
mais celui de la réalité.
Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente
opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments
de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la
lui racontait.
Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en
briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle
cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était
l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq
ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la
contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la
ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt
millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les
enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés,
chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont
souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les
plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés
avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien
du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés
avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades
rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du
travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se
tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille
fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les
prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin
de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils,
électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet.
Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des
puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui
hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin
de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par
l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville
morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait
entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.
Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le
même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum
en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés
autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés
dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le
cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans
l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient
misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que
ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie.
Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de
grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses
garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un
lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran
avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait
quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père,
enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et
dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le
caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays,
qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la _Fée des
tourbières_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et
dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus
la veille.
Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle
n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle
qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée,
avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si
bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de
béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps.
Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner
aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de
ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le
coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir
pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile
qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était
un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle
avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle
devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps
à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit
sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la
misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et
pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?
Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de
conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire,
dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une
telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait,
qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au-
dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à
Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais
elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence,
ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère,
n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
sans conseils.
Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent
dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans
pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait
dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir
magique de la sauver:
«Maman, chère maman!»
De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle
s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir?
eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas
répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois... oui,
je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien
des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants?
Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en
sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance,
s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air
calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues
mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois
heureuse.»
Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle,
en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien?
Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander
de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel
que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait
lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes
mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
mystérieux langage.
Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur
cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à
l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe
de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée,
et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.
Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement
grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle
commença à effeuiller une corolle:
«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je
réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.»
Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât
plus que quelques pétales.
Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit
la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement
serré, elle les effeuilla:
«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.»
En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur
les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre
qu'elle lui eût donné.