Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la
pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en
route; il fallait attendre.
Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt
avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait
déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait
de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là,
peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait
un toit sur la tête et un lit sec.
Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder
conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure
qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le
soir viendrait, elle le verrait bien.
Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni
l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête
aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la
peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la
rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter
de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante,
personne ne la dérangerait.
La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de
mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé
d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote
de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et,
après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au-
dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le
chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni
épais, mais encore valait-il mieux que rien.
Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et
alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules.
N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi
quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui
avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise:
l'esprit calme, le corps dispos.
Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était
un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de
suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile,
car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à
peu près complet, et elle n'avait que du fil.
Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il
l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer
toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus
ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi
ses réclamations de plus en plus exigeantes.
Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son
abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain
qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la
faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres
idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper,
pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de
la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des
pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons;
donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais
la nourrirait-il?
C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa
quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
très courts, elle commença à en mâcher un.
Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le
mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu
qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put
avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa
bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.
Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît
pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui,
depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait
approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit
sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de
tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques
minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à
dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au
loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes
d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
voisines.
Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas
moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue
dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de
passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir
d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour
n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses
ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
troublantes.
Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle
l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac,
effarée par les fantômes de son imagination.
Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?
Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle
prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau,
puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre;
certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu
à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir.
Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes
pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du
merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots,
une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les
arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de
l'aube: c'était le matin.
La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les
feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence
profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait
au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres
chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de
canton en canton.
Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et
reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une
averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et
maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait.
Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se
mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.
Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de
l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était
prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.
Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille,
puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un
fossé plein d'eau.
Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et
maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait
d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée
serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.
Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en
marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne
tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier
sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui
la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait,
en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée
marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait,
la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune
fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la
pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au
visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de
leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.
Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des
pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si
riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à
tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de
centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en
lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et
de moissons.
Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle
restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une
grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en
rencontrer d'autres.
Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de
cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée
laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore
qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle
devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous
qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à
personne, et qui la sauveraient.
De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus,
de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de
s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui
lui feraient gagner quelques sous.
Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.
Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais
sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée
d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les
occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et
que la réalité n'offrait nulle part.
Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces
bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles
avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments,
qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son
chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de
sueurs qui lui cassaient bras et jambes.
Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac
la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau,
qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait,
après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait
forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route.
Pourrait-elle se relever?
Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que
personne lui tendît la main?
La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle
avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle
accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par
faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se
sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?
Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle
avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était
solide, maintenant elle vacillait.
Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une
faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer
quelques instants.
Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit
quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans
ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la
cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
la laissa pas venir:
«Qué que tu veux? dit-elle.
-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.
-- Je n'avons besoin de personne.
-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.
-- D'où que t'es?
-- De Paris.»
Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais
regard, elle cria:
«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du
monde.
-- On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne.
Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce
qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées.
«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.»
Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de
rire, s'amusant de leur plaisanterie.
Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus
son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait-
elle fait pour qu'elles fussent si dures!
Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à
trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t-
elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste,
n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes.
Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se
traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que
dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui,
s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à
chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour
se reposer et respirer.
Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les
pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne
faisaient qu'accroître sa prostration.
À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait
pas aller jusqu'au bout?
Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route
droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et
brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu,
pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du
chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la
suffoquaient.
Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le
coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de
mouvement comme de pensée.
À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:
«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
des limons, faut mouri.»
Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
confirmation d'une condamnation portée contre elle.
C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit
plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui
répétait.
Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter
plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son
père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour.
Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle
était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec
eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.
Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil,
à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à
une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres
de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la
lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit
à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa
sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
s'endormir.
X
Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle
ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue
penchée sur elle.
Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue
appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.
Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le
temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un
âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à
lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
elle avait pu le regarder.
«Palikare!»
Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en
larmes:
«Palikare, mon bon Palikare.»
En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête
il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après
ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
cinq où six autres non moins formidables.
Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes
entravées.
Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa
tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
entendit une voix enrouée qui criait:
«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon
garçon.»
En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux
du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et
coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.
«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe
de ses lèvres.
Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière
habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux
chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut
seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec
étonnement:
«Je t'ai vue quelque part? dit-elle.
-- Quand je vous ai vendu Palikare.
-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut
pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et
sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.
«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?»
Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et
s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée,
tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse.
«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
t'as?»
Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien
qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle.
Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait
toutes les misères:
«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.
Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la
route où se trouvait une petite charrette dételée dont les
ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là;
vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain,
un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
courant.
Perrine était toujours dans le même état.
«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.
S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la
bouteille entre les lèvres.
«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»
En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et
lui rendit le mouvement.
«Tu avais faim?
-- Oui.
-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
peu.»
Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui
tendit.
«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te
modérera.»
La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le
pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la
recommandation de La Rouquerie.
Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se
passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci.
«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.
---Vous permettez que je lui en donne un?
-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en
aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te
retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon.
-- N'est-ce pas?
-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es
dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment
pitié de te couper le sifflet.»
Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le
morceau:
«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.
-- C'est vrai.
-- Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire;
pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se
tassera.»
Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort
de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La
Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança
une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère:
«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à
personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer
par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand
je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre
elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa
boutique.»
Perrine continua son récit et l'acheva.
«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
effet cela te faisait-il?
-- Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un
moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé
du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman
qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.
-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans
ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas
trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?
-- Continuer mon chemin.
-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller
comme ça à l'aventure.
-- Que voulez-vous que je fasse?»
La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en
réfléchissant, puis elle répondit:
«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes
marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons,
ferraille à vendre».
Perrine fit ce qui lui était demandé.
«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras
pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui
va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui
demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au
pays de tes parents.
-- Avec quoi?
-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce
que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en
être sûre.»