Arrivés à l'étage où se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat
indiqua la porte sans dire mot, et, n'osant pas s'aventurer plus loin,
disparut aussitôt.
Faible et chancelante, Antoinette frappa à la porte qui fut de suite
ouverte par le Docteur Ormsby, le même ministre qui avait présidé à son
mariage avec Sternfield.
--Est-il encore vivant? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidité
la figure douce et triste du chapelain protestant.
--Oui, mais ses heures sont comptées, répondit celui-ci en portant
mélancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel était
étendu le Major qui ressemblait à un mort.
--Oh! Audley, mon mari--sanglota Antoinette en s'élançant tout-à-coup
vers lui et en s'agenouillant à côté de la couche du mourant, sans
s'occuper, dans cet instant suprême, de ceux qui pouvaient être dans la
chambre pour saisir le secret qu'elle avait gardé depuis si longtemps
avec tant de jalousie, sans s'apercevoir qu'un autre, Cecil Evelyn
lui-même, était à une fenêtre près de là et avait fait, à cette
révélation inattendue, un bond de surprise prodigieux. Toutes ses
pensées, toutes ses craintes étaient absorbées par l'idée écrasante que
l'homme qui avait été le bourreau de sa vie, mais auquel elle
appartenait par le plus sacré des liens, était là, devant elle, sur le
point d'expirer.
Avec une énergie surprenante dans l'état où il se trouvait le blessé se
souleva sur son coude et la regarda un instant avec un étonnement
indéfinissable qui se changea bientôt en une expression de colère
passionnée.
--Arrière, hypocrite, arrière! s'écria-t-il d'une voix rauque. Comment
as-tu pu prononcer le nom de mari! As-tu jamais été ma femme autrement
que par le nom! As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d'épouse?
M'as-tu jamais montré de l'amour ou de la soumission conjugale?
--Audley! Audley! gémit-elle, soyez miséricordieux, soyez juste;
n'empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.
--Pourquoi es-tu venue? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce
pour assister à ma dernière agonie afin de t'assurer par toi-même
qu'enfin tu es réellement libre? Non, ce n'est pas l'amour qui t'a
amenée ici; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle à mon
égard, tu ne te serais pas moquée de mes prières et de ma tendresse, tu
n'aurais pas méprisé mes droits et mes réclamations, comme tu l'as
constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour où j'ai
placé l'anneau nuptial dans ton doigt.
--Mais à qui en a été la faute?--demanda-t-elle en joignant les mains et
toute en pleurs. Ne vous ai-je pas dit que le jour même où vous me
reconnaîtriez devant le monde pour votre femme, le jour où notre mariage
serait de nouveau célébré, point capital sans lequel ma croyance et ma
foi me disaient qu'il n'était pas légalement complété, je serais prête à
vous suivre jusqu'aux extrémités de la terre?
--Misérable sophisme! ricana-t-il d'un air dédaigneux. Non, ce n'est pas
pour cette raison-là, mais parce que l'engouement passager qui t'a fait
consentir à notre mariage secret s'est évanoui aussi subitement qu'il
était venu.
--Veuillez me pardonner si j'interviens--dit en s'avançant le Docteur
Ormsby, qui était mu autant par compassion pour les souffrances
terribles qu'il lisait sur le visage décoloré de la jeune femme, que par
inquiétude pour les sentiments anti-chrétiens que le mourant venait de
montrer,--veuillez me pardonner si j'interviens, mais ayant moi-même
célébré ce mariage qui, hélas! a été pour vous deux si fertile en
chagrins, peut-être ai-je quelque droit à votre confiance mutuelle.
En ce moment, le Colonel Evelyn, revenant enfin de la stupeur où l'avait
jeté ce singulier dialogue, et s'apercevant en même temps de
l'importunité de sa présence en restant témoin d'une entrevue aussi
étrange et aussi délicate, sortit sans bruit de la chambre dont il
referma la porte avec précaution. Comme il passait dans le corridor,
ceux qui s'y trouvaient furent intrigués de savoir ce qui avait pu se
passer chez le malade pour émouvoir à ce point la nature de fer d'Evelyn
et pour laisser des traces d'agitation aussi profonde sur une allure
d'ordinaire aussi impassible que celle du marbre.
--Puis-je parler, Sternfield? demanda doucement le Docteur Ormsby en
cherchant à calmer les passions surexcitées du blessé.
--Oui! répondit sèchement celui-ci. Ce que je ne pourrais écouter
d'aucun autre mortel, je puis l'entendre de votre bouche.
--Eh! bien, mon cher ami, il me semble que vous êtes sévère, que dis-je?
injuste même, envers, cette jeune femme.--Et il posa, en disant cela, sa
main sur le bras d'Antoinette qui était toujours à genoux.--Je me
rappelle parfaitement qu'elle vous a dit ce qu'elle vient de répéter,
car elle m'a prié en même temps de lui servir de témoin.
--La même histoire! toujours la même histoire! riposta Sternfield d'un
air bourru et en rejetant sa tête de côté. Reprends le chemin de ta
demeure, Antoinette; et vous, Docteur, laissez-moi en paix: je suis
fatigué de vous deux.
Pendant qu'il parlait, une pâleur mortelle se répandit sur son visage;
Antoinette, terriblement effrayée, se leva.
--Ne craignez rien, s'empressa de lui dire le Docteur Ormsby en essayant
de la calmer: ce n'est qu'une faiblesse partielle; il a eu une attaque
semblable quelques minutes avant que vous soyiez entrée et pendant que
le Docteur Manby était ici. Voici des remèdes.
Leurs efforts réunis parvinrent à ramener quelque chose comme de la vie
sur les traits livides de Sternfield, et le Ministre, craignant que la
vue d'Antoinette fût de nature à renouveler l'agitation du blessé, la
fit placer derrière un écran à l'autre extrémité de la chambre.
Après un moment de silence, le mourant promena avidement ses yeux autour
de lui.
--Où est-elle allée, ma femme, Madame Sternfield? Ha! Ha! Docteur!--et
il riait d'une manière effrayante.--Que je lui donne au moins une fois
son titre avant que celui qui le lui a conféré soit retourné en
poussière.
--Vous lui aviez dit de s'en aller de suite.
--Mais pourquoi m'a-t-elle écouté? pourquoi est-elle partie? Sans doute
elle était fatiguée d'un spectacle aussi peu réjouissant que celui d'un
lit de mort; et, ayant fait _son apparition_, comme dirait Madame
d'Aulnay, elle s'est prudemment effacée.
--Puis-je l'envoyer quérir?
--Non, par Dieu! je me respecte trop pour en venir là. Si elle était
restée, cela aurait été pour moi--quoique je n'aime pas à l'avouer,--une
consolation, un soulagement.
--Je ne vous ai pas abandonné, Audley, je suis encore ici--dit
Antoinette avec timidité, eu sortant de sa cachette et en s'avançant
vers le lit.
Quelque chose comme une expression de satisfaction se répandit sur ses
traits encore imposants dans leur beauté mortelle. Mais, quand elle eut
dit: "Cher Audley, puis-je rester à votre chevet?"--il répondit avec ce
ricanement que l'habitude avait fini par rendre familier à sa belle
lèvre:
--Puisqu'il te plaît de jouer auprès de moi le rôle de Soeur de Charité,
je ne t'en empêcherai pas: cela m'amuse de te voir me montrer, à mes
derniers moments, des attentions et de tendres soins que tu ne m'as
jamais accordés quand j'étais bien vivant.
Elle baissa la tête avec soumission, car aucune des railleries de son
mari ne pouvait plus l'émouvoir maintenant. Après un moment de silence:
--Ne feriez-vous pas mieux de dormir? demanda-t-elle. Je vais veiller à
vos côtés. Y a-t-il quelque médecine à administrer?
--Pouah! je n'en prendrai aucune: je l'ai déjà dit à Manby. Ma blessure
est au-dessus de tout pouvoir humain: pourquoi torturerais-je mon palais
avec des potions dégoûtantes?
Sachant qu'insister plus longtemps serait l'irriter inutilement, elle
approcha une chaise de son lit et s'y assit silencieusement.
Après l'avoir regardée longtemps, il s'écria soudain:
--Ainsi, tu t'es courageusement installée ici comme ma garde-malade, tu
as pris la détermination de tenir ton poste: sais-tu bien ce que va dire
le monde et ce que les hommes vont penser de cela?
--Qu'est le monde pour nous? répondit-elle avec tristesse. Ne vous en
occupez pas, cher Audley; ne vous tourmentez pas au sujet de ses
opinions.
--Ah! maintenant, ce n'est rien pour moi; mais pour toi, c'est tout.
Avant deux heures, la démarche que tu viens de faire sera répétée dans
tous les coins de la cité et on en fera des gorges-chaudes fort peu
agréables: le beau nom dont tu as jusqu'ici pris un soin si jaloux sera
à la merci de tout le monde.
--Si cela doit arriver,--repartit la jeune femme dont les yeux et
l'accent de la voix devinrent plus mélancoliques,--ce ne sera que le
juste châtiment de mes folies passées. J'ai péché, il faut maintenant
que j'expie ma faute.
--Tu l'as déjà expiée assez rudement,--répondit-il en adoucissant un peu
sa voix et en montrant pour la première fois une ombre de sentiment.--Je
ne t'ai pas épargnée, et peu de jeunes femmes mariées ont passé par
autant de vicissitudes que toi. Voici arriver maintenant la fin de mon
règne et l'aurore de ta liberté, mais elles viennent trente ou quarante
ans plus tôt que tu avais osé l'espérer.
--Audley, ne parlez pas de cette manière, ne vous agitez pas ainsi sans
aucune nécessité....
--Assez de sermons comme cela, enfant; voici une autorité plus puissante
que la tienne.
Comme il disait ces mots, le Docteur Manby entrait dans la chambre. Sa
surprise, en apercevant Antoinette assise près du lit ressemblait
presque à de l'hébètement.
--Que Dieu me pardonne! Quoi! Mademoiselle de Mirecourt ici! s'écria
t-il en reculant involontairement d'un pas.
--Non pas Mademoiselle de Mirecourt, Docteur, mais bien Madame Audley
Sternfield! interrompit le moribond avec un rire saccadé capable de
déchirer les oreilles les moins délicates. De grâce, ne soyez pas aussi
épouvanté, Manby; on dirait vraiment que vous êtes lunatique. Notre
excellent ami Ormsby que voici, et qui a célébré la cérémonie, est en
mesure de corroborer mes avancés. Dis-le à ton tour, belle fiancée:
renies-tu ma possession légitime?
Antoinette était excessivement émue; cependant, elle réussit à répondre
avec assez de calme:
--Je ne cherche nullement à la nier, Audley. D'ailleurs, pourquoi le
ferais-je? Ce n'est pas moi, mais bien vous-même qui avez toujours
insisté pour garder notre mariage secret.
--Eh! bien, je le reconnais maintenant ce mariage. Ainsi, Docteur, vous
voyez que je laisse après moi une jeune et jolie veuve pour "déplorer ma
perte prématurée" et compléter ainsi gracieusement le paragraphe qui
annoncera mon décès.... N'ayez pas l'air aussi fâché contre moi,
Manby,--continua-t-il en s'adressant au chirurgien qui avait paru
froissé en voyant Antoinette cruellement blessée par la persistance que
son mari mettait à la railler.--Vous connaissez le proverbe _ruling
habit_, _strong in death_; j'ai tellement pris l'habitude de tourmenter
et persécuter cette jeune femme depuis qu'elle est la mienne, que je ne
puis résister à la tentation de continuer à la traiter ainsi même en ce
moment. Mais asseyez-vous si vous êtes assez revenu de votre étonnement
pour le faire, tâtez mon pouls et dites-moi combien il me reste de
moments à vivre.
A peine revenu de la stupéfaction où l'avait jeté la révélation qu'il
venait d'entendre, le chirurgien prit la chaise qu'Antoinette venait de
laisser; mais au milieu de son étonnement, il ne put empêcher un juste
sentiment d'indignation de pénétrer dans son coeur en remarquant les
paroles d'amère ironie que Sternfield adressait à la malheureuse jeune
femme qu'il avait décorée du titre d'épouse.
--Parlez donc: que dit mon pouls? continua le blessé. Ah! vous ne devez
pas me cacher la vérité: je ne suis pas un enfant pour m'effrayer de
quelques heures de moins ou de plus. Vous ne répondez pas? n'importe; le
mouvement de votre tête en dit suffisamment: je suppose que je suis
inscrit sur le livre pour faire, avant ce soir, mon dernier voyage?
Le médecin resta muet. Il ne pouvait pas consciencieusement le
contredire; car, malgré la force qu'avait encore la voix du blessé,
malgré la rapidité de sa prononciation, son pouls faible et irrégulier
indiquait qu'une réaction soudaine, suivie par la fin, allait bientôt se
produire.
--Je ne puis plus rien faire pour vous, Sternfield--dit enfin le Dr.
Manby en se levant brusquement.--Quelques gouttes de cette fiole quand
vous vous sentirez faible, est tout ce que je puis prescrire; du moins,
c'est tout ce qui vous sera de quelque utilité. Adieu! que le Ciel vous
bénisse!
Et, après une longue et amicale poignée de main, le bon Docteur se
retira, plus agité et plus triste qu'il n'eût voulu paraître.
Pour quelque temps après son départ, le malade garda un silence sombre
qu'il rompit enfin en demandant tout-à-coup:
--Connais-tu, Antoinette, la main méprisable qui m'a cloué sur ce lit de
mort? Sans doute, tu ne l'ignores pas: c'est ton amoureux campagnard. Si
je n'ai pas parlé de lui plus tôt, c'est parce que sa pensée fait venir
la malédiction sur mes lèvres et oppresse ma poitrine; mais j'ai un mot
à te dire à son sujet. Il reviendra probablement renouveler sa demande
en mariage: avant d'entrer dans l'éternité, je voudrais avoir ta
promesse solennelle que jamais tu ne lui prêteras une oreille favorable.
--Cher Audley, pensez-vous que la main qui est encore teinte de sang de
mon mari....
--Ah! bah! pas besoin de sentiment: je ne veux pas de phrases ni de
protestations, mais la promesse, le serment que jamais tu ne seras plus
pour lui que ce que tu as fait jusqu'ici.
--Volontiers; de tout mon coeur, de toute mon âme, je vous le promets.
--Alors, baises cela,--et il indiquait du regard la chaîne à laquelle
était attachée la petite croix d'or:--la promesse que tu m'as déjà faite
sur cette croix a été si religieusement observée, que je puis ajouter
foi dans toutes celles qui sont faites sur cet objet.
Elle prit la croix et la baisa solennellement.
--C'est bien, Antoinette; je puis maintenant mourir sans te mépriser et
te maudire.
--Oh! Audley, mon cher époux,--s'écria-t-elle d'une voix suppliante et
en présentant la croix à ses lèvres;--embrassez-la aussi, non pas, comme
je l'ai fait, pour ajouter de la solennité à une promesse terrestre,
mais comme le signe de la rédemption, le gage de la paix et du pardon
futurs.
--Non, non, Antoinette,--et il sourit faiblement;--il est trop tard pour
tenter de me convertir. J'ai déjà réglé mes affaires spirituelles avec
le Docteur Ormsby qui m'a lu des prières, et qui a réussi à m'empêcher,
avec beaucoup de difficulté je dois l'avouer, de maudire le misérable
qui a tranché le fil de mon existence.
--Mais, cela ne vous fera pas de mal si vous me permettez de dire une
prière ici, près de votre lit?
--Je suis ici, ma chère Dame, pour accomplir le grave devoir qui
m'incombe,--intervint d'une voix ferme quoique polie le Docteur Ormsby
qui s'avançait vers eux.--Jusqu'ici, sachant que vous aviez beaucoup à
vous dire, je me suis abstenu de vous gêner par ma présence; mais si
vous désirez entendre une prière ou une lecture, Major Sternfield, je
suis prêt à vous les faire!
--Sans doute vous devez l'être, Docteur, répondit Sternfield avec un
sourire étrange. Ce serait une chose excessivement mortifiante de me
voir, au dernier moment, sortir de votre troupeau pour entrer dans
l'Eglise de Rome.
--Oh! cher Audley, ne parlez pas aussi légèrement de tout ce qu'il y a
de plus sacré sur la terre. Si votre coeur penche vers la foi de mes
pères, ne permettez pas que....
--Tais-toi, enfant, assez d'une semblable folie. Je mourrai avec la foi
dans laquelle je suis né et j'ai grandi.
--Alors, le Docteur Ormsby va vous lire de suite des prières; votre
temps, mon cher, cher époux, est très-court.
--Ne commences pas à coasser, Antoinette, cela ne me ferait aucun bien.
Je suis prêt, Docteur, mais excusez si je vous exprime l'espoir que vous
ne serez pas trop long.
--L'état de faiblesse où vous êtes ne me permet pas de l'être;
croyez-moi, je n'outrepasserai pas vos forces.
En ce moment on entendit frapper à la porte de la chambre qui fut
instantanément ouverte par le Docteur Ormsby.
--Un messager pour vous, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il.
Antoinette regarda vers la porte entr'ouverte et reconnut Jeanne à
l'instant. Après avoir dit à Sternfield qu'elle ne serait pas longtemps,
elle sortit pour rencontrer la nouvelle venue.
Celle-ci lui annonça à voix basse que Madame d'Aulnay l'avait envoyée
avec l'injonction formelle de ne pas revenir sans ramener Mademoiselle
Antoinette avec elle.
--Mais, bon Dieu! Mademoiselle de Mirecourt, qu'est-ce que tout ceci
veut donc dire?--demanda la vieille domestique en l'entraînant plus
avant dans le passage, afin que le son de leur voix ne troublât pas le
ministre qui commençait à lire tout haut.--M. d'Aulnay d'ordinaire si
calme, si pacifique, ressemble à un enragé. Il prétend que vous nous
avez tous déshonorés, et que votre père va mourir de chagrin et de
honte; il a querellé ma _bourgeoise_ toute la matinée, lui disant
qu'elle était aussi blâmable que vous: cela m'a d'autant plus étonnée
que jamais, à ma connaissance, il a dit un seul mot désagréable à sa
femme depuis leur mariage. Madame d'Aulnay a fini par lui dire que si
vous étiez sortie pour aller voir seule le Major Sternfield, c'est que
vous en aviez le droit, parce que vous êtes sa femme! C'est cet imbécile
de Paul qui, sur la demande que lui fit M. d'Aulnay d'où il venait en le
voyant arriver dans le cour, s'est empressé de le lui dire. Mais, ma
chère Demoiselle, est-ce bien vrai ce qu'a dit Madame d'Aulnay.
--Oui, Jeanne, répondit douloureusement Antoinette; le Major Sternfield,
qui est mourant dans cette chambre, est mon mari: j'ai été secrètement
mariée à lui.
--Oh! Mademoiselle Antoinette!--s'écria la vieille femme de chambre en
élevant ses mains vers le Ciel,--je n'aurais jamais pu croire qu'une
jeune fille aussi pieuse que vous, qui a été élevée avec autant de
soins, aurait consenti à une pareille chose. Que vont dire ce pauvre M.
de Mirecourt et Madame Gérard? Que ne dira pas le monde?
Antoinette tressaillit.
--Hélas! dit-elle, j'ai déjà bien amèrement déploré ma folie; mais cela
ne la réparera pas: j'ai encore devant moi une longue expiation.
--Et combien de temps allez-vous rester dans cette maison, pauvre chère
enfant?
--Jusqu'à ce que tout soit fini, s'il m'en donne la permission.
--Excusez-moi, mais de quel service peut lui être votre présence ici?
Revenez à la maison, venez. Il n'est pas convenable pour une jeune Dame
de votre âge d'être seule ici sans autres personnes que des soldats et
de galants officiers.
--Jeanne, quand bien même mon père viendrait me chercher, je ne pourrais
pas, je ne voudrais pas m'en aller.
--Alors, je suppose qu'il est inutile d'insister en face d'une
détermination aussi formelle; mais ce fut un jour bien fatal pour nous
tous que celui où l'habit rouge a fait sa première apparition dans notre
demeure naguère si paisible. Rentrez, ma chère Demoiselle Antoinette; je
vais m'asseoir ici, car ce beau Major qui m'a toujours regardé avec le
plus superbe dédain, n'aimerait peut-être pas à me voir dans sa chambre
funèbre.
--Mais, Jeanne, vous serez mal à l'aise ici: il y a tant de figures
étrangères qui passent et repassent.
--Et qu'y a-t-il autre chose à craindre que de les voir me regarder? Une
vieille femme comme moi doit-elle s'occuper de leurs regards curieux? Il
n'en serait pas de même s'ils avaient à lorgner votre belle figure.
Rentrez, et appelez-moi quand je pourrai vous être de quelqu'utilité. En
attendant, je vais m'asseoir ici.
Le Docteur Ormsby lisait encore quand Antoinette entra. La jeune femme
alla se mettre à genoux dans un coin de la chambre et adressa au Ciel
des prières ardentes pour l'âme qui touchait de si près à l'éternité.
Pendant ce temps-là une lourde torpeur s'empara de Sternfield, et quand
le chapelain, qui avait fini l'exercice de son ministère, lui adressa la
parole, ses réponses étaient confuses et presqu'inintelligibles.
--Je vais vous laisser pour quelques instants, dit le Docteur Ormsby en
fermant son livre. Je crois, ma chère Dame, que vous auriez bien mieux
fait d'introduire ici cette femme respectable qui pourrait vous
assister. Si notre pauvre Sternfield recouvre ses sens, ce qui n'est pas
probable, elle pourrait laisser la chambre dans le cas où sa présence
l'incommoderait. Je reviendrai dans quelques heures.
Suivant cet avis, Antoinette fit entrer Jeanne; mais ne voulant pas
courir le risque de tourmenter le mourant, s'il revenait à lui, elle la
fit placer derrière l'écran qui avait déjà servi à la cacher elle-même.
Le temps se passait lentement; aucun autre bruit que celui causé par la
respiration saccadée du moribond, ne troublait le silence qui régnait
dans toute la demeure. Mues par une délicatesse et une bienveillance de
sentiment qui leur fit le plus grand honneur, les autres personnes de la
maison évitaient de faire le moindre bruit en marchant ou en parlant.
Un peu après midi, un léger coup fut frappé à la porte: Jeanne se hâta
d'aller ouvrir. C'était un soldat, portant un plateau sur lequel il y
avait quelques rafraîchissements que, dit-il, le Dr. Manby lui avait, le
matin, recommandé d'apporter au malade.
--Je commence à avoir une meilleure opinion de ces habits rouges, se dit
Jeanne en disposant les mets sur une petite table qu'elle approcha près
d'Antoinette. Ah! je le crains bien, vous, belle figure, vous étiez un
des pires de toute la bande.
Et elle regardait le blessé qui, par sa contenance, ressemblait à une
statue.
Elle invita vivement la jeune femme à prendre quelques rafraîchissements
qu'elle disposa devant elle; mais Antoinette avait pour cela le coeur
trop gros de chagrins. Jeanne fut donc obligée d'enlever le plateau
intact, et se consola par la pensée que si la jeune cousine de Madame
d'Aulnay ne mangeait pas, ce n'était pas au moins pour cette déplorable
raison qu'elle n'avait pas de quoi manger.
Le soleil s'était couché derrière des montagnes de nuages, laissant ça
et là dans le ciel de larges sillons cramoisis: le crépuscule du soir
tombait rapidement et ses ombres blafardes rendaient plus pâle et plus
lugubre le visage hagard du blessé qui reposait immobile dans son lit.
Tout-à-coup il remua, ses paupières alourdies s'ouvrirent, et, d'une
voix faible qu'on avait peine à reconnaître pour celle de Sternfield:
--Es-tu là Antoinette? demanda-t-il.
Une légère pression de main et un mot doucement modulé furent la
réponse.
--Déterminée à me voir jusqu'au bout de mon voyage? Cette fin doit
approcher, car ma vue s'obscurcit singulièrement.
--Le crépuscule arrive, cher Audley: ce pourrait être cela.
--Non, mais mon crépuscule à moi ne verra pas d'autres levers du soleil.
Eh! bien, vraiment, ce n'est pas là la mort d'un soldat; mais elle
aurait pu être pire: au moins, je ne souffre pas.
--Et vous avez eu le temps, cher mari, de vous réconcilier avec Dieu.
--Oui, oui, et de dicter, par-dessus le marché, une lettre d'adieu à mes
deux jeunes soeurs qui demeurent dans la petite ville du Warwickshire où
je suis né. Ah! je n'avais pas rêvé, il y a un an, que je trouverais mon
tombeau dans les neiges du Canada, et surtout à une période aussi
prématurée de ma joyeuse vie. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas
exiger de toi cette promesse de secret; mais tu m'as dit si souvent que
notre mariage n'était pas légalement complété, que j'ai craint que s'il
venait à être connu, tes amis te conseillassent de recourir au divorce.
En attendant le jour où, sans crainte, tu prendrais possession de la
fortune de ta mère, j'espérais qu'il m'arriverait quelque bonne chance:
la mort de ton père, par exemple,--à cette heure solennelle, je parle
franchement, comme tu vois, Antoinette,--ou d'autres circonstances qui
t'auraient mise entièrement, toi et ta réputation, en mon pouvoir. Mais,
mes rêves, comme ma vie, achèvent.
Un long silence, interrompu seulement par les sanglots d'Antoinette,
suivit ces sinistres paroles.
--Ecoute-moi, enfant, reprit le mourant; approche-toi plus près, car
j'ai à te faire un aveu que jamais je n'aurais adressé à un être humain:
ta douce patience a fini par me toucher, et, avant de quitter la terre
pour toujours, j'ai à te demander pardon pour tout ce que je t'ai fait
souffrir, pour toutes mes cruautés et mes injustices envers toi.
--De tout mon coeur, dit-elle d'un accent touché et en appliquant ses
lèvres sur son front recouvert déjà des ombres de la mort. Puisse Dieu
me pardonner toutes mes erreurs comme je vous pardonne!
Il sourit faiblement, et ses doigts serrèrent la main mignonne qui les
tenait.
Le crépuscule augmentait toujours. Plus froide devenait la pression des
mains du mourant, plus vives étaient les ombres qui se répandaient
autour de ses yeux et de sa bouche; et quand, enfin, la malheureuse
jeune femme qui le suivait attentivement des yeux prononça à haute voix
son nom, elle n'obtint pas de réponse, ni du regard, ni de la voix.
--Jeanne, ici, venez ici! dit-elle en poussant un cri perçant.
La vieille femme courut à elle, et, après avoir jeté un coup-d'oeil sur
le visage de marbre de Sternfield, elle dégagea doucement la main
d'Antoinette de l'étreinte glacée où elle était encore tenue.
--Comme il a passé doucement! dit-elle à voix basse.
Des sanglots et des pleurs donnèrent du soulagement au coeur surchargé
d'Antoinette.
Un moment après, le Dr. Ormsby entra.
--Emmenez-la à la maison, dit-il avec compassion en la levant du lit sur
lequel elle s'était jetée;--emmenez-la: elle a été assez cruellement
éprouvée comme cela. Je verrai à tout.
Involontairement et passivement Antoinette se laissa habiller par Jeanne
et embarquer dans la voiture qu'un domestique d'un des officiers était
allé chercher.
Arrivées à la maison, la femme de chambre la déshabilla et la mit au
lit, ayant préalablement averti Madame d'Aulnay qu'à tout prix elle ne
devait pas entrer dans la chambre de sa cousine ce soir-là.
Mais ces tendres soins, non plus que la potion calmante qu'elle prit, ne
purent chasser la maladie qui, provoquée par tant de secousses,
s'approchait à grands pas. D'un lourd sommeil léthargique elle tomba
dans le délire. Le médecin fut appelé, et les personnes de la maison
apprirent bientôt avec épouvante que Mademoiselle de Mirecourt était
dangereusement malade d'une fièvre cérébrale.