Pendant que la jeune femme gisait sur son lit de douleur, insensible à
tout ce qui se passait autour d'elle et luttant avec toute l'énergie de
la jeunesse contre la maladie et la mort, les dépouilles mortelles du
beau et charmant Major Sternfield étaient confiées à leur dernière
demeure.
Les mauvaises langues s'en donnèrent à coeur joie avec le nom d'Audley
et celui de la malheureuse Antoinette, et si celle-ci avait eu
connaissance de la moitié seulement des histoires erronées que la malice
inventait et que répétait la légèreté, sa convalescence ne se serait
probablement jamais opérée. Toute allusion de cette nature fut
soigneusement éliminée, et on usa de soins extraordinaires, d'une grande
habileté médicale pour son rétablissement, si bien qu'après huit jours
d'anxiété, elle fut déclarée hors de danger. Elle était cependant
extraordinairement faible, et celles de ses amies qui furent admises
auprès d'elle, ne manquèrent pas de hocher la tête et de se dire les
unes aux autres que jamais elle ne reviendrait entièrement à la santé.
A la première nouvelle de la maladie de sa fille, M. de Mirecourt était
accouru à Montréal. Quels qu'eussent été ses premiers sentiments
d'indignation et de honte en apprenant la funeste histoire de son
mariage secret, l'attaque de maladie dangereuse qu'elle venait de subir,
faisant prévaloir sa tendresse paternelle, lui fit renoncer,
non-seulement alors, mais même après son recouvrement, aux réprimandes
et aux reproches.
Deux mois environ après la mort du Major Sternfield, un après-midi que
la malade, cédant aux pressantes instances de sa cousine, s'était rendue
dans son charmant petit boudoir, Madame d'Aulnay fut mandée au salon.
Elle revint presqu'aussitôt.
--Ma chère petite Antoinette,--lui dit-elle en la cajolant,--un vieil
ami demande la faveur de te voir: c'est le Colonel Evelyn. Ne le
recevras-tu pas?
Oh! comme les couleurs de la jeune fille changèrent vite, comme son
coeur tressaillit étrangement en entendant ce nom! Madame d'Aulnay
prenant involontairement avantage de ce silence qu'elle regarda comme un
assentiment, sortit de suite, et, un instant après, on entendit résonner
dans le passage le bruit de pas fermes et assurés. Un épais brouillard,
résultat de sa faiblesse ou de son agitation, passa devant les yeux
d'Antoinette, et quand elle recouvra possession d'elle-même, elle était
seule avec le Colonel Evelyn qui tenait ses mains, et avait ses yeux
amoureusement tournés vers les siens.
--Vous avez été très-malade? demanda-t-il d'une voix émue.
--Oui, mais je me rétablis rapidement,--répondit-elle en faisant un
effort désespéré pour se composer un maintien et en retirant ses mains
que le Colonel tenait encore.
Un silence suivit, silence presque pénible pour la jeune fille nerveuse
et agitée, car les yeux du militaire étaient fixés sur elle, et sous
leur influence elle se sentait singulièrement confuse. Enfin, d'une voix
dont les tremblements involontaires disaient que lui aussi subissait une
vive émotion, il reprit:
--Me pardonnerez-vous, Antoinette, si, au risque de vous peiner, je fais
un retour sur le triste passé, sur cet étrange secret qui a fait plus
d'un malheureux?... Est ce que... votre mariage avec Audley Sternfield
était la seule raison qui vous a fait rejeter mes propositions?
Antoinette devint mortellement blême, et appuya ses mains sur sa
poitrine comme pour maîtriser son agitation.
--Colonel Evelyn, dit-elle enfin, ne me parlez pas de ma folie passée,
du moins jusqu'à ce que j'aie acquis assez de forces pour soutenir les
allusions qu'on pourrait en faire. Combien vous avez dû vous étonner de
ma démence! combien vous avez dû me condamner et me mépriser!
Sa seule réponse fut de l'attirer vivement à lui, et, la pressant
ardemment sur son coeur:
--Ma chère Antoinette, lui dit-il à l'oreille, après avoir tant souffert
et avoir été aussi rudement éprouvée, vous êtes donc à moi, enfin!
Il n'y avait plus besoin de détour ni de dissimulation, et, d'une voix
brisée par l'émotion, elle lui manifesta toute sa gratitude, sa joie,
son bonheur.
Ils avaient beaucoup à se dire l'un à l'autre. Avec une candeur
enfantine devant laquelle cet austère militaire aurait pu s'agenouiller,
elle lui raconta l'histoire de cette rude et dure épreuve. Elle hésita,
il est vrai, quand elle en vint à la partie où il avait lui-même été
acteur dans ce grand drame de sa vie à elle, quand elle dut reconnaître
combien il était devenu cher à son coeur; mais elle finit par lui dire
tout, ses efforts incessants pour lutter contre son amour naissant, ses
tentations et ses souffrances.
Lorsqu'elle eut terminé son récit,--pendant lequel elle avait évité,
autant que possible, de mentionner le nom de celui qui l'avait rendue
aussi malheureuse,--elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé;
mais Evelyn, l'attirant sur sa poitrine:
--Voilà, dit-il, la seule place où elle doit désormais reposer. O ma
bien-aimée, comme l'or que l'on retire purifié de la fournaise, ainsi
sortez vous de cette violente épreuve: vous êtes ce que, dès le
commencement, j'avais cru, j'avais espéré que vous étiez.
--Mais, Colonel Evelyn--et elle releva tout-à-coup son visage sur lequel
une pâleur de marbre avait remplacé le vif incarnat qui s'y faisait
remarquer depuis quelques instants,--on a dit tant de vilaines choses
sur mon compte! Comment pouvez vous ainsi sans crainte braver le
jugement du monde et faire votre femme de celle qui est l'objet de sa
censure et peut-être de son mépris?
--Il y a bien longtemps déjà que j'ai cessé de m'occuper des jugements
ou des opinions du monde, et je ne souffrirai certainement jamais qu'il
m'influence là où le bonheur de toute ma vie est en question. Ne
tourmentez pas votre esprit par des bagatelles et des fantômes, ma chère
Antoinette. Grâce à la miséricorde de ce Dieu tout-puissant que j'ai si
criminellement oublié dans les jours néfastes de ma vie d'adversités et
au service duquel vos conseils et vos exemples vont me ramener, l'avenir
se lève devant nous brillant et plein de séductions. Le consentement de
votre père est déjà obtenu.
Antoinette fit un mouvement de joie inexprimable.
--Oui, continua-t-il, avant de vous renouveler ma demande, j'ai cru
qu'il n'était que juste de m'adresser à lui. Il a consenti sans trop
d'hésitation, après m'avoir déclaré toutefois que si les circonstances
n'avaient pas forcé M. Louis Beauchesne de s'expatrier pour toujours, il
ne se serait jamais rendu à ma prière.
--Oh! Colonel Evelyn,--s'écria-t-elle pendant que des larmes tombaient
de ses yeux--je suis trop heureuse; laissez moi maintenant, car cet
excès de bonheur m'accable.
--Chère, vous n'êtes pas plus heureuse que je le suis.
Et il porta tendrement à ses lèvres la main de la jeune fille, dans le
second doigt de laquelle brillait l'anneau nuptial qu'y avait passé le
Major Sternfield. Comme ses yeux restaient fixés sur ce symbole du lien
conjugal, Antoinette rougit douloureusement; mais il reprit doucement:
--Un autre le remplacera, bientôt, ma bien-aimée; celui-là apportera,
espérons-le, plus de bonheur que celui-ci.... Mais je dois vous quitter,
car cette entrevue a causé assez d'émotions et je dois veiller
soigneusement à la conservation du cher trésor que je viens de
retrouver.
Antoinette se hâta de monter à sa chambre pour y donner libre cours, par
des pleurs et de ferventes prières d'actions de grâce qu'elle adressa au
Ciel, à la joie qui remplissait son jeune coeur jusqu'à le déborder.
Elle n'avait pas encore recouvré son calme, qu'un léger coup fut frappé
à la porte et que Madame d'Aulnay, moitié sanglotante, moitié souriante,
se précipitait dans ses bras.
--Ma pauvre petite cousine! s'écria-t-elle, n'est-ce pas comme un roman,
un conte de fée. Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans
la Bibliothèque avec ce cher Colonel Evelyn: les choses marchent aussi
bien que le coeur puisse le désirer.
--Et mon cher papa a donné son entier consentement?
--Oui, et c'est bien ce qu'il avait de mieux à faire,--dit Lucille d'un
air significatif.--Il savait très-bien qu'après l'éclat qui a accompagné
la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait été si
scrupuleusement gardé jusque-là, il n'aurait pu facilement te trouver un
mari convenable. La bonne et honorable conduite d'Evelyn y a été, aussi,
pour beaucoup. Pendant que tu étais en proie aux premières attaques de
la fièvre, le Colonel est venu ici presque fou de douleur à la nouvelle
du danger que tu courais. Ton pauvre père se trouvait par hasard dans la
chambre où il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les
autres domestiques, semblait avoir perdu l'esprit; ils échangèrent
quelques paroles ensemble, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire
connaissance dans le mémorable voyage de mon oncle de Mirecourt à
Québec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passèrent, mais
toujours est-il que le Colonel Evelyn ouvrit entièrement son coeur à ton
père, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses
sentiments, et reçut de lui la sanction de sa demande dans le cas où tu
reviendrais à la vie, ce qui, alors, paraissait très-douteux. Nous nous
sommes accordés tous ensemble à ne pas courir le risque de t'agiter à ce
sujet jusqu'à ce que tu fusses suffisamment rétablie pour permettre à
ton fiancé de plaider sa propre cause auprès de toi.... Et maintenant,
que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie? Deux maris dans le
court espace d'une année! Toutes les jeunes filles de la campagne vont
être jalouses de profiter de mon hospitalité.... Mais voici ce cher
tyran de Docteur. Il va être intrigué pur le degré rapide auquel ton
pouls doit battre maintenant.
A un an de là, en dépit des opinions de certains amis et connaissances
de la famille qui avaient obligeamment décidé qu'Antoinette devait de
suite entrer dans un couvent ou se retirer sans délai en la solitude de
Valmont pour y vivre et mourir dans la plus étroite réclusion, elle fut
publiquement unie au Colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut
la surprise ou l'indignation qui prévalut; mais plus d'une jolie Dame
exprimèrent en termes peu mesurés le mépris qu'elles avaient pour le
Colonel Evelyn mariant une jeune fille qui s'était rendue aussi notoire.
Nous n'en dirons pas davantage sur la destinée nouvelle d'Antoinette. Le
bonheur rendit bientôt à sa délicate constitution la santé qui avait
commencé à succomber si rapidement sous les vicissitudes et les épreuves
de sa jeunesse. A son mari dévoué qui l'idolâtrait elle procura cette
félicité sans nuages que pendant tant d'années de sa vie il avait
désespéré de jamais connaître, et, en assurant son bonheur, elle fit le
sien.
Louis Beauchesne qui, grâce au concours de quelques amis, fut assez
heureux pour s'échapper du Canada malgré les perquisitions actives qui
furent dirigées contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut
accueilli avec empressement en France où, à cette époque, on recevait à
bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir
vivre sur le sol de la mère-patrie. Quelques années plus tard, il forma
de nouveaux liens et des amitiés nouvelles qui lui procurèrent le
bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de
sa jeunesse.
Le savant M. d'Aulnay retourna à ses livres avec une nouvelle ardeur,
après l'étrange période de trouble et de confusion qui avait passé sur
son ménage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d'autrefois et fut
toujours prête à aider ses jeunes amies dans leurs affaires de coeur,
mais elle professa jusqu'au dernier instant de sa carrière une prudente
horreur des mariages secrets.
[Illustration: FINIS]
OEUVRES DE Mme. LEPROHON.