XXX.

Madame d'Aulnay n'obtint pas aussi tôt qu'elle l'avait espéré la bonne

fortune de mettre ses desseins à exécution, car plusieurs jours

s'écoulèrent sans que le militaire renouvelât sa dernière visite; et

pendant qu'elle s'en étonnait et tempêtait, Antoinette maigrissait et

devenait tous les jours plus pâle. Le Dr. Manby qui, sans avoir été

formellement choisi pour médecin de la jeune fille, prenait la liberté

de la questionner et de lui donner des prescriptions à chacune de ses

fréquentes visites, commençait à concevoir de l'inquiétude et à devenir

plus irritable.

Un jour qu'il se trouvait seul avec la Dame de la maison, il la prit à

partie serrée pour savoir d'elle la cause de la rapidité avec laquelle

déclinait la santé de sa jeune amie.

--Mais, Docteur, que puis-je faire? répondit-elle avec un peu d'humeur.

C'est vous qui, comme médecin, devriez être capable de suggérer ou de

prescrire quelque chose qui lui serait d'un grand secours.

--Ainsi pourrais-je et voudrais-je faire, Madame, si c'était un cas

ordinaire; mais, malheureusement, il n'en est pas ainsi. C'est l'esprit

qui est malade chez elle, et vous devriez employer tous vos efforts pour

l'égayer et la consoler.

--Mais, je vous le demande encore une fois, que puis-je faire? Si je

propose une soirée, un bal ou d'autres amusements semblables, elle

prétend qu'elle est trop malade pour y prendre part et elle menace de

s'enfermer dans sa chambre pendant tout ce temps-là; si je cherche à

l'entraîner avec moi, à faire des visites, à aller dans les magasins, à

lire des romans, à se prévaloir, en un mot, de tous les autres

passe-temps féminins--le Docteur sourit d'une manière singulière à

l'énumération de ces amusements--elle s'en défend avec une telle

cajolerie, que je ne me sens pas assez de coeur pour insister. Un seul

point sur lequel je reste invariablement ferme, c'est sur celui de

l'emmener à la promenade en voiture tous les jours, et c'est souvent une

tâche ardue.

Convaincu que c'était un cas sérieux aussi bien que difficile, le

Docteur Manby partit sans dire un mot de plus, et Madame d'Aulnay se mit

à l'oeuvre pour tâcher de trouver un moyen efficace afin d'amuser et de

divertir sa jeune compagne.

Elle fut donc bien contente lorsque, le même après midi, une voix

agréable se fit entendre dans le passage et que Louis Beauchesne entra,

tout sourire et toute gaieté. Antoinette, de son côté, fut également

heureuse de le voir, car il avait toujours été pour elle un frère, et il

y avais quelque chose de contagieux dans sa joviale humeur.

Il informa les deux jeunes femmes qu'il venait passer quelques semaines

à Montréal où il avait des affaires importantes à régler et qu'il avait

promis en même temps à M. de Mirecourt d'exercer une active surveillance

sur leurs mouvements.

Madame d'Aulnay déclara, en riant, que, comme elle voulait lui donner

toutes les occasions possibles pour remplir sa mission, elle lui

laissait carte blanche sous le rapport des visites; que le matin, le

midi ou le soir, au déjeuner, au dîner ou au souper, il serait toujours

bien venu, sans aucune autre invitation.

Cet aimable défi fut gaiement accepté, et le soir même, ainsi que les

suivants, vit Louis dans les salons de Madame d'Aulnay.

Quelques-uns de ses anciens regards et de ses couleurs d'autrefois

revinrent sur les traits d'Antoinette pendant qu'elle écoutait les

saillies provoquantes de Louis. La conversation du jeune homme ne

comportait aucune pensée ni aucune réminiscence désagréables; il ne

rappelait que ce qu'il y avait eu d'heureux dans le passé, et le soin,

la délicatesse avec lesquels il évitait toute allusion sur son

malheureux amour pour elle,--amour qu'il paraissait d'ailleurs avoir

entièrement maîtrisé,--éloignait tout ce qu'il y aurait pu avoir de

désagréable dans leurs entretiens.

Un soir, ils étaient tous les trois réunis dans le salon. Jamais Louis

n'avait été plus amusant et les deux Dames mieux amusées. Antoinette lui

avait demandé de tenir un écheveau de soie qu'elle devait dévider, et,

pour prendre une position plus commode, il s'était jeté à ses pieds sur

un de ces petits tabourets dont les chambres de Madame d'Aulnay étaient

remplies et que les ennemis de Lucille prétendaient être destinés à cet

usage. La chaleur du poêle avait communiqué des couleurs aux joues de la

jeune fille; et comme Louis, probablement fatigué, remuait beaucoup et

rendait ainsi la besogne plus difficile, elle s'était mise à le gronder

et à le plaisanter sur sa maladresse. Tout-à-coup la porte s'ouvrit, et,

sans se faire annoncer, Sternfield entra. Il s'arrêta un instant sur le

seuil et plongea un regard sombre sur le groupe. Il était venu ce

soir-là, pensant magnanimement qu'il avait suffisamment puni Antoinette

pour l'obstination avec laquelle elle avait refusé son tour de voiture,

et croyant la trouver malade, pâle et abattue; il la voyait, au

contraire, avec de vives couleurs sur les joues et des sourires sur les

lèvres comme on ne lui en avait pas vus depuis longtemps, tandis que

Louis était assis à ses pieds, son gai et joli visage tourné vers celui

de la jeune femme.

Madame d'Aulnay qui avait facilement deviné les sentiments de jalouse

colère du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du

moment, et, avec un semblant de badinage qu'il trouva excessivement

déplacé, elle lui demanda où il était allé dernièrement et ce qu'il

avait fait de lui-même.

Il répondit à peine, s'avança vers une chaise qui se trouvait près

d'Antoinette, et, après s'y être jeté, exprima ironiquement le plaisir

qu'il avait de voir l'état de sa santé amélioré. De Louis il ne fit pas

la moindre attention; mais celui-ci trouva moyen de se venger en

arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant à

Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie à dévider, disant qu'il

était à son service jusqu'au bout. Avec son arrogance et son

amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu déconcerté: le

sourire moqueur de Madame d'Aulnay, le sans-gêne, pour ne pas dire

l'impertinente indifférence de Louis, la bien-venue embarrassée et

contrainte d'Antoinette, tout cela formait une réception à laquelle il

ne s'attendait pas. Mais il n'était pas homme à se laisser vaincre aussi

facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa

mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.

Laissant à Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit

que Louis, sur un signe de celle-ci, se fut levé, pour approcher sa

chaise de la jeune fille, et manoeuvra si bien qu'il l'isola entièrement

du reste de la compagnie. Alors il commença avec elle une conversation à

voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son

attention.

Louis regardait cette coquetterie évidente et singulière avec autant de

surprise que d'indignation: qu'Antoinette se prêtât à ce jeu, c'est ce

qui l'étonnait outre mesure; et plus il la surveillait, plus il la

plaignait, et plus intenses devenaient ses sentiments de dégoût pour le

militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur

déguisée, ses yeux se promenaient avec inquiétude autour d'elle, comme

si elle eut été embarrassée de sa position et eut cherché du secours, ce

qui témoignait plus de crainte que d'amour; et, quoique Sternfield fût

assez près d'elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses

yeux eussent un éclat capable de donner de l'émotion à une personne qui

aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d'Antoinette ne cessait

pas et la rougeur qu'elle avait perdue à son arrivée ne revint pas.

Cependant, Audley avait réalisé ses plans: il avait changé en un état

d'embarras l'aimable cordialité qui régnait dans le salon lorsqu'il y

était entré, et, tout en infligeant une ample mortification à celui

qu'il supposait être son rival, il avait du même coup puni Antoinette

pour avoir eu de la gaieté et s'être amusée durant son absence.

Madame d'Aulnay, néanmoins, était anxieuse de trouver une bonne occasion

d'exercer des représailles. Cette occasion se présenta bientôt.

-Je reviendrai demain, Mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites

l'honneur de monter en voiture avec moi,--venait de dire Sternfield.

--C'est impossible, se hâta d'interrompre Lucille. Antoinette et moi

sommes engagées pour aller à la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir

un commun ami.

Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui

étaient fixement attachés au sol, lui dirent suffisamment qu'il ne

devait pas attendre du secours de ce côté; et, trop sage pour entrer

dans une lutte où il savait courir le risque d'une défaite, il salua et

se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire à Madame d'Aulnay, à

voix basse, qu'elle prît bien garde de faire d'Antoinette une femme

aussi indépendante, aussi insouciante qu'elle-même, attendu qu'il ne se

montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d'Aulnay.

--Audacieux! murmura Madame d'Aulnay.

Mais, avant qu'elle put reprendre son sang-froid, le militaire était

loin.

La sauvage et déraisonnable jalousie de Sternfield avait été

singulièrement montée, en voyant Louis sur un pied de grande intimité

dans la maison de Madame d'Aulnay; elle ne fit donc que s'accroître

davantage lorsque le militaire rencontra subséquemment le jeune homme en

compagnie des deux Dames.

Quelques jours après la visite pendant laquelle Audley avait semblé

faire tous ses efforts pour se rendre désagréable, Madame d'Aulnay, à

force d'instances et de caresses, fit promettre à Antoinette de

contribuer aux préparatifs d'une petite soirée par laquelle elle voulait

relever un peu la monotonie de leur existence actuelle.

Le jour fixé pour cette soirée était arrivé, et Antoinette paraissait si

délicatement belle mais si fragile dans sa légère robe diaphane, que

Jeanne, se rappelant quelle bonne apparence elle lui avait vue une année

à peine auparavant, ne put s'empêcher de hocher la tête tristement,

comme si elle eût eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux remarques qui se faisaient autour d'elle sur

l'altération de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour

paraître gaie et heureuse; mais le Dr. Manby, qui était au nombre des

invités présents, se frottant les mains, ne put s'empêcher de dire que

ce qu'il fallait à sa jeune amie, c'étaient des distractions et des

plaisirs.

Un des plus enjoués parmi les invités était sans contredit Louis

Beauchesne, et il y en avait peu dont la réserve ne cédât pas plus ou

moins à sa franche et cordiale gaieté. Sternfield, au contraire, était

dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu'il avait faites

au jeu la nuit précédente chiffonnaient énormément son tempérament, et

on peut dire que rarement homme se rendit à une fête de société avec des

dispositions aussi contraires. Résolu longtemps à l'avance de trouver sa

malheureuse jeune femme en faute, il commença à se fâcher contre elle de

ce qu'elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses

manières vis-à-vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait

retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaieté

factice, en la favorisant d'un nouveau chapitre de reproches auxquels,

hélas! elle était déjà si bien habituée. La danse terminée, il la laissa

brusquement et vola à une de ces jeunes beautés avec lesquelles il

aimait tant à _flirter_. Pendant qu'il s'amusait ainsi, il se félicitait

intérieurement du pouvoir et des moyens qu'il possédait pour punir cette

volonté rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition à

la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, et des

partenaires empressés, parmi lesquels Louis était naturellement un des

plus prévenants, se pressaient autour d'elle. Sa grande intimité avec

lui, aussi bien que l'espèce de liberté qu'elle avait de se départir de

cette apparence de gaieté ou d'intérêt qu'elle était obligée de garder

avec les autres, lui faisaient accepter plus fréquemment les demandes

qu'il lui adressait de danser avec lui. Malgré cela cependant, un oeil

sans préjugés n'aurait pu trouver l'ombre même d'une coquetterie dans

leurs relations; et quand, par deux ou trois fois, la jeune femme put

surprendre le regard de Sternfield ardemment fixé sue elle, elle pensa

que ce regard n'était que le complément de la semonce qu'elle avait

reçue quelques instants auparavant. Néanmoins, déconcertée à un haut

degré par ce regard menaçant, elle refusa de danser avec Louis le

cotillon qui se formait, alléguant pour motif qu'elle était bien

fatiguée.

--Alors,--répondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour

d'elle les coussins de l'ottoman sur lequel elle était assise,--alors je

vais rester près de vous et attendre la prochaine danse, car vous m'avez

promis de danser encore une fois avec moi.

Anxieux de lui faire oublier les chagrins qu'il lisait sur son visage,

Louis n'épargna aucun effort pour l'intéresser et l'amuser, mais ce fut

inutile; les regards distraits d'Antoinette se promenaient tout autour

du salon et s'arrêtaient à la dérobée sur Sternfield qui se trouvait à

quelques pas plus loin, apparemment occupé de sa jolie partenaire, car

il ne dansait qu'avec de très-jeunes et belles femmes. L'attitude

d'Antoinette inquiétait singulièrement Louis; il y avait dans son regard

de la peine, de l'inquiétude et de la douleur, mais non de cette colère

jalouse, de ce piqué dont une jeune fille fait ordinairement preuve en

voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre.

Tout-à-coup, après avoir bien examiné silencieusement sa contenance:

--Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le Major Sternfield est

un amoureux bien infidèle. Oh! Antoinette, est-il bien possible que vous

aimez cet homme?

Elle rougit vivement à cette question, et ne fit d'autre réponse qu'en

tournant vers lui un regard plein de reproches.

--Pardonnez-moi, chère Antoinette,--continua-t-il,--mais il me semble

qu'il y a dans ses manières et dans son caractère quelque chose qui

devrait l'empêcher de gagner et encore moins d'absorber l'affection d'un

coeur comme le vôtre.

--Et cependant, n'est-il pas beau, charmant, envié des hommes et admiré

des femmes? répondit-elle avec une teinte d'amertume qui ne fit que

confirmer Louis dans la pensée que, quel que fût le lien qui l'attachât

à Sternfield, ce n'était pas celui de l'amour.

--J'avoue qu'il possède toutes les qualités que vous dites, mais je

crois qu'il lui en manque encore beaucoup. Quelle que soit la patience

avec laquelle les femmes supportent les humeurs maussades et les airs

refrognés _après_ le mariage, elles les tolèrent rarement _avant_.

--Parce que, probablement, elles ont alors un remède et peuvent renvoyer

l'amour tyrannique.... Mais, voici s'approcher celui qui fait l'objet de

vos doutes.

--Oui, et avec un front chargé de nuages orageux, pensa Louis.

Audley s'avançait en effet avec un air sévère. Passant sans cérémonie

devant le jeune Beauchesne, il vint dire à demi-voix à Antoinette:

--Jusques à quand veux-tu continuer à te rendre ridicule en _flirtant_

avec le freluquet sans cervelle qui est à tes côtés?

--Que voulez vous dire, Audley? demanda-t-elle en se retournant et en

rougissant vivement.

--Je vais vous expliquer cela, si vous voulez me favoriser de la

prochaine danse, répondit-il en prenant d'une clef plus haut.

--Mademoiselle de Mirecourt est engagée avec moi, dit Louis sèchement.

Sternfield laissa tomber sur lui un regard plein d'arrogance.

--Entendez-vous, Antoinette, répéta-t-il, est-ce que vous danserez la

prochaine avec moi?

--De grâce, Mademoiselle de Mirecourt, n'oubliez pas que nous sommes

engagés, interrompit Louis avec une fermeté encore plus prononcée que la

première fois.

Pleine d'angoisse et de perplexité, Antoinette promenait de l'un à

l'autre ses regards suppliants. La contenance de Louis était fière et

indiquait une forte détermination; le front de Sternfield était comme le

marbre, aussi froid et aussi inflexible.

Se baissant encore une fois vers sa jeune femme, et lui parlant à voix

basse:

--Je jure, dit-il d'un ton menaçant, que si tu me laisses de côté pour

cet imbécile, je lui donnerai de mon fouet pour être venu s'interposer

entre moi et mes désirs.

Cette menace, indigne d'un homme, était digne de lui, et elle eut son

effet: car Antoinette, craignant non-seulement l'insulte dont Audley

venait de faire la menace, mais encore plus l'implacable satisfaction

qui, elle en avait la certitude, en serait la suite, se retourna, pâle

de terreur, vers le jeune Beauchesne.

--Etes-vous prête, Mademoiselle de Mirecourt? demanda ce dernier; je ne

veux pas vous presser, mais les danseurs commencent à prendre leurs

places.

Sternfield ne fit aucune autre remarque; un sourire équivoque sur ses

lèvres, il attendait la décision d'Antoinette.

Tout-à-coup, elle plaça sa main sur le bras de Louis, et comme il se

penchait vers elle, elle lui dit:

--O Louis, cher Louis! je vous en conjure, laissez-moi danser avec lui.

Je suis déjà assez malheureuse: ne cherchez pas à me rendre, plus

misérable encore.

Sa pâleur, ses yeux baignés de larmes, l'accent de sa voix touchèrent le

coeur généreux de Beauchesne, qui inclina silencieusement la tête en

signe d'assentiment.

En passant brusquement, presque rudement, le bras de sa femme sous le

sien, Sternfield lança sur son rival un regard plein de mépris et

d'arrogance que celui-ci lui rendit avec usure.

--Quelles paroles doucereuses disais tu donc à cet idiot, qui ont pu le

faire céder dans ses insolentes prétentions! demanda-t-il aigrement à sa

femme quand ils eurent pris leur place dans la danse.

Antoinette n'osa pas répondre, car ses paupières étaient chargées de

larmes prêtes à tomber, et il y avait dans sa gorge une espèce de

suffocation qui dépassait presque son contrôle: elle ne voulait pas

faire de scène, et elle sentait qu'elle était bien près d'en voir une.

--Retiens bien l'amical avertissement que je vais te donner, ma chère,

continua Audley. Mets une prompte fin à tes coquetteries avec ce jeune

homme, ou je le ferai pour toi, et ce d'une manière plus sommaire et

plus désagréable que vous pourriez le désirer l'un et l'autre.

Antoinette frémit, car elle comprenait toute l'étendue de la menace

contenue dans les paroles que venait de proférer son mari. Mais la danse

commençait, et quel que fût le maintien qu'elle dût prendre, elle devait

tâcher de paraître indifférente, à défaut de gaieté ou de plaisir.

--Peste de ce Sternfield! pensa le Dr. Manby qui avait remarqué la

rapidité avec laquelle avait disparue la tranquillité d'Antoinette, du

moment que le Major l'eut abordée. Son ombre seule semble flétrir cette

pauvre jeune fille.

La danse se termina bientôt, et Antoinette méditait un moyen pour

s'enfuir dans sa chambre; mais Sternfield ne paraissait pas vouloir la

laisser s'échapper aussi facilement.

L'emmenant dans une petite alcôve, il lui présenta un siége, et, se

plaçant devant elle:

--Je voudrais, dit-il, que tu me donnes des explications, car je ne

pense pas que nous nous soyons encore parfaitement entendus. Tu m'as

assez joliment bravé tout-à-l'heure par tes dernières coquetteries avec

M. Louis Beauchesne.

--Cruel et injuste comme vous l'êtes toujours, Audley, ne croirez vous

donc pas mon affirmation solennelle et sacrée que Louis n'est pour moi

rien autre chose qu'un vieil ami que j'estime.

--Fi donc! cet homme t'aime de tout son coeur et de toute son âme; et,

comme tu ne t'occupes pas le moins du monde de ton mari, il est

difficile de dire en qui peuvent être placées tes affections

incertaines.

Que pouvait-elle dire à ce bourreau impitoyable et sans coeur qui se

moquait de ses dénégations, qui riait de ses protestations? les paroles

étaient impuissantes. Les mains serrées l'une dans l'autre, et ses

lèvres blanches comme le marbre, elle resta assise, déterminée à tout

écouter, à tout souffrir avec patience. N'avait-elle pas elle-même, dans

un moment d'aveugle folie, comblé cette coupe d'infortunes, et

devait-elle murmurer maintenant, en en goûtant l'amertume?

Encouragé ou exaspéré par son silence, il poursuivit:

--Jusqu'ici, tu t'es montrée aussi ferme et aussi inébranlable que le

bronze dans ton caprice favori; tu m'as refusé avec persistance les mots

tendres, les caresses affectueuses, tout ce qu'enfin les jeunes filles

les plus scrupuleuses accordent souvent à leurs cavaliers. Eh! bien,

qu'il en soit ainsi. Tu as été fidèle à ta marotte, je le serai à la

mienne. Je te défends de sortir, de te promener, de _flirter_ avec qui

que ce soit, dont je pourrais être jaloux. Si, négligeant cette

recommandation, qui est un ordre de ma part, tu me désobéis, j'irai

trouver ton cavalier actuel, maître Louis, ou n'importe quel autre, je

l'insulterai publiquement et je le frapperai: sur ta tête en retombera

la responsabilité. Puisque tu ne m'aimes pas, je t'apprendrai au moins à

me craindre.

Ces paroles furent prononcées avec cette sauvage dureté qui était à

temps donné particulière à sa voix et qui offrait un frappant contraste

avec son accent ordinairement si harmonieux.

--Eh! bien, Dieu me montrera peut-être de cette pitié que vous me

refusez! dit-elle pendant qu'une vive douleur crispait ses traits.

En ce moment, ses yeux rencontrèrent le regard fixe et triste de Louis,

qui se tenait à distance, suivant apparemment la danse, mais

concentrant, en réalité, toute son attention sur elle-même. Cependant,

il partit; mais deux autres yeux également scrutateurs étaient fixés sur

eux: c'étaient ceux du digne Dr. Manby qui, le visage pourpre d'une

indignation à demi-supprimée, s'élança soudainement vers le Major

Sternfield.

--Je voudrais bien savoir, dit-il à mi-voix, quels sont les absurdes

propos que vous débitez à Mademoiselle de Mirecourt. C'est vous qui avez

chassé le sourire de ses lèvres et les couleurs de son visage.

Le jeune Major se redressa et demanda ce que le Dr. Manby voulait dire?

--Le Dr. Manby veut de dire ce qu'il dit! répondit-il froidement; il

n'aime pas à voir une jeune fille qui est sa patiente soumise à la

frayeur et aux chagrins plus que sa santé et sa raison peuvent en

supporter: dans ce cas, il se croit obligé d'intervenir. Allons,

Sternfield,--continua-t-il en se radoucissant un peu,--voue avez

suffisamment querellé Mademoiselle de Mirecourt pour ce soir, quelle que

soit sa faute; laissez-moi vous remplacer auprès d'elle et allez à cette

jeune Demoiselle là-bas qui semble attendre si ardemment un partenaire.

Sachant qu'il n'aurait plus de chance de continuer cette conversation

privée avec Antoinette,--car le Docteur Manby était également tenace et

peu gêné,--Sternfield se leva, et, après lui avoir dit, avec un air

significatif, qu'elle pouvait _flirter_ tant qu'elle voudrait avec son

nouveau partenaire, mais non avec un autre, il s'éloigna.

--Que signifie ceci, ma jolie malade? demanda l'excellent Docteur en

remarquant l'apparence de douleur et de chagrin de la jeune femme.

Avez-vous trop dansé? Vous paraissez singulièrement épuisée.

--Parce que je suis malheureuse, misérable! répondit-elle avec cette

candeur sans feinte qu'occasionne souvent une grande douleur. Ne me

parlez plus de drogues ni de palliatifs, Docteur, à moins que vous

puissiez m'en donner qui mettent pour toujours mon pauvre coeur au

repos.

Excessivement peiné par cette confidence aussi bien que par le degré de

douleur qu'elle révélait, il s'empressa de répliquer avec douceur:

--Courage, courage, chère enfant. Nous ne pouvons pas nous débarrasser

du fardeau de la vie parce que, dans un moment de tristesse, nous le

trouvons lourd. Demain, tout sera beau et agréable.

--Jamais! jamais! dit-elle en faisant une légère inclinaison de tête qui

indiquait parfaitement l'état de désespoir où elle se trouvait.

--Chère Mademoiselle de Mirecourt, rapportez-vous-en à l'avis d'un homme

qui, par l'âge, pourrait être votre père: ne laissez pas votre esprit

s'abattre à ce point, à propos d'une querelle d'amoureux. Le Major

Sternfield est d'un tempérament qui s'excite facilement, mais il ne

tarde pas à oublier et à pardonner.

Comme il prononçait le nom de Sternfield, un frisson courut par tous les

membres de la jeune fille, et, plus étonné que jamais, il ne put

s'empêcher de se dire intérieurement:

--Elle n'aime pas évidemment ce malheureux; mais, alors, qu'est-ce que

tout cela signifie donc?

Puis, d'un air tranquille et presque indifférent, il continua:

--Vous paraissez être si faible et si nerveuse ce soir, ma jeune

Demoiselle, que ce que vous auriez de mieux à faire serait d'aller de

suite vous mettre au lit. Prenez mon bras, je vais vous reconduire hors

du salon; après cela, je dirai à notre ami Sternfield que j'ai insisté

pour vous envoyer.

Arrivée au pied de l'escalier, Antoinette exprima toute sa

reconnaissance au Dr. Manby, lui souhaita bon soir et vola, plutôt

qu'elle ne monta, dans sa chambre.

La suivrons-nous là, lecteurs! l'épierons-nous dans le cours de cette

longue et douloureuse nuit où le sommeil ne ferma pas sa paupière

brûlante, où une inertie temporaire n'apporta pas même pendant une

demi-heure un baume rafraîchissant à son coeur et à son esprit torturés?

La leçon cependant serait pénible, quoique, peut-être, utile. Antoinette

avait commis une faute, mais quelle cruelle rétribution ne lui

était-elle pas infligée! Elle avait violé les commandements de sa

conscience et de sa religion, elle avait foulé aux pieds les devoirs les

plus sacrés d'une enfant, et qu'est-ce que cela lui avait rapporté? ce

que la culpabilité et l'erreur infligent toujours à ceux qui ne sont pas

encore endurcis dans le mal: le remords et l'infortune.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 40 / 45 题