Le Carême passé, Madame d'Aulnay crut qu'il n'était que juste de se
dédommager un peu de la réclusion où elle avait vécu pendant ce tempe de
pénitence; elle résolut donc de donner une petite fête à ses amis;
quoiqu'on fût déjà dans le mois de mars. La récente suspension de la
gaieté semblait être un nouveau motif pour la reprise des plaisirs; et
peut-être le seul coeur triste chez Madame d'Aulnay, ce soir-là, ne
fût-il pas celui d'Antoinette, naguère si heureuse.
Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien; plus
d'une fois, en effet, le Colonel Evelyn blâma secrètement sa folie qui
lui faisait rechercher des fêtes pour lesquelles il avait si peu de
goût, et cela dans le seul but de tâcher de rencontrer Antoinette qui,
de son côté, semblait faire si bien son possible pour l'éviter. Son
coeur entretenait pourtant la vague espérance que l'obstacle qu'elle
avait dit insurmontable ne l'était pas en réalité, et que quelque bonne
fortune aplanirait bientôt les difficultés entr'eux.
Pendant la première partie de la soirée, il respecta son désir évident
d'éviter toute rencontre avec lui; mais durant un intermède de danse,
l'ayant aperçue seule, il s'approcha d'elle et lia conversation sur un
sujet général. Quoiqu'il cherchât à l'intéresser et à l'amuser, il eut
assez de tact pour éviter tout ce qui aurait pu paraître approcher d'un
sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car Madame d'Aulnay, en
désespoir de n'avoir rien à dire, l'interpella, et vint le trouver, avec
son étourderie ordinaire, pour lui demander ce qu'il venait de dire à
Mademoiselle de Mirecourt.
--Très-volontiers, répondit le Colonel. Je répétais à Mademoiselle la
remarque que fit Sa Majesté George III à Madame de Léry lorsque cette
Dame fut récemment présentée, avec son mari, à la Cour d'Angleterre.
--Oh! la belle Louise de Brouages! répliqua Lucille avec beaucoup
d'intérêt. Eh! bien, qu'a dit le roi? que pensa-t-il d'elle?
--Il dut la trouver très-belle, car en la voyant il se mit à dire dans
un profond enthousiasme, en faisant allusion à la récente acquisition du
Canada, "que si toutes les Dames Canadiennes lui ressemblaient, il avait
raison d'être fier de sa belle conquête."[4]
[Note 4: Garneau.]
--Alors la mission de M. de Léry et de ses compagnons doit avoir plus de
chances de succès, remarqua Madame d'Aulnay.
--Et quelle est cette mission? demanda une personne de la compagnie.
--Ils sont allés faire valoir nos intérêts et présenter l'expression de
nos hommages à notre nouveau monarque.
--Et remarquez que c'est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages
au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'écria Sternfield qui
venait de se joindre au groupe.
--Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments,
maintenant que le roi Georges a donné l'exemple,--répliqua froidement
Madame d'Aulnay en s'éloignant, car elle n'avait plus l'_irrésistible_
Major en très-grande faveur.
Sternfield qui, jusque-là, s'était passablement amusé, n'eut pas plus
tôt aperçu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur
disparut et qu'il commença à se creuser la tête pour trouver un moyen de
les séparer. Etant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas
demander à Antoinette d'être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode
la plus sûre et la plus expéditive, en sorte qu'il fut souverainement
vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui
suivit. Sans écouter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa
jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment préférable à
la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur
le premier siège venu, et s'avança vers Antoinette.
--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main
pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse forcée
qu'Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.
Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la
jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu'elle
répondit craintivement qu'elle était engagée. Dans le trouble du moment,
elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa
main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant
que c'était le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que
rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme
un regard plein de colère, et s'éloigna.
Evelyn ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette était
occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur
conversation, à la narration pourtant si pleine d'intérêt de son dernier
voyage à Québec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour
elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, après avoir dit quelques
mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite
feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au
crayon et lui dit:
--Voici un mémoire qui t'appartient, Antoinette.
Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message
était de Sternfield et se lisait comme suit:
"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer
dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que
tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande,
si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop
loin un homme au désespoir.
"Ton mari, AUDLEY STERNFIELD."
La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en
y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortunée
Antoinette que son mari n'était pas d'humeur à patienter, et d'une main
tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si
visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur
les causes qui pouvaient l'avoir provoquée, car il avait vu Sternfield
remettre la note en question à Madame d'Aulnay qui avait fait mine de
décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la
laisser imposer.
--Quelle liaison secrète peut-il donc exister entre ce beau vilain et
cette jeune fille innocente? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurément
ce ne peut être l'amour, car à part la dénégation formelle qu'elle m'a
faite de l'existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa
contenance ne trahissait nullement de l'amour quand il s'est approché
d'elle. Eh! bien, je vais exercer sur tout cela une surveillance active
afin de lui rendre service et la protéger contre les dangereux artifices
de cet homme.
S'apercevant que sa compagne cherchait évidemment à être seule, il lui
dit quelques mots indifférents et se retira à l'autre extrémité du
salon. Une autre danse commençait, et Antoinette exaspéra singulièrement
le danseur auquel elle était engagée, en lui déclarant qu'elle était
trop fatiguée pour remplir sa promesse. Profitant de la légère confusion
qui ne manque jamais de régner lorsque les danseurs se mettent en place,
elle sortit de la chambre, espérant n'avoir pas été vue. En peu de
secondes elle fut en haut de l'escalier, et elle entra dans le boudoir
où Sternfield l'attendait déjà, et qui, par contraste avec les autres
appartements, n'était que faiblement éclairé.
--Tu as daigné faire diligence! dit-il avec sarcasme en lui présentant
un siége.
--Que me voulez-vous? demanda-t-elle en plaçant sa main sur son coeur
comme pour en arrêter les battements rapides.
--Ne t'ai-je pas déjà avertie, dit-il,--et son front devenait plus
sombre à mesure qu'il parlait,--ne t'ai-je pas déjà avertie que je
m'occuperais peu de ta froideur, de ton indifférence, et même du dégoût
que je pourrais lire sur ta figure; mais que je ne souffrirais pas de te
voir, toi ma femme, t'amuser avec d'autres messieurs?
--Toujours la même accusation injuste et sans fondement! Avec qui
prétendez-vous que je m'amusais tout-à-l'heure?
--Avec ce dangereux hypocrite, le Colonel Evelyn. N'essaies pas de le
nier! continua-t-il impétueusement en poussant vivement le dossier de la
chaise. Je vous ai surveillés de très-près; j'ai vu tes regards pleins
de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis
d'une admiration et d'un amour qu'il ne prenait pas même la peine de
déguiser. Malédiction sur lui! Crois-tu donc que je vais supporter tout
cela avec soumission?
--Pourquoi me blâmer et m'accuser ainsi continuellement?--Et, en disant
cela, elle voulait paraître calme, mais sa respiration irrégulière et
oppressée disait éloquemment son agitation.--Si un monsieur vient me
parler ou se tient près de moi, je ne puis pas l'envoyer, je ne dois pas
lui dire que je suis mariée, que mes pensées et mes sourires
n'appartiennent qu'à vous. Puisqu'il en est ainsi, dès demain je laisse
cette maison, je vais m'enterrer à la campagne, et j'y resterai jusqu'à
ce que vous croyiez convenable de venir me reconnaître pour votre femme.
Là, au moins, j'aurai peut-être la paix.
--Oui, pour y _flirter_ avec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne!
répondit-il d'un air sombre.
Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu'elle
répondit:
--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma
raison finisse par succomber?
--De grâce, pas de phrases! répondit-il froidement. J'ai peur que Madame
d'Aulnay ait trouvé en toi une élève trop habile dans la science qu'elle
est si bien qualifiée à enseigner.
Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette
se cacha le visage avec ses mains.
--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à-coup de
ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce
que, de ton côté, tu ne m'as montré que peu d'amour et de sympathie.
Dis-moi que tu oublies le passé, et, comme preuve de notre parfaite
réconciliation, comme garantie de ma conduite à venir, laisse-moi
embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici opposé avec tant de
dédain. Ne me refuses pas, car, je te le répète, il est dangereux de
pousser si loin un homme désespéré.
N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite
concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence,
il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et
sa soyeuse chevelure.
Tout-à-coup une exclamation à la fois de saisissement et de douleur,
brisa le silence qui s'était établi; et Antoinette, se dégageant
brusquement des bras qui l'entouraient, aperçut le Colonel Evelyn qui,
pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde
après, il s'était effacé; et comme Antoinette laissait tomber un regard
de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire
de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s'y était un
instant reposée.
--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn
sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu
pourras désormais _flirter_ avec lui tant que tu voudras.
Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d'une voix perçante,
d'un ton pénétrant:
--Audley Sternfield, dit-elle, vous m'avez fait tout le mal que vous
pouviez me faire. Profanant le nom sacré de mari, vous n'avez été pour
moi qu'un tyran barbare et sans coeur. Empêché, par de sordides motifs
d'intérêt, de reconnaître notre mariage vous avez voulu me dégrader à
mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh! bien, écoutez-moi: jusqu'au
jour où vous viendrez me réclamer pour votre femme devant le monde, je
prends la résolution, d'éviter toute entrevue avec vous, sans plus
m'occuper de vos menaces que de vos prières, car le désespoir m'a rendue
indifférente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m'y suivez
pour me persécuter davantage, les portes de la maison de mon père vous
seront fermées.
--Après cela, oseras-tu encore dire que tu m'aimes? demanda-t-il avec
emportement.
--Vous aimer! répéta-t-elle avec un rire amer. Vous aimer! oui, comme le
criminel aime l'instrument de son châtiment, comme le forçat aime le
compagnon de bagne auquel il est enchaîné pour la vie!
--Silence, ou je ne réponds plus de moi! s'écria-t-il avec une colère
qu'il ne pouvait plus arrêter.
--Fi donc! Major Sternfield, dit-elle avec dédain, c'est maintenant à
votre tour de prendre des airs de théâtre. Il y a une demi-heure, les
paroles que vous venez de proférer m'auraient fait trembler et prendre
une attitude suppliante devant vous; mais je vous déclare que la
crainte, l'espérance et tous les sentiments sont maintenant étouffés
dans mon coeur.
Sternfield la regarda d'un oeil terrible. Elle était là devant lui,
calme, fière, ravissante dans sa gracieuse toilette de bal, délicate
dans sa beauté d'enfant; mais son front portait l'expression d'une
fermeté inébranlable qu'il ne lui avait pas encore connue et qui lui
disait qu'elle mettrait rigoureusement à exécution les résolutions
qu'elle venait de formuler. Avec une angoisse pleine de colère il
reconnut en lui-même que son inconcevable violence lui avait aliéné,
peut-être pour toujours, l'amour de cette incomparable jeune fille.
--Qu'il en soit comme tu le désires, Antoinette, s'écria-t-il. Tu as
voulu amener cette querelle entre nous, c'est bien; mais rappelle-toi
que, dans la prospérité comme dans l'infortune, dans la pauvreté comme
dans l'aisance, dans la maladie comme dans la santé, jusqu'à ce que la
mort nous sépare, tu es à moi et uniquement à moi!
Malgré son calme et son stoïcisme, elle ne put s'empêcher de tressaillir
en entendant ces sinistres paroles. Mais, recouvrant presqu'aussitôt son
sang-froid, elle répondit:
--Oh! ne craignez rien, je ne puis jamais l'oublier.... Excusez-moi,
mais je dois retourner dans la salle de danse et m'y amuser autant que
peut me le permettre l'état de mon esprit.
Ceux qui avaient remarqué la longue absence d'Antoinette et de
Sternfield et qui les virent arriver l'un après l'autre dans le salon,
jugèrent en eux-mêmes que décidément ils venaient de se faire l'amour,
car rien, dans leurs manières, ne laissait soupçonner la singulière
entrevue qu'ils venaient d'avoir. Antoinette était pâle et tranquille,
mais c'était là l'état où elle se trouvait depuis quelques jours déjà;
Sternfield, de son côté, voltigeait, suivant son habitude, de jolies
dames à jolies dames, leur adressant à toutes des paroles qui lui
attiraient des sourires et des remerciements.