XXVI.

Le Carême passé, Madame d'Aulnay crut qu'il n'était que juste de se

dédommager un peu de la réclusion où elle avait vécu pendant ce tempe de

pénitence; elle résolut donc de donner une petite fête à ses amis;

quoiqu'on fût déjà dans le mois de mars. La récente suspension de la

gaieté semblait être un nouveau motif pour la reprise des plaisirs; et

peut-être le seul coeur triste chez Madame d'Aulnay, ce soir-là, ne

fût-il pas celui d'Antoinette, naguère si heureuse.

Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien; plus

d'une fois, en effet, le Colonel Evelyn blâma secrètement sa folie qui

lui faisait rechercher des fêtes pour lesquelles il avait si peu de

goût, et cela dans le seul but de tâcher de rencontrer Antoinette qui,

de son côté, semblait faire si bien son possible pour l'éviter. Son

coeur entretenait pourtant la vague espérance que l'obstacle qu'elle

avait dit insurmontable ne l'était pas en réalité, et que quelque bonne

fortune aplanirait bientôt les difficultés entr'eux.

Pendant la première partie de la soirée, il respecta son désir évident

d'éviter toute rencontre avec lui; mais durant un intermède de danse,

l'ayant aperçue seule, il s'approcha d'elle et lia conversation sur un

sujet général. Quoiqu'il cherchât à l'intéresser et à l'amuser, il eut

assez de tact pour éviter tout ce qui aurait pu paraître approcher d'un

sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car Madame d'Aulnay, en

désespoir de n'avoir rien à dire, l'interpella, et vint le trouver, avec

son étourderie ordinaire, pour lui demander ce qu'il venait de dire à

Mademoiselle de Mirecourt.

--Très-volontiers, répondit le Colonel. Je répétais à Mademoiselle la

remarque que fit Sa Majesté George III à Madame de Léry lorsque cette

Dame fut récemment présentée, avec son mari, à la Cour d'Angleterre.

--Oh! la belle Louise de Brouages! répliqua Lucille avec beaucoup

d'intérêt. Eh! bien, qu'a dit le roi? que pensa-t-il d'elle?

--Il dut la trouver très-belle, car en la voyant il se mit à dire dans

un profond enthousiasme, en faisant allusion à la récente acquisition du

Canada, "que si toutes les Dames Canadiennes lui ressemblaient, il avait

raison d'être fier de sa belle conquête."[4]

[Note 4: Garneau.]

--Alors la mission de M. de Léry et de ses compagnons doit avoir plus de

chances de succès, remarqua Madame d'Aulnay.

--Et quelle est cette mission? demanda une personne de la compagnie.

--Ils sont allés faire valoir nos intérêts et présenter l'expression de

nos hommages à notre nouveau monarque.

--Et remarquez que c'est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages

au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'écria Sternfield qui

venait de se joindre au groupe.

--Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments,

maintenant que le roi Georges a donné l'exemple,--répliqua froidement

Madame d'Aulnay en s'éloignant, car elle n'avait plus l'_irrésistible_

Major en très-grande faveur.

Sternfield qui, jusque-là, s'était passablement amusé, n'eut pas plus

tôt aperçu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur

disparut et qu'il commença à se creuser la tête pour trouver un moyen de

les séparer. Etant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas

demander à Antoinette d'être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode

la plus sûre et la plus expéditive, en sorte qu'il fut souverainement

vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui

suivit. Sans écouter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa

jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment préférable à

la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur

le premier siège venu, et s'avança vers Antoinette.

--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main

pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse forcée

qu'Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.

Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la

jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu'elle

répondit craintivement qu'elle était engagée. Dans le trouble du moment,

elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa

main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant

que c'était le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que

rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme

un regard plein de colère, et s'éloigna.

Evelyn ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette était

occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur

conversation, à la narration pourtant si pleine d'intérêt de son dernier

voyage à Québec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour

elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, après avoir dit quelques

mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite

feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au

crayon et lui dit:

--Voici un mémoire qui t'appartient, Antoinette.

Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message

était de Sternfield et se lisait comme suit:

"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer

dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que

tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande,

si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop

loin un homme au désespoir.

"Ton mari, AUDLEY STERNFIELD."

La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en

y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortunée

Antoinette que son mari n'était pas d'humeur à patienter, et d'une main

tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si

visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur

les causes qui pouvaient l'avoir provoquée, car il avait vu Sternfield

remettre la note en question à Madame d'Aulnay qui avait fait mine de

décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la

laisser imposer.

--Quelle liaison secrète peut-il donc exister entre ce beau vilain et

cette jeune fille innocente? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurément

ce ne peut être l'amour, car à part la dénégation formelle qu'elle m'a

faite de l'existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa

contenance ne trahissait nullement de l'amour quand il s'est approché

d'elle. Eh! bien, je vais exercer sur tout cela une surveillance active

afin de lui rendre service et la protéger contre les dangereux artifices

de cet homme.

S'apercevant que sa compagne cherchait évidemment à être seule, il lui

dit quelques mots indifférents et se retira à l'autre extrémité du

salon. Une autre danse commençait, et Antoinette exaspéra singulièrement

le danseur auquel elle était engagée, en lui déclarant qu'elle était

trop fatiguée pour remplir sa promesse. Profitant de la légère confusion

qui ne manque jamais de régner lorsque les danseurs se mettent en place,

elle sortit de la chambre, espérant n'avoir pas été vue. En peu de

secondes elle fut en haut de l'escalier, et elle entra dans le boudoir

où Sternfield l'attendait déjà, et qui, par contraste avec les autres

appartements, n'était que faiblement éclairé.

--Tu as daigné faire diligence! dit-il avec sarcasme en lui présentant

un siége.

--Que me voulez-vous? demanda-t-elle en plaçant sa main sur son coeur

comme pour en arrêter les battements rapides.

--Ne t'ai-je pas déjà avertie, dit-il,--et son front devenait plus

sombre à mesure qu'il parlait,--ne t'ai-je pas déjà avertie que je

m'occuperais peu de ta froideur, de ton indifférence, et même du dégoût

que je pourrais lire sur ta figure; mais que je ne souffrirais pas de te

voir, toi ma femme, t'amuser avec d'autres messieurs?

--Toujours la même accusation injuste et sans fondement! Avec qui

prétendez-vous que je m'amusais tout-à-l'heure?

--Avec ce dangereux hypocrite, le Colonel Evelyn. N'essaies pas de le

nier! continua-t-il impétueusement en poussant vivement le dossier de la

chaise. Je vous ai surveillés de très-près; j'ai vu tes regards pleins

de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis

d'une admiration et d'un amour qu'il ne prenait pas même la peine de

déguiser. Malédiction sur lui! Crois-tu donc que je vais supporter tout

cela avec soumission?

--Pourquoi me blâmer et m'accuser ainsi continuellement?--Et, en disant

cela, elle voulait paraître calme, mais sa respiration irrégulière et

oppressée disait éloquemment son agitation.--Si un monsieur vient me

parler ou se tient près de moi, je ne puis pas l'envoyer, je ne dois pas

lui dire que je suis mariée, que mes pensées et mes sourires

n'appartiennent qu'à vous. Puisqu'il en est ainsi, dès demain je laisse

cette maison, je vais m'enterrer à la campagne, et j'y resterai jusqu'à

ce que vous croyiez convenable de venir me reconnaître pour votre femme.

Là, au moins, j'aurai peut-être la paix.

--Oui, pour y _flirter_ avec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne!

répondit-il d'un air sombre.

Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu'elle

répondit:

--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma

raison finisse par succomber?

--De grâce, pas de phrases! répondit-il froidement. J'ai peur que Madame

d'Aulnay ait trouvé en toi une élève trop habile dans la science qu'elle

est si bien qualifiée à enseigner.

Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette

se cacha le visage avec ses mains.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à-coup de

ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce

que, de ton côté, tu ne m'as montré que peu d'amour et de sympathie.

Dis-moi que tu oublies le passé, et, comme preuve de notre parfaite

réconciliation, comme garantie de ma conduite à venir, laisse-moi

embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici opposé avec tant de

dédain. Ne me refuses pas, car, je te le répète, il est dangereux de

pousser si loin un homme désespéré.

N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite

concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence,

il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et

sa soyeuse chevelure.

Tout-à-coup une exclamation à la fois de saisissement et de douleur,

brisa le silence qui s'était établi; et Antoinette, se dégageant

brusquement des bras qui l'entouraient, aperçut le Colonel Evelyn qui,

pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde

après, il s'était effacé; et comme Antoinette laissait tomber un regard

de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire

de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s'y était un

instant reposée.

--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn

sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu

pourras désormais _flirter_ avec lui tant que tu voudras.

Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d'une voix perçante,

d'un ton pénétrant:

--Audley Sternfield, dit-elle, vous m'avez fait tout le mal que vous

pouviez me faire. Profanant le nom sacré de mari, vous n'avez été pour

moi qu'un tyran barbare et sans coeur. Empêché, par de sordides motifs

d'intérêt, de reconnaître notre mariage vous avez voulu me dégrader à

mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh! bien, écoutez-moi: jusqu'au

jour où vous viendrez me réclamer pour votre femme devant le monde, je

prends la résolution, d'éviter toute entrevue avec vous, sans plus

m'occuper de vos menaces que de vos prières, car le désespoir m'a rendue

indifférente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m'y suivez

pour me persécuter davantage, les portes de la maison de mon père vous

seront fermées.

--Après cela, oseras-tu encore dire que tu m'aimes? demanda-t-il avec

emportement.

--Vous aimer! répéta-t-elle avec un rire amer. Vous aimer! oui, comme le

criminel aime l'instrument de son châtiment, comme le forçat aime le

compagnon de bagne auquel il est enchaîné pour la vie!

--Silence, ou je ne réponds plus de moi! s'écria-t-il avec une colère

qu'il ne pouvait plus arrêter.

--Fi donc! Major Sternfield, dit-elle avec dédain, c'est maintenant à

votre tour de prendre des airs de théâtre. Il y a une demi-heure, les

paroles que vous venez de proférer m'auraient fait trembler et prendre

une attitude suppliante devant vous; mais je vous déclare que la

crainte, l'espérance et tous les sentiments sont maintenant étouffés

dans mon coeur.

Sternfield la regarda d'un oeil terrible. Elle était là devant lui,

calme, fière, ravissante dans sa gracieuse toilette de bal, délicate

dans sa beauté d'enfant; mais son front portait l'expression d'une

fermeté inébranlable qu'il ne lui avait pas encore connue et qui lui

disait qu'elle mettrait rigoureusement à exécution les résolutions

qu'elle venait de formuler. Avec une angoisse pleine de colère il

reconnut en lui-même que son inconcevable violence lui avait aliéné,

peut-être pour toujours, l'amour de cette incomparable jeune fille.

--Qu'il en soit comme tu le désires, Antoinette, s'écria-t-il. Tu as

voulu amener cette querelle entre nous, c'est bien; mais rappelle-toi

que, dans la prospérité comme dans l'infortune, dans la pauvreté comme

dans l'aisance, dans la maladie comme dans la santé, jusqu'à ce que la

mort nous sépare, tu es à moi et uniquement à moi!

Malgré son calme et son stoïcisme, elle ne put s'empêcher de tressaillir

en entendant ces sinistres paroles. Mais, recouvrant presqu'aussitôt son

sang-froid, elle répondit:

--Oh! ne craignez rien, je ne puis jamais l'oublier.... Excusez-moi,

mais je dois retourner dans la salle de danse et m'y amuser autant que

peut me le permettre l'état de mon esprit.

Ceux qui avaient remarqué la longue absence d'Antoinette et de

Sternfield et qui les virent arriver l'un après l'autre dans le salon,

jugèrent en eux-mêmes que décidément ils venaient de se faire l'amour,

car rien, dans leurs manières, ne laissait soupçonner la singulière

entrevue qu'ils venaient d'avoir. Antoinette était pâle et tranquille,

mais c'était là l'état où elle se trouvait depuis quelques jours déjà;

Sternfield, de son côté, voltigeait, suivant son habitude, de jolies

dames à jolies dames, leur adressant à toutes des paroles qui lui

attiraient des sourires et des remerciements.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 36 / 45 题