Ce qu'Antoinette dût souffrir pendant les heures longues et ennuyeuses
de la soirée, aucune parole ne saurait l'exprimer. Forcée de parler et
de sourire quand son coeur était presque à l'agonie, obligée surtout de
mettre ses sentiments à l'abri des regards curieux et scrutateurs, il y
eut des moments où elle crut qu'elle allait succomber et laisser tomber
le masque.
Quant à Sternfield, qui triomphait dans le complot qu'il avait monté de
la compromettre aux yeux du Colonel Evelyn,--complot exécuté au moment
où son oeil exercé avait vu s'approcher son officier commandant,--il
n'avait pas besoin de grands efforts pour se tenir maître de lui-même.
Déterminé à blesser au vif et à faire souffrir sa femme, il porta toutes
ses attentions à la jeune demoiselle qu'il avait récemment fait monter
dans sa voiture, si bien que l'indignation de Madame d'Aulnay fut
grandement excitée.
Regardant tout autour d'elle pour chercher Antoinette, elle l'aperçut
assise près d'un guéridon, en frais d'examiner quelques gravures qui s'y
trouvaient. Résolue de punir Sternfield, elle appela d'un signe le
Colonel Evelyn, et, lui donnant un rouleau de papier, elle lui dit:
--Allez, je vous prie, montrer ces nouvelles gravures à Mademoiselle de
Mirecourt, et examinez-les ensemble. Vous me direz ensuite ce que vous
en pensez.
Evelyn hésita un moment, comme s'il eut voulu décliner cette commission;
mais, en voyant le regard d'étonnement que lui lança Madame d'Aulnay, il
prit les gravures, traversa la chambre et alla trouver Antoinette. Ce
fut brusquement et froidement qu'il l'aborda:
--Mademoiselle, dit-il, plutôt que de provoquer les questions de Madame
d'Aulnay et d'exciter ses soupçons, je vous apporte ces images qu'elle
m'a chargé de vous remettre.
--Oh! Colonel Evelyn! balbutia la pauvre Antoinette, quelle opinion
devez-vous avoir de moi!
--Je vais vous la dire franchement, répondit-il avec une amertume qu'il
s'efforça de déguiser. Mon premier amour m'avait appris à détester votre
sexe; vous, mon second amour, vous m'apprenez à le mépriser. _Elle_,
quoiqu'infidèle à mon égard, a été au moins fidèle à celui qui m'avait
supplanté; vous, il y a quelques semaines à peine, vous preniez le Ciel
à témoin que vous n'aimiez pas Audley Sternfield, et il y a une heure je
vous trouve dans les bras de ce même Sternfield qui vous embrassait au
front et sur les lèvres!
--Pitié! soyez miséricordieux!--implora-t-elle, les lèvres blêmes et
tremblantes.
--Non, Antoinette de Mirecourt, je n'aurai pas de pitié pour vous, car
vous n'en avez pas eu pour moi. Sternfield ou d'autres de sa trempe
pourraient vous pardonner, car leur amour passe aussi facilement qu'il
vient: moi, je ne le puis pas. Ah! jeune fille, vous m'avez fait
beaucoup de mal; vous avez détruit le reste de confiance que j'avais
dans la foi et la bonté de la femme, vous avez tari en mon coeur les
sources de sympathies qui s'y trouvaient, vous avez changé en une
affreuse misanthropie le reste de ma triste vie.
--Oh! pardonnez-moi, Colonel Evelyn, pardonnez-moi!
Et la malheureuse enfant crut qu'en ce moment elle aurait volontiers
fait le sacrifice de sa vie pour lui avoir épargné la moindre
souffrance, la plus légère douleur.
Mais il continua impitoyablement:
--Plus profond est mon amour comparé avec celui des autres hommes, plus
grand est mon ressentiment contre celle qui s'est moquée jusqu'au dédain
de cet amour. Oh! quel trésor d'affection n'ai je pas prodigué à une
idole qui en était indigne!
--J'ai eu tort! reprit-elle. Mais, Colonel Evelyn, coupable dans le sens
que vous supposez, je ne le suis pas en réalité. De grand coeur je
donnerais dix années de cette misérable existence qui reste devant moi,
pour que vous soyiez persuadé de mon innocence; mais au moins j'ai la
suprême consolation de savoir que si cette innocence ne peut pas être
prouvée en ce monde, il y en a un autre, et un bien meilleur, où vous
saurez la reconnaître.
Evelyn regarda pendant un instant ces yeux où brillait la franchise, ce
joli front qui respirait la candeur; puis, détournant rapidement les
yeux:
--Jeune fille! s'écria-t-il, demandez au Ciel qu'il reprenne ce don
fatal qui vous fait paraître si naïve et si candide, car vous causerez
le malheur d'autres hommes comme vous aurez causé le mien.
--Et vous ne me direz pas un seul mot de pardon? demanda-t-elle en
joignant ses mains et sans s'occuper, dans le désespoir où elle était,
qu'on vît son agitation et qu'on en fit des remarques.
--Non. Tous m'avez volé, vous m'avez ruiné: je ne puis pas vous
pardonner. Si j'étais sur mon lit de mort, à la veille de paraître
devant mon Créateur, ma réponse serait la même. Je vous ai trop aimé
pour vous montrer maintenant de la pitié.... Mais, chut!--interrompit-il
en interposant sa grande taille entre elle et les autres personnes qui
se trouvaient dans la chambre--votre agitation pourrait être remarquée,
et on ne saurait à quoi l'attribuer. Ciel! Mademoiselle de Mirecourt,
quelle actrice accomplie vous faites! On pourrait croire vraiment que
mon approbation ou mon blâme sont pour vous une affaire de vie ou de
mort; je m'y laisserais prendre moi-même, si ce n'était la scène dont
j'ai été témoin il y à quelques instants dans le boudoir. Oh! rien que
cette preuve terrible de votre duplicité n'aurait jamais pu ouvrir mes
yeux. Maintenant, adieu! Espérons que nos chemins dans la vie ne se
rencontrent plus jamais. Vous entendrez peut-être dire que Cecil Evelyn
est plus misanthrope que jamais, plus égoïste et plus tristement
inaccessible à tout sentiment de bienveillance ou de société; mais vous,
qui en connaîtrez la cause, vous n'aurez pas lieu de vous en étonner.
Il s'inclina, et quelques instants après il laissait la maison.
Frappée au coeur, Antoinette était restée à la place où il l'avait
laissée, et elle se demandait si jamais coeur de femme avait supporté
autant de douleurs que le sien, quand Sternfield, qui avait dansé et
_flirté_ tout le temps dans une chambre adjacente, vint la trouver.
La regardant attentivement en face:
--Antoinette! dit-il, tu parais triste et malade?
--Vous ne vous attendez pas, j'espère, à ce que je sois gaie ou en bonne
santé.
--Peut-être es-tu fâchée contre moi de ce que je me suis si bien amusé
avec cette petite Eloïse aux jolis yeux noirs.
--Je ne l'ai pas même remarqué, répondit-elle d'un air fatigué.
Sternfield se mordit les lèvres de dépit. Une aussi entière indifférence
n'était pas précisément ce qu'il avait cherché ni désiré. Aussi, ce fut
avec impatience qu'il reprit:
--Peut-être es-tu mue à présent par des inquiétudes ou des intérêts plus
puissants?
--Ah! je n'ai plus rien à espérer ni à craindre.
--Dis-moi, es-tu sérieuse dans ton projet de retourner de suite à la
campagne, ou bien n'est-ce qu'une simple menace?
--Je pars demain.
--Alors dois-je te dire adieu ce soir, ou bien revenir demain matin?
--Comme vous voudrez, je crois cependant qu'il serait préférable que
vous me fassiez vos adieux ce soir.
--Tu es une épouse aimante et dévouée! Antoinette.
--Je suis ce que vous m'avez faite, répondit-elle avec calme et avec
froideur.
--Eh! bien, puisque tu le désires, bonne nuit! répliqua-t-il brusquement
et avec colère. Je ne t'infligerai plus le supplice de ma présence.
Il la laissa, et Antoinette, pensant qu'elle avait assez souffert et
qu'elle s'était assez contenue pour ce soir-là, sortit doucement du
salon.
La petite chambre qu'elle habitait, avec ses feux pétillants, ses
bougies de cire, sa couche d'aisance, avait une apparence agréable et
semblait bien propre à reposer de toutes les fatigues; mais avec quel
lourd chagrin Antoinette y entra! Après en avoir fermé la porte, elle se
laissa tomber dans le fauteuil, espérant que les larmes viendraient à
son secours; mais ce grand soulagement lui fut refusé, et elle se mit à
repasser dans sa mémoire chaque détail pénible, chaque circonstance
douloureuse qui pouvaient ajouter au poids de son chagrin.
Une heure s'écoula. Après le départ de tous les invités jusqu'au
dernier, Madame d'Aulnay, selon son habitude, monta à la chambre de sa
cousine pour lui souhaiter une bonne nuit.
Antoinette paraissait singulièrement malade, mais elle était si calme et
si tranquille que Madame d'Aulnay, en entrant, n'en eut pas la moindre
inquiétude.
--Te couches-tu, ma chère? demanda-t-elle. Tu devrais te mettre au lit
de suite.
--Je dois tout d'abord te dire, Lucille, que je retourne à Valmont
demain.
--Hein! et pourquoi? Aurais-tu par hasard reçu des lettres de rappel?
--Non, mais j'ai décidé de m'en retourner.
--C'est incroyable. Mais, au moins, quel motif, quelle raison as-tu?
--J'ai le coeur triste et malade, Lucille, et j'ai besoin d'un repos
absolu.
--Tu es malade, mon enfant! j'ai lieu de le craindre.... Tu parais être
malheureuse depuis quelque temps, et deux ou trois personnes l'ont
remarqué ce soir. Ah! ma pauvre cousine! j'ai peur que tu sois bien
misérable.
Et elle examinait la physionomie d'Antoinette qui portait en effet
l'empreinte d'une grande douleur.
--Oui, je suis bien malheureuse.
--Et je ne dois pas t'en demander la cause: je suppose que c'est en
grande partie ce vilain Sternfield.
--Je vais te le dire en un seul mot. Tu étais présente lorsque ces
paroles sacrées ont été prononcées: "Que l'homme ne sépare jamais ce que
Dieu a uni!" Comprends-tu maintenant, Lucille? Le triste passé ne peut
pas être changé, il est irrévocable!
--Hélas! le regrettes-tu réellement à ce point? Je crois que tu dois me
détester en même temps, quoique, à vrai dire, j'aie agi pour le mieux.
--Ah! non, je ne te déteste pas, je ne te fais pas de reproches; mais ce
fut une époque bien fatale que celle où j'entrai dans cette maison
agréable et hospitalière.
--Dis-moi ce que t'a dit ou fait Audley pour te mettre dans une
situation d'esprit aussi désespérée.
--Il serait douloureux et inutile pour moi de te donner d'autres détails
que ceux que tu connais déjà; mais j'ai été bien douloureusement
éprouvée.
--Oh! quant à cela, ma chère enfant, c'est le lot de toutes les femmes
mariées. Voici par exemple André qui se met quelques fois dans des
fureurs extrêmes à propos de rien, pour un dîner qu'on a retardé, et
d'autres fois pour des pointes, des sarcasmes qu'il reçoit.
Antoinette sourit, mais d'un sourire étrange et plein d'amertume.
--Si, répondit-elle, Audley Sternfield ne me donnait pas de plus grandes
causes de chagrins que M. d'Aulnay t'en a données, je ne regretterais
pas autant que notre union soit irrévocable.
--Mais, pour en revenir à la résolution que tu as prise récemment, que
gagnerais-tu, chère, en retournant à la monotonie de la vie de campagne
plus tôt que tu aurais pu t'en exempter? Ici, au moins, tu as quelques
attractions, quelques amusements.
--Comprends-tu parmi ces derniers les persécutions que Sternfield
m'inflige journellement?
--Mais il te persécutera à Valmont aussi bien qu'ici. Tu te rappelles ce
qu'il a voulu faire pendant que tu y étais?
--Oui, mais je suis devenue plus endurcie que j'étais alors, plus
indifférente sur les conséquences que pourrait avoir une pareille
escapade; je crois, d'ailleurs, que, dans son propre intérêt, il
n'essaiera pas de trop m'éprouver.
--Comme de raison, Antoinette, si tu es décidée à partir, je n'ai plus
rien à ajouter; mais, est-ce que tu n'es pas d'opinion qu'il vaudrait
mieux braver la colère de ton père, quelle que terrible qu'elle serait
d'abord, et lui faire connaître de suite votre mariage?
--Cela ne conviendrait pas du tout au Major Sternfield! répondit
Antoinette en faisant entendre un rire forcé qui fit tressaillir sa
cousine. Il m'a déclaré qu'il "ne pouvait se donner le luxe d'une épouse
sans dot," après m'avoir fait engager sous serment de ne pas divulguer
notre mariage jusqu'à ce qu'il m'en donne l'autorisation, ce qui sera
probablement au dix-huitième anniversaire de ma naissance, alors que je
dois entrer en possession de la fortune de ma pauvre mère.
--Il calcule avec autant de justesse que d'habileté! répliqua
sarcastiquement Madame d'Aulnay; mais dis-moi, pauvre cousine,
aimerais-tu que je dise tout à ton père moi-même au lieu d'attendre le
bon plaisir de ce mari temporiseur? Je m'occupe fort peu, quant à moi,
de la promesse qu'il m'a frauduleusement arrachée.
Antoinette frémit.
--Oh! non, dit-elle; je commence à envisager avec terreur l'époque à
laquelle il doit me réclamer. Laisse-moi jouir, aussi longtemps qu'il me
le permettra, de l'amour de mon pauvre père et de ma chère liberté.
--Antoinette, pardonne-moi! s'écria Madame d'Aulnay en portant ses bras
autour du cou de sa cousine et en fondant en larmes. Combien mes mauvais
conseils ont contribué à jeter la misère sur ta jeune existence! Que ne
donnerais-je pas, maintenant, pour réparer le mal que j'ai fait! Que je
le déteste cet être infâme!
--Assez, Lucille, je suis malade, épuisée; laisse-moi prendre un peu de
repos.
Après mille protestations larmoyantes et des caresses sans fin, Madame
d'Aulnay la quitta, non pour la laisser reposer, car la pauvre enfant
passa la nuit sans sommeil et dans un état pitoyable.
Le lendemain, malgré la maladie dont elle souffrait, Antoinette persista
dans sa résolution, et partit.
En passant devant l'église paroissiale, qui n'était pas alors le grand
et massif édifice d'aujourd'hui, mais un vieux temple construit en
pierre solide, situé presqu'au centre de la Place d'Armes[5], elle
ordonna au cocher d'arrêter et mit pied à terre pour un moment.
[Note 5: L'église en question, qui remplaçait le premier temple en bois
dans lequel nos ancêtres célébraient le culte, fut bâtie en 1672, et
occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place-d'Armes;
elle était érigée en travers de la rue Notre-Dame qu'elle divisait en
deux parties presque égales, obligeant ainsi les passants à faire le
demi-tour de l'édifice pour traverser d'un côté à l'autre de la rue. Le
cimetière qui lui était contigu occupait l'espace où se trouve l'église
paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la
Place-d'Armes.--_Note de l'auteur._]
Elle sortit du temple quelques minutes après, fortifiée par la communion
intime qu'elle venait d'avoir avec son Créateur. Elle s'arrêta à
quelques pas de là et regarda avec mélancolie les nombreuses tombes qui
l'environnaient; malgré le triste aspect du cimetière, encore recouvert,
en quelques endroits, du blanc manteau de l'hiver, et offrant, ailleurs,
l'apparence de l'approche du printemps, un souhait, ou plutôt une prière
s'échappa du fond de son âme: elle demanda au Ciel que le paisible
sommeil de la mort lui fût accordé avant la venue de l'époque redoutée
où Sternfield devait la réclamer pour sa femme.
Comme elle remontait en voiture, elle aperçut le Colonel Evelyn qui
s'approchait; mais il passa près d'elle en lui faisant seulement un
salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle
rencontra quelques-unes des personnes qu'elle avait souvent vues chez sa
cousine et qui la saluèrent avec un respect réel, car elle était pour
tous une favorite. Mais quand elle fut passée, ses amis ne manquèrent
pas de faire des remarques sur l'altération de ses traits, se demandant
avec étonnement si la beauté des Canadiennes se flétrissait aussi
rapidement que la sienne.