--Il y a en haut une personne que Mademoiselle sera, j'en suis certaine,
bien heureuse de voir! s'empressa de dire Jeanne, un jour que Madame
d'Aulnay et Antoinette arrivaient d'une promenade. M. de Mirecourt vient
d'arriver à l'instant.
--Et maintenant, Antoinette--dit Madame d'Aulnay à sa cousine qui se
dépêchait de monter l'escalier--tu dois tâcher d'obtenir la permission
de prolonger ta promenade ici. Si tu retournes à Valmont avec ton père,
Sternfield va nous donner une inquiétude mortelle, et finira par faire
un esclandre dans ton paisible village.
M. de Mirecourt qui était d'une humeur charmante, reçut sa fille
très-affectueusement, et débouta la question de son apparence délicate
par la remarque, moitié sèche et moitié riante, qu'elle devait être
heureuse d'avoir un mari tout choisi dans la personne de Louis
Beauchesne, sans quoi, sa beauté qui commençait à s'étioler rendrait
plus difficile la tâche de lui en trouver un.
M. d'Aulnay s'empressa de changer la tournure de la conversation, car il
savait que ce sujet était très-désagréable à Antoinette.
--Mais dis donc, de Mirecourt, quel air a maintenant Québec?
hasarda-t-il.
--Quel air a Québec? répéta M. de Mirecourt dont l'expression devint
grave à cette question. Elle a l'air que doit avoir une ville qui a été
deux fois assiégée et bombardée: tout n'y est que cendres et ruines. Ses
environs où trois sanglantes batailles ont été livrées, le district
entier lui-même qui a été habité pendant deux années par les
belligérants, tout porte les traces lugubres des combats et de la chute
de notre pays.
--Y as-tu vu quelques-uns de nos anciens amis?
--Non, ils ont tous quitté la ville après la capitulation de Montréal,
et ils tâchent maintenant, comme beaucoup d'autres, d'occuper leur temps
et de ré-édifier leurs fortunes renversées, en se dévouant eux-mêmes à
leurs fermes et à leurs terres. Il s'écoulera du temps avant que Québec
puisse, comme un Phénix, renaître de ses cendres.
--As-tu rencontré, en descendant, quelques-unes de tes connaissances?
--Aucune: je n'avais qu'un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme
j'en ai jugé de suite d'après son accent, quoiqu'il ait parlé au cocher
en excellent français.
--Et de quoi avez-vous parlé ensemble? demanda tout-à-coup Madame
d'Aulnay dont la curiosité venait d'être éveillée.
--La conversation aurait été très-courte, du moins en tant que j'y étais
concerné,--car vous savez, ma belle Dame, que je n'ai aucun goût pour
ces sortes de relations avec nos nouveaux maîtres--n'eût été une
circonstance accidentelle, ou, plutôt, pour être juste, un acte de
courtoisie de sa part. Quelques instants après notre départ s'éleva une
violente tempête de neige, accompagnée d'un vent perçant qui, malgré mon
capot de peau d'ours et mes crémones de laine, ouvrage d'Antoinette, me
saisit de part en part. Mes dents qui claquaient violemment trahirent
mon malaise à mon compagnon qui, instantanément, et avec une
bienveillance pour laquelle je lui fus d'autant plus reconnaissant que
j'avais préalablement repoussé une de ses tentatives pour entrer en
conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux--il en
avait un autre sur lui--et insista pour que je m'en servis. Après cela
la conversation s'établit, et je ne tardai pas à découvrir dans mon
compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme
juste et libéral, entièrement exempt de ces préjugés qui sont la règle
de conduite d'un si grand nombre de sa race. Nous discutâmes sur la
situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrète de
ma part; mais quoique je perdis plusieurs fois patience, il conserva
toujours sa modération, en maintenant son opinion, quand je différais
d'avec lui, avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur
plusieurs points nous nous sommes accordés, et j'ai pu voir facilement
qu'il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble à de
l'oppression. J'en ai eu une preuve indéniable une fois que nous avions
relâché à une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose.
Le nommé Thibault qui tenait autrefois cette auberge s'est embarqué pour
la France l'année dernière, avec d'autres beaucoup plus illustres que
lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des
nouveaux débarqués qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes
détruites. Pendant que nous reprenions nos places après avoir mangé une
bouchée, notre attention fut attirée par la voix de notre hôte élevée au
diapason de la colère. Nous regardâmes derrière nous et nous
l'aperçûmes, arrêtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que
la nécessité avait forcé d'arrêter à son établissement hospitalier. Le
malheureux Jean-Baptiste protestait énergiquement en français qu'il
avait payé deux fois la valeur de ce qu'il avait reçu, pendant que son
adversaire, avec des jurements et des blasphèmes, insistait pour qu'il
donnât le prix demandé et qui était hors de raison. Enhardi par la
terreur évidente du paysan et par l'encouragement tacite et
l'indifférence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du
cheval et commença à frapper le pauvre animal à la tête de la manière la
plus cruelle, et il menaçait d'en faire autant au propriétaire du dit
cheval s'il ne satisfaisait pas son injuste réclamation. En une seconde,
mon compagnon avait sauté à terre, saisi le brutal individu par le
collet de son habit, et avec le fouet qu'il lui arracha des mains, lui
administra deux ou trois bons coups.--"Votre nom, s'écria Barnwell,
donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un
magistrat."--"Le Colonel Evelyn, du **ième Régiment de Sa Majesté,"
répondit-il dédaigneusement en repoussant loin de lui l'aubergiste qui
était devenu tout-à-coup craintif et honteux.
--Le Colonel Evelyn! répéta vivement Madame d'Aulnay; mais, mon cher
oncle, nous le connaissons très-bien.
--Il est à espérer que ce soit le cas; comme vous avez des relations
avec un très-grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut
trouver à redire, il serait trop déplorable que vous n'en connussiez pas
un qui fait tant d'honneur à sa profession. Sur ma parole, ma petite
Antoinette, j'aurais pu te pardonner si tu t'étais attiré les hommages
de ce brave Anglais.
Pauvre Antoinette! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du coeur
précieux qu'elle s'était sans doute acquis, mais qui devait être pour
toujours au-dessus de ses désirs.
--Et comment as-tu trouvé les chemins? demanda M. d'Aulnay.
--Il est temps que quelqu'un d'entre vous me fasse cette question. Mon
voyage a été plus fatigant qu'aucun de ceux que j'ai jamais faits, et
vous savez que j'ai voyagé bien souvent sur la neige et sur la glace.
--Comment cela? Racontez-nous votre voyage! dirent simultanément ses
auditeurs.
--Eh! bien, je vous disais donc que peu après notre départ, une neige
épaisse commença à tomber, et comme il en était arrivé une grande
quantité la nuit précédente, vous pouvez conclure que les chemins
étaient loin d'être beaux. Bientôt elle tomba à gros flocons, et pendant
que nous discutions, mon compagnon et moi, sur le Canada, ses malheurs
et sa destinée, la neige changeait complètement l'aspect des choses
comme si la baguette d'une fée s'en était mêlé. Les palissades, les murs
de pierre disparaissaient entièrement, et les arbres fruitiers
semblaient être de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun
être humain ni aucun animal n'étaient sur le chemin, car il n'y aurait
eu rien de plus fâcheux pour nous qu'une rencontre qui, en nous
obligeant de dévier un peu de la route tracée, nous aurait forcés de
faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s'était amoncelée
de chaque côté de l'étroit sentier. Si nous avions eu plus de prudence,
nous serions restés à l'auberge de Thibault; mais j'avais hâte
d'arriver, et mon compagnon aussi. Après quelques minutes de repos, nous
nous remîmes donc en route. Bientôt le froid devint intense. La neige
avait cessé de tomber, mais le brillant soleil qui lui succéda fut
impuissant à nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait
la neige, nous la lançait en pleine figure, de sorte que nous étions
aveuglés et suffoqués. A dire le vrai, nous allions aussi lentement
qu'on va à un enterrement. Des monceaux énormes se trouvaient sur notre
chemin, et souvent, très-souvent, nous fûmes obligés de recourir aux
pelles de bois que notre conducteur, dans la prévision sans doute d'une
semblable éventualité, avait mises dans le fond de la voiture.
--Et comment le Colonel Evelyn s'est-il conduit, mon oncle?
--Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne
murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait
mettre les pelles en réquisition, il se servait de la sienne avec autant
d'adresse qu'un de tes héros parfumés, belle nièce, peut le faire de sa
canne à pomme d'ivoire.
--Mais, cher papa, vous avez dû souffrir horriblement! s'écria
Antoinette.
--En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon
corps souffraient, et ma respiration était courte, quelques fois même
douloureuse. Et les chemins!... Oh! que nos pauvres chevaux se
démenaient et se débattaient dans les grands bancs de neige que nous
rencontrions si souvent. Quand nous arrivâmes à la petite auberge où
nous devions passer la nuit, j'étais littéralement épuisé.
--Et votre compagnon de voyage? demanda Madame d'Aulnay.
--Tout ce que j'ai à en dire, c'est qu'il a une constitution de fer, car
si peu habitué qu'il doit être à notre climat, il en supporte les
rigueurs plus énergiquement encore que le vieux Dussault qui a conduit
la malle pendant tant d'hivers par tous les temps. Il est, de plus,
excessivement dévoué, et il m'a montré autant d'empressement que si
j'avais eu contre lui des réclamations légales.... Mais assez de cette
longue histoire; nous n'oublierons pas de sitôt, le Colonel Evelyn et
moi, le voyage que nous venons de faire.
Ce récit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se sépara
pour la nuit, chacun étant de très-bonne humeur.
M. de Mirecourt, cédant aux sollicitations qui lui furent faites,
consentit à rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain
matin avec Antoinette, comme il en avait d'abord manifesté l'intention.
Son séjour chez son parent fut très-agréable, et en voyant par lui-même
la vie régulière que menaient les Dames de la maison, tout en partageant
leurs amusements innocents, il commença à croire que les rapports qu'on
lui avait faits avaient en effet été grandement exagérés, et qu'il ne
pouvait y avoir un immense inconvénient de céder à la demande de Madame
d'Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu'au retour du printemps.