Antoinette trouva les deux jours suivants singulièrement tranquilles,
après la terrible agitation par laquelle elle avait passé. M. Cazeau,
l'ami de M. d'Aulnay dont nous avons déjà parlé, était un homme aimable
et possédait cette suavité de manières et cette franche gaieté qui
caractérisaient si bien nos pères. Patriote sincère, il déplorait les
malheurs de son pays, et Antoinette éprouvait, en l'écoutant, une
salutaire distraction à ses tristes pensées, car l'expression de ses
regrets n'était pas accompagnée de ces violentes dénonciations que son
père faisait ordinairement de leurs conquérants.
--Eh! bien, Mademoiselle Antoinette,--dit M. Cazeau, le troisième soir
de son séjour chez M. d'Aulnay, au moment où, après une charmante
conversation, chacun se préparait à se retirer dans sa chambre,--lorsque
je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientôt, je ne manquerai pas de
lui dire combien les rapports qu'on lui a faits vous ont mal représentée
ainsi que Madame d'Aulnay; on m'avait dit que vous étiez environnées
d'un cercle d'habits rouges, plongées dans la vie fashionable la plus
gaie, et tout-à-fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or,
voilà trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues
constamment occupées à vos ouvrages d'aiguille ou par vos livres, et ne
recherchant d'autres amusements que la conversation d'un vieux ennuyeux
comme moi.
--Vous oubliez,--interrompit M. d'Aulnay en faisant de la tête un
mouvement très-significatif,--que nous sommes dans la Semaine-Sainte, et
que ces jolies Dames, quoique aimant passablement ce monde-ci, n'ont pas
encore tout-à-fait perdu l'espérance de parvenir à un meilleur. Venez
nous voir quand le Carême sera passé, et alors vous me direz ce que vous
en pensez. Quant à moi, je pourrais souhaiter en mon coeur que toute
l'année fût le Carême; volontiers j'en ferais le jeûne et la pénitence
pour avoir la paix et le calme.
--Ah! ma foi, Madame d'Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M.
Cazeau en réponse à une protestation badine quoiqu'un peu énergique de
Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de
ce que j'ai vu, et je puis dire franchement à M. de Mirecourt que j'ai
été charmé de la vie tranquille qu'on mène ici, que Mademoiselle
Antoinette est tout ce qu'il peut désirer de mieux, quoiqu'elle soit
encore un peu trop pâle.
--Ne dites rien de cela, s'il vous plaît? demanda Madame d'Aulnay; car
mon oncle, par crainte pour la santé de sa fille, la rappellerait chez
lui, ce qui n'atteindrait nullement son but.
La visite de M. Cazeau produisit un si heureux résultat que, quelques
jours après, Antoinette recevait une lettre très-bienveillante de son
père qui lui disait que puisqu'elle menait à la ville une vie si
paisible, elle pouvait, si elle le désirait, y prolonger son séjour de
deux ou trois autres semaines. Il ajoutait qu'il était sur le point de
partir pour Québec où l'appelaient ses affaires, et qu'à son retour il
arrêterait la prendre à Montréal pour la ramener.
--Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans
venir? demanda un jour Madame d'Aulnay à sa cousine. Plus d'une semaine
s'est écoulée depuis sa dernière visite; il n'a pas même fait
d'apparition depuis que ce héros de roman, le Colonel Evelyn, est venu.
Antoinette se contenta de soupirer, pendant que Madame d'Aulnay reprit,
avec un bâillement qui défigura sa belle petite bouche:
--Il viendra certainement aujourd'hui: je l'espère du moins, car je suis
d'une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour
me quereller avec lui. Bah! je sois fatiguée de cet ouvrage stupide.
Et, jetant sa broderie de côté, elle s'approcha de la fenêtre. Les
remarques qu'elle se mit à faire sur le compte de ceux qui passaient
n'étaient rien moins que flatteuses. Tout-à-coup, elle s'écria
brusquement:
--Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promène avec
la jolie Eloïse Aubertin avec laquelle il s'est si désespérément amusé à
ma dernière soirée. N'est-ce pas infâme?
La seule réponse d'Antoinette fut un long soupir.
--Comment peux-tu souffrir cela? continua sa cousine avec indignation.
Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fenêtres avec une
jeune et jolie fille! Si tu ne le punis pas, tu es entièrement dépourvue
de caractère.
--Qu'ai-je à faire? demanda Antoinette d'un air abattu.
--Ce que tu as à faire? Pourquoi ne pas user de représailles? Sors
demain et promène-toi avec un aimable monsieur: cela ramènera ce mari
réfractaire au sentiment de ses devoirs.
--Jamais, Lucille, jamais! j'ai assez longtemps erré. Avec le secours du
Ciel, je n'irai pas plus loin.
--- Alors, la prochaine fois qu'il viendra te voir, fonds sur lui avec
colère; dis-lui qu'il est un tyran, un misérable sans coeur.
--Ce moyen provoquera difficilement son repentir, répondit-elle
tristement.
--Eh! bien, alors, si tu ne lui fais pas sentir sa faute n'importe
comment, je te dis franchement que tu n'as ni orgueil, ni dignité.
--Lucille! il ne me reste plus à faire usage que de patience et de
douceur.
--Antoinette de Mirecourt! s'écria Madame d'Aulnay soudainement, tu
n'aimes pas cet homme. Si tu l'aimais, sa conduite ferait bouillonner
d'indignation ton sang dans tes veines.
Antoinette ne répondit pas à cette sortie. Madame d'Aulnay continua
rapidement:
--Juste Ciel! cet état de choses est terrible, exceptionnel! Est-ce que
tu appelles cela un mariage?
--C'est un mariage que tu as fait toi-même, répondit amèrement la pauvre
jeune mariée.
--Oui, j'en conviens, répondit Madame d'Aulnay un peu déconcertée par
cette réponse foudroyante. Mais, aussi, qui aurait pu s'imaginer que les
choses prendraient cette tournure? qui aurait pu prévoir que ce beau et
chevaleresque Audley deviendrait un pareil misérable?
--Je t'ai déjà dit, Lucille, que je ne veux pas qu'on lui applique de
semblables épithètes.
--C'est absurde!--et Madame d'Aulnay releva la tête avec
indignation.--Je lui donnerai les épithètes qu'il mérite, au moins une
fois, si tu m'obliges de me taire. Lui, mari! en vérité, c'est une
singulière illustration de ce mot. Je te dis, ma pauvre petite cousine,
que je vois clairement que tu ne l'aimes pas; et je ne pense pas qu'il
t'aime non plus, ou bien il agit comme s'il ne t'aimait pas, ce qui
revient au même. Il ne te reste plus d'autre alternative que le divorce.
--Le divorce! répéta Antoinette; depuis quand l'Eglise accorde-t-elle le
divorce? Le plus qu'elle ait fait, c'est d'avoir, dans des cas d'urgente
nécessité, permis aux époux de se séparer; mais quand bien même ils
demeureraient aux deux extrémités de la terre, ils seraient toujours
mari et femme. Ah! la chaîne que je me suis, en insensée, forgée à
moi-même, quelle que lourde qu'elle soit, je dois la porter jusqu'au
bout.
--Mais ta position, pauvre enfant, est un cas extraordinaire. Nous
pouvons en appeler au Pape, par l'entremise de notre Evêque.
--A quoi cela servirait-il puisqu'il n'en a pas le pouvoir? Qui suis-je
pour prétendre à une impossibilité? Quelle faible excuse est-ce pour
moi, que cette ridicule passion, qui m'a fait enfreindre les règles
sacrées de la délicatesse et les saints préceptes du devoir filial, ait
cessé aussi promptement qu'elle s'était formée? Non, il n'est que juste
que j'expie ma folie.
--Mais si Sternfield, de son côté, fatigué de ce mariage, demandait
votre divorce, l'obtenait et se mariait à une autre--chose qui arrive
assez souvent et qui est permise dans sa communion--que ferais-tu?
--Mes chaînes seraient aussi fortement rivées que jamais, et devant Dieu
je serais encore sa femme; non-seulement je ne pourrais pas contracter
un autre mariage, mais je serais obligée de lui être fidèle en pensées
et en actions, tout comme s'il était pour moi le plus tendre des époux.
--- Bon Dieu! c'est terrible! s'écria Lucille en frissonnant. Es-tu
certaine de ne pas te tromper, Antoinette?
--Hélas! j'ai trop bien étudié la question pour pouvoir faire erreur.
--Mais votre mariage a été célébré secrètement--n'ayant que moi pour
témoin; les bans n'ont pas été publiés, et tu es mineure.
--Hélas! encore une fois, tout cela ne le rend que plus criminel, mais
il ne me lie pas moins.
--O Antoinette! combien peu j'ai prévu le triste dénouement de ce roman
qui avait commencé sous d'aussi brillants auspices. Cependant, tu as
raison en prenant la décision que tu as adoptée, quelle que difficulté
qu'elle puisse provoquer entre toi et Audley. Une de Mirecourt ne doit
pas être l'esclave d'un mari qui a peur ou qui a honte de la reconnaître
publiquement.