Dans cette situation elle ne prit pas garde que le temps passait
rapidement, et quand la voix bien connue de Sternfield prononça
tout-à-coup son nom, elle leva lentement la tête et le regarda en
silence.
Audley approcha une chaise, s'y assit, et d'une voix sombre et lente:
--Je viens, dit-il, savoir pourquoi j'ai trouvé, il y a une heure, ma
femme enfermée avec le Colonel Evelyn?
L'expression de douloureuse langueur qui couvrait le visage de la jeune
fille ne changea pas, et, d'un accent qui contrastait singulièrement
avec sa voix ordinairement claire et douce, elle répondit:
--Je n'étais pas enfermée avec le Colonel Evelyn. Je l'ai reçu, comme
j'aurais reçu tout autre gentilhomme, dans le salon, et les portes
ouvertes.
--Où était, pendant ce temps-là, ton chaperon-modèle, la sage et
prudente Madame d'Aulnay?
--Sortie avec son mari. Assurément, je ne dois pas être tenue
responsable de cela.
--Non. Je demanderai seulement quel était le sujet de la longue
conversation que tu as eue avec ce monsieur.
--Je ne puis vous le dire, Audley; le secret des autres ne m'appartient
pas.
--Est ce là ton idée sur l'obéissance des épouses?
Pas de réponse.
--Parles, continua-t-il après un moment de silence et d'un ton irrité.
Est-ce que ce jonc--et il saisit la main où brillait l'anneau
nuptial--est-ce que ce jonc et l'union dont il est le symbole sacré sont
une pure moquerie?
Et dans sa fureur, il pressa vivement, peut-être sans le savoir, la main
qu'il tenait dans la sienne, de telle sorte, qu'un cercle, moitié
livide, moitié rougeâtre, se forma autour du jonc.
--Continuez! dit-elle sans trahir autrement que par un amer sourire la
douleur physique que ce serrement lui avait causé. Pourquoi ce symbole
extérieur de notre union malheureuse ne torturerait-il pas mon corps
comme la réalité torture mon âme?
--Tu es très-flatteuse! reprit-il en laissant tomber et en repoussant la
main qu'il avait si fortement pressée, non pas dans une effusion
d'amour, mais dans un mouvement de colère. Il me semble que l'union dont
tu déplores les chagrins en termes si éloquents, ne te cause pas une
très-forte impression: elle ne t'a pas appris les devoirs et l'affection
que tu dois à celui que tu appelles ton mari, et elle ne t'a pas empêché
de recevoir les aveux d'autres amoureux.
--Mais à qui en est la faute, Audley? répondit-elle tout-à-coup avec une
vivacité pleine de passion. Pourquoi m'avez-vous placée, pourquoi me
tenez-vous dans une position aussi cruelle, aussi exceptionnelle? Je
vous déclare encore une fois que je ne puis supporter cela davantage: je
vais tout dire à mon père....
--Et briser ta promesse solennelle, manquer au serment que tu as fait,
interrompit-il. Non, Antoinette: tu ne feras pas, tu n'oseras pas faire
cela. Cette promesse jurée sur la croix que tu as reçue de ta mère
mourante te lie autant que notre mariage lui-même.
--Mais pourquoi ce secret, pourquoi ce mystère continuels? Oh! Audley,
c'est mal pour tous les deux: faites-les cesser. Devant Dieu et devant
les hommes reconnaissez-moi pour votre femme, tandis qu'il nous reste
une chance de bonheur, pendant que nos coeurs ne sont pas encore
entièrement aliénés l'un de l'autre.
--Impossible, enfant, tout-à-fait impossible.
--Et pourquoi?
--- Parce que--et ses lèvres indiquaient à la fois le sarcasme et
l'irritation--parce que je ne suis pas assez riche pour me passer le
luxe d'une femme qui n'a point de dot.
--Une femme qui n'a point de dot! répéta-t-elle étonnée.
--Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous étions assez aveugles pour
révéler notre acte téméraire à ton père, cette confession aurait pour
résultat de te faire déshériter immédiatement, et que nous n'aurions
pour vivre rien autre chose que l'amour, ce qui est une nourriture fort
peu substantielle. Tu me diras peut-être que dans trois mois, dans six
mois, le ressentiment de ton père sera aussi fort, aussi violent que
maintenant. Peut être que non. Le temps, dans sa course rapide, opère
beaucoup de changements, et avant cette période, il peut survenir des
influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prévenir
entièrement, la colère de M. de Mirecourt. Enfin, Antoinette, tu sais
qu'à l'âge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de
la petite fortune que t'a laissée ta mère, dont les désirs sur ce point
ont été, heureusement pour nous, enregistrés légalement.
Jusque-là,--c'est, comparativement, bien peu de temps attendre,--nous
serons probablement obligés de garder notre secret.
Il y eut un long silence. De nouvelles pensées et de nouvelles craintes
se précipitèrent dans l'esprit d'Antoinette, et pour la première fois se
présenta à elle l'idée affreuse et pleine d'humiliation que Sternfield
l'avait mariée, non par un romanesque sentiment d'attachement, mais par
un froid calcul, pour des motifs d'intérêt!
Cependant, toujours avec le même calme merveilleux, elle demanda:
--Lorsque vous m'avez mariée, Audley, connaissiez vous, comme à présent,
ma position?
--Sans doute, naïve enfant. Crois-tu donc qu'avec un revenu qui suffit à
peine pour me tenir à la hauteur de mon rang--mes gants seuls coûtent un
dollar par jour--(le Major Sternfield ne mentionnait pas ses folles
dépenses au jeu)--je me serais aventuré dans le mariage sans m'assurer
auparavant que ma femme possédait des charmes pécuniaires, en outre de
ceux qu'elle a déjà.
--Merci, je vous suis très-reconnaissante de cette candeur. Maintenant
je ne dois plus regretter avec autant d'amertume ni expier par des
remords si violents, mon amour qui décline, mon indifférence à votre
égard qui augmente tous les jours.
--Que ton amour pour moi augmente ou diminue, cela m'importe fort peu,
Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.
--Il n'y a pas de danger que le forçat oublie la chaîne qu'il est obligé
de porter, dit-elle amèrement.
--C'est une chaîne que tu as acceptée de ta pleine liberté.... Mais
trève de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains
bien, a été déjà trop prolongée pour notre repos mutuel, je n'ai qu'à
ajouter qu'il y a des choses que je supporterai, et d'autres que je ne
souffrirai point. Ton indifférence, je la supporterai avec philosophie;
mais prends bien garde d'exciter ma jalousie en t'amusant avec d'autres.
Adieu!... Comment, tu ne me permettras pas de t'embrasser? Bien, qu'il
en soit ainsi: ton humeur sera peut-être meilleure à notre prochaine
rencontre.
Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit
le Major à la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits
souriants; mais elle fut bien étonnée quand, allant remettre à
Antoinette un message de Madame d'Aulnay qui venait d'arriver, elle
aperçut l'extrême pâleur de la jeune fille.
--Dites à Madame d'Aulnay, Jeanne, que je suis trop malade pour
descendre ce soir.
--Pauvre Mademoiselle Antoinette! dit l'excellente femme d'un air
inquiet, vous paraissez être très-malade. Je vais vous apporter de suite
une tasse de thé, et tantôt une tisane chaude qui vous fera dormir
profondément durant toute la nuit.
--Je crains bien que votre tisane ne puisse faire cela, Jeanne.
--En vérité, Mademoiselle, vous faites erreur; cette tisane est un
remède merveilleux, surtout pendant la jeunesse, car, Dieu merci! à
votre âge, vous ne pouvez avoir des pensées capables de chasser le
sommeil de votre chevet.
Antoinette frissonna comme si un vent froid était venu la saisir, mais
elle s'efforça de sourire avec bonté en congédiant la femme de chambre.
--Mon âge! répéta-t-elle: oui, je suis jeune en années, mais vieille en
chagrins.
Et elle pressa ses mains sur son front brûlant.
Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter une légère collation,
avec un billet de Madame d'Aulnay qui priait sa cousine de l'excuser
pour une couple d'heures, attendu qu'elle tenait compagnie à un ami de
M. d'Aulnay qui venait d'arriver de la campagne.
Le temps passait lentement, et Antoinette était toujours immobile, en
proie aux émotions et aux chagrins qui l'assiégeaient.
Qui pourrait décrire ou rendre compte de sa profonde douleur? L'entière
connaissance qu'elle avait de l'indignité de Sternfield; la certitude,
qui avait donné un coup si violent à ses sentiments de femme, que son
mari l'avait recherchée et gagnée--et son visage devenait brûlant
lorsqu'elle se rappelait avec quelle facilité il en était venu à
bout--pour des motifs d'intérêt sordide; la pensée qu'elle avait trompé
un père aussi bon, aussi indulgent que le sien; celle de sa propre
faiblesse: tout cela la faisait souffrir horriblement. Mais ce qui lui
communiquait une douleur plus forte peut-être que toutes les autres,
c'était le souvenir du précieux trésor qu'elle avait perdu dans l'amour
du Colonel Evelyn: ce coeur brave et sincère avec ses affections nobles
et généreuses, cette puissante intelligence, cette nature d'élite en un
mot qui aurait pu être à elle, à elle seule, et que maintenant elle ne
pouvait plus posséder! Combien lui paraissait dès lors méprisable le
naïf sentiment d'admiration qu'elle avait éprouvé pour la belle figure
et les manières agréables du Major Sternfield, et que, dans sa vanité,
elle avait qualifié du nom d'amour!
C'étaient de bien tristes pensées pour une femme qui, comme elle, faible
et environnée de tentations, n'avait pour la garantir contre le mal
qu'une petite étincelle de foi religieuse qui ne brûlait plus que
faiblement dans son coeur. Elle se mit ensuite à songer à Madame
d'Aulnay, à cette amie frivole et volage dont les conseils ne lui
avaient jamais fait que du tort; à Sternfield dont la conduite semblait
tendre à produire le malheur de sa femme, et enfin à sa propre
faiblesse, à son propre coeur devenu tiède. Alors, du fond de son âme
s'échappa ce cri qui vint frapper la solitude de sa chambre et qu'elle
adressait à Celui dont l'oreille est toujours ouverte à la voix du
repentir. "O mon Dieu! vous seul pouvez me sauver."
Elle tomba à genoux, et avec un accent brisé par les sanglots, elle
demanda à Dieu,--non pas superficiellement comme elle avait depuis
quelque temps pris la triste habitude de prier, mais avec l'ardeur d'un
appel passionné,--la faveur de ne plus se rencontrer avec Cecil Evelyn,
de faire disparaître l'amour qu'il avait pour elle; elle implora la
grâce d'avoir assez de force pour garder jusqu'à la mort, même contre la
moindre pensée rebelle, la fidélité qu'elle avait jurée à Audley
Sternfield. Dans la douceur de cette prière fervente, elle trouva assez
de force pour demander l'esprit de soumission qu'une femme doit à son
mari et qui lui ferait supporter patiemment toutes les épreuves que la
dureté de Sternfield pourrait lui faire subir.
Elle était tout entière à cette prière quand la porte s'ouvrit
doucement. Madame d'Aulnay entra.
--Comment es tu, ma chère? dit-elle avec bonté pendant que la jeune
fille se relevait. J'avais espéré que tu dormais: pourquoi n'es-tu pas
encore couchée?
--Il faut que je prenne auparavant la panacée de Jeanne, répondit-elle
avec un sourire plein de tristesse.
Madame d'Aulnay, qui aimait beaucoup sa jeune cousine, examina bien sa
contenance pendant un moment; puis, passant ses bras autour de son cou,
et l'attirant à elle:
--Hélas! dit elle, cette tisane ne guérit pas les maux de l'âme. C'est
ce Sternfield qui te rend aussi malheureuse: décidément je commence
réellement à le détester. La pensée que tu es unie à lui pour la vie
m'afflige énormément, maintenant surtout que j'ai la secrète conviction
que ce charmant misanthrope d'Evelyn t'aime.
--Prête-moi un instant d'attention, s'écria tout-à-coup la jeune fille
en prenant une dignité qui confondit pour un moment sa frivole cousine.
Par tes conseils et tes sollicitations tu m'as fait faire une action
terrible, une action qui sera le malheur de toute ma vie. Je ne dis pas
cela pour te faire des reproches, car, hélas! je suis encore plus
coupable que toi; mais pour te rappeler que tu as contribué à amener
l'état misérable où je suis. C'est te dire de t'arrêter, et de ne pas me
faire descendre plus avant dans le mal et dans les chagrins. Ne
prononces plus le nom du Colonel Evelyn en ma présence, et, par-dessus
tout, ne me dis plus, à moi mariée, que je suis aimée par lui ou par un
autre, quel qu'il soit. De plus, quand tu parleras de Sternfield, si tu
ne peux pas le faire en termes d'amitié, emploies au moins ceux de la
courtoisie, car il est mon mari. Oh! Lucille, si tu n'es pas capable
d'alléger un peu le fardeau de ma croix, ne cherches pas au moins à le
rendre plus pesant qu'il est.
--Tu es un ange, Antoinette! s'écria avec enthousiasme Madame d'Aulnay,
touchée par ce qu'elle appelait le sublime héroïsme de sa cousine.
Pour les vertus ordinaires d'une bonne femme de ménage, elle n'avait que
très-peu de respect, elle ne les souffrait même que difficilement; mais
pour tout ce qui touchait au merveilleux, elle avait une grande
admiration.
--Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles désirs, héroïques
dans leur sublime abnégation, seront une loi pour moi. Et après tout,
ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-être mieux que Sternfield
t'éprouve aussi impitoyablement qu'il le fait. Tu sais qu'un écrivain
Français moderne a dit que dans le mariage, après l'amour la haine; que
toutes les situations valent mieux que cette indifférence terriblement
monotone dans laquelle vivent certains époux l'un vis-à-vis de l'autre,
et sous l'influence de laquelle la vie devient une rivière couverte
d'une glace épaisse sans une vague ou une brise légère qui vienne en
briser la surface. Mieux vaut l'éclat de la tempête, les ravages de
l'ouragan....
--Même s'il répand autour de lui la désolation et la ruine? interrompit
la pauvre jeune fille qui, malgré l'état où elle se trouvait, ne put
réprimer un léger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire
théorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne
puis jouir de l'éclat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix.
Je n'ai pas assez de courage pour lutter contre l'orage ou la tempête.
--Dans ce cas, ma chère Antoinette, laisse-moi te dire que tu n'as pas
les qualifications nécessaires pour faire une véritable héroïne....
Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqué notre singulière
conversation.