XXII.

Une semaine s'écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait

recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de

sévères leçons de Madame d'Aulnay, s'était mieux comporté. Le Colonel

Evelyn, de son côté, avait envoyé aux Dames quelques volumes

très-intéressants, mais il n'était pas venu les voir. Un après-midi,

cependant, que, n'attendant aucune visite, elles s'étaient mises à leur

ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

--Qu'est-ce que cela signifie donc? s'écria Madame d'Aulnay: assurément,

il doit être épris de toi, Antoinette. N'est-ce pas malheureux que....

Elle s'arrêta tout-à-coup et se mordit les lèvres, car la rougeur qui

s'était soudain élevée sur le visage de sa cousine lui disait que la

pensée de regret sur l'union d'Antoinette avec Sternfield qu'elle

voulait exprimer, était parfaitement comprise. Hélas! son propre coeur

n'était-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes

les heures, agité par les mêmes regrets superflus?

Le Colonel Evelyn entra: ses manières dégagées étaient bien différentes

de sa réserve habituelle. Pendant que Madame d'Aulnay épiait le regard

qu'il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il

accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu'il

avait envoyés, elle se surprit le secret désir de voir l'_irrésistible_

Sternfield,--comme elle s'était plu une fois à le qualifier,--transporté

dans la plus lointaine servitude pénale de son souverain. Avec ses

principes mobiles, ses idées vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui

vint pas à l'idée qu'il y avait danger de laisser s'augmenter, par des

entrevues, l'admiration que le Colonel éprouvait évidemment pour

Antoinette. Au contraire, pour un esprit meublé, comme le sien, de

romans, d'histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque

chose de particulièrement touchant dans ce commencement d'amour

malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d'Antoinette

étaient plus perçantes. A mesure que le Colonel Evelyn devenait plus

attentif et paraissait n'adresser la parole qu'à elle seule, l'espèce

d'impatience qu'elle laissa voir, les regards, suppliants qu'elle

dirigea sur sa cousine firent voir clairement à celle-ci qu'elle

l'appelait à son secours pour donner à la conversation un caractère plus

général. Néanmoins, ne voulant pas couper court à ce charmant petit

roman naissant, ainsi qu'elle l'appelait, elle fit ce qu'elle eût désiré

qu'il fût fait à son égard si elle se fût trouvée dans la même position,

elle feignit d'être très occupée à sa broderie.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter un message de son

mari, et elle se rendit aussitôt dans la Bibliothèque. Elle revint

bientôt cependant, et toute habillée pour sortir; elle informa ses amis

étonnés qu'elle allait en ville avec M. d'Aulnay pour affaires, ce qui

était bien le cas. Le trouble d'Antoinette, à cette nouvelle, fut

intense; mais le malaise qu'elle laissa voir fut interprété par Evelyn

d'une manière très-flatteuse pour lui-même. Involontairement, il

approcha sa chaise plus près de la jeune fille, et à mesure qu'il

parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l'expression de

ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, était loin de

mettre Antoinette à l'aise.

Ils étaient donc assis près l'un de l'autre lorsque, par hasard, levant

les yeux, ils aperçurent, sur le seuil de la porte entr'ouverte, le

Major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement

de terreur qui n'échappa pas au regard attentif d'Evelyn; mais,

recouvrant presqu'aussitôt toutes ses facultés, elle se leva, souhaita,

en bégayant, la bien-venue au Major, et l'invita à entrer.

--Merci, je craindrais d'être de trop! répondit-il avec un accent

d'amère ironie. Je ne serais pas pardonnable, si je troublais un aussi

charmant tête-à-tête.

Le front du Colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et

il fixa sur ce dernier un regard sévère et interrogateur.

--J'espère, Colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrêts pour mon

interruption bien involontaire! continua Sternfield sur le même ton de

moqueuse raillerie.

Evelyn s'était levé brusquement, mais avant qu'il pût parler, Antoinette

avait instamment prié son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se déchaîner chez ce dernier, mais il

luttait évidemment contre lui-même pour le réprimer.

--Antoinette!--dit-il enfin d'une voix que sa colère concentrée avait

rendue rauque,--vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se maîtriser, et comme effrayé de ce qu'il

venait de dire, il se retira précipitamment, et on entendit aussitôt

après le bruit de la porte qu'il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se

renversa sur sa chaise pendant que le Colonel disait d'un air sévère:

--C'est plutôt lui qui devrait être appelé à rendre compte de cette

scène.

--Voilà exactement ce que je craignais! continua la jeune femme en

devenant plus pâle encore si c'est possible. O Colonel Evelyn! vous

allez probablement vous rencontrer dans une lutte à mort à cause de moi,

et l'un de vous deux succombera peut-être.

--Il n'y a rien à craindre sous ce rapport, Mademoiselle de Mirecourt,

si je préfère que la chose en reste là. Le Major Sternfield ne

provoquera pas son officier commandant sans avoir pour cela une raison

plus plausible que celle que j'ai pu lui donner.

--Ah! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de

votre profession ont un code cruel d'après lequel la plus légère injure,

la plus petite offense doit être lavée dans le sang. O Colonel

Evelyn!--et elle plaça sa main tremblante sur le bras du militaire,

pendant que ses yeux, suppliants comme la Prière, lui faisaient un appel

irrésistible,--promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette

malheureuse affaire, que vous n'exigerez pas du Major Sternfield une

apologie qu'il pourrait peut-être vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir imploré aussi

vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se réjouit

intérieurement de ce que son coeur n'était pas encore assez insensible

pour pouvoir résister entièrement à son influence.

--En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou

pour le Major Sternfield? demanda-t-il en prenant dans sa main puissante

et bronzée les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son

bras.

--Pour tous les deux! répondit elle d'une voix agitée et confuse.

--Ecoutez moi bien, Mademoiselle de Mirecourt. Je vous donnerai la

promesse que voue me demandez, je me lierai, pour ainsi dire, les mains

et les pieds, si, en retour, vous voulez répondre franchement à ma

question, et pardonner l'indiscrétion que je commets en vous la faisant?

--Parlez! dit-elle à voix basse.

--Dites-moi alors: aimez-vous Audley Sternfield?

Oh! que cette question remplit son coeur de peine! On lui demandait si

elle _l_'aimait, _lui_, son mari, _lui_, son futur compagnon dans les

joies et les chagrins de la vie; et elle ne pouvait pas, quoiqu'elle eût

voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas répondre affirmativement!

--Hélas! non, je ne l'aime pas! répondit-elle d'une voix et d'un air

d'angoisses indescriptibles.

--Une autre question, Antoinette!--continua le Colonel sans remarquer,

dans la joie que cette dénégation lui avait causée, la singularité de

ses manières, et en se penchant vers elle;--une autre question s'il vous

plaît: pensez-vous que vous puissiez jamais venir à m'aimer?

Le rouge écarlate qui se répandit, à cette question, sur les joues, sur

le cou et jusque sur le front de la jeune fille, ses yeux qu'elle

détourna comme pour empêcher Evelyn de lire dans ses profondeurs les

secrets sentiments de son coeur, l'empêchèrent de faire une grande

attention à cette exclamation qu'elle laissa échapper:

--Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et

aussi inutile.

--Antoinette!--dit-il en la pressant sur son coeur;--Antoinette, vous

m'aimez: il est inutile de le nier. Et penser qu'un tel trésor de

bonheur est destiné à remplir mon coeur vide depuis si longtemps, à

consoler ma vie solitaire et malheureuse!

Ah! en ce moment elle crut que la mort, si elle était venue, aurait été

bien venue, agréable même. Il n'y avait plus moyen pour elle de se

tromper plus longtemps. Elle aimait, d'un amour de femme, et non par un

caprice enfantin, l'homme plein de coeur qui se trouvait près d'elle;

mais elle devait renoncer pour jamais à l'appui de ces bras qui auraient

pu la protéger contre les ennuis et les épreuves de la vie, elle devait

rejeter ce dévouement inestimable et suivre sa triste destinée désormais

enchaînée à celle de ce dur et égoïste Sternfield. Les regrets qui

remplirent son coeur étaient au-dessus de ses forces, et, avec un air

qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de

l'étreinte où la tenait Evelyn.

--Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la

préférence qu'un homme comme vous accorde sur toutes les autres, à une

personne aussi indigne que moi....

--Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chère Antoinette!

dit-il en l'interrompant et surpris par son étrange réponse. Un mot

affectueux de votre part serait bien mieux reçu.

--Et ce mot ne peut pas être prononcé! l'amour que vous daignez me

demander, je ne pourrai jamais vous l'accorder!

--C'est un caprice de jeune fille, répondit-il vivement quoique avec

douceur. Je sais que vous m'aimez, Antoinette: je l'ai lu

infailliblement dans votre regard, dans vos manières, dans votre voix.

--Et ce serait bien malheureux pour nous deux! dit-elle. Je vous répète,

Colonel Evelyn, que je ne puis être à vous, que je ne puis pas même vous

permettre d'employer avec moi des propos d'amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout-à-coup il

lui vint à la pensée que peut-être elle avait fait à la légère, avec le

Major Sternfield, un engagement inconsidéré comme les jeunes filles en

font aussi facilement qu'elles les brisent, et que cet engagement, elle

le regardait comme un obstacle insurmontable à toute autre union,

quoique l'inclination qui l'avait amené eut entièrement disparue.

--Prenez ce siége, Antoinette; nous allons causer tranquillement sur ce

sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans la sienne. Elle la

retira aussitôt, mais resta où il l'avait fait asseoir.

--Vous devez m'écouter avec patience, continua-t-il; aussi bien, il vaut

mieux pour nous deux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en

tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle épreuve dont je

vous ai parlé, ai si soigneusement évité les femmes, fuyant également

leur amour et leurs sympathies, j'ai involontairement laissé pénétrer

votre image dans mon coeur et me devenir bien chère. Si la douce

franchise de votre caractère ne m'eût pas donné à supposer que mon

affection était un peu partagée malgré la différence de nos âges, malgré

ma nature si peu attrayante et si taciturne, j'aurais enseveli mon amour

dans le plus profond de mon coeur, et jamais on n'aurait pu soupçonner

son existence. La destinée en a disposé autrement. A vous maintenant de

décider si cet amour nouveau doit être pour moi un bienfait ou une

malédiction; à vous de décider si le reste de ma vie doit être aussi

misérable que l'a été ma jeunesse.

Pendant qu'il parlait ainsi, Antoinette s'était caché le visage avec ses

mains et sanglotait. Mais il continua:

--Antoinette, vous êtes à l'aurore de la vie, moi je suis à son

méridien. Oh! vous savez comme mon coeur a été rudement éprouvé déjà:

épargnez-le maintenant. N'en faites pas un jouet de jeune fille que vous

mettrez de côté, pour quelque raison frivole, après l'avoir gagné.

Répondez moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon

avenir?

--Plût à Dieu que nous ne nous soyons jamais connus! s'écria-t-elle en

joignant les mains. N'était-ce donc pas assez de souffrir seule!

fallait-il que je fisse souffrir un autre! Oh! Colonel Evelyn, je

pourrais demander à genoux votre pardon pour la peine que je vous

inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait; mais, hélas! je dois

vous le dire encore une fois: je ne puis pas être votre femme!

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent

sur le noble Colonel qui se leva tout-à-coup pour cacher l'émotion que

sa contenance trahissait.

Cependant il revint encore une fois près d'elle pour tenter un dernier

effort, un effort désespéré.

--Antoinette, s'écria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les

deux à un faux principe; vous foulez aux pieds mon coeur et le vôtre

pour une cause qui n'en est pas une.... Mais, quoi! vous baissez la tête

en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l'obstacle qui

nous sépare comme un fleuve? Laissez-moi au moins la triste

satisfaction, la pauvre consolation accordée au plus grand criminel,

celle de savoir pourquoi je suis condamné.

--Hélas! mes lèvres sont scellées par une promesse solennelle, par un

serment!

--Pauvre enfant! Quelqu'un aura abusé de votre jeunesse et de votre

ignorance de la vie pour vous environner de piéges qui font votre

malheur. Brisez avec lui, Antoinette; éloignez-vous des faux amis qui

vous auront ainsi trompée, et mes bras vous sont ouverts comme un

refuge.

--Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle! s'écria-t-elle, d'une voix

brisée par la douleur et par l'émotion. Ne dépensez pas votre amour et

vos regrets pour une jeune fille coupable et misérable comme moi.

--Coupable et misérable! répéta-t-il en faisant un mouvement violent:

voilà, Antoinette, des mots terribles!

--Oui, mais ils sont vrais. Infidèle aux principes sacrés de mon

enfance, infidèle aux liens que les plus endurcis respectent encore,

quelles autres épithètes puisse je mériter?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son

coeur; puis, avec un accent de tendresse indescriptible:

--Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux démentent vos paroles.... Mais il

est temps de mettre fin à cette entrevue douloureuse. Vous ne pouvez

donc pas me donner même une lueur d'espérance?

--Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus

misérable, bien plus à plaindre que le vôtre.

Il la regarda encore une fois en silence: que de signification, que

d'émotion dans ce regard! L'orgueil ni la colère d'un amoureux

désappointé n'y brillaient; on y lisait plutôt l'amour malheureux,

l'immense compassion qu'il éprouvait pour cette faible créature qui

avait su s'attirer une si vive affection.

--Adieu, Antoinette! dit-il enfin,--et sa voix tremblait malgré les

efforts qu'il faisait pour en dominer l'émotion,--adieu! Rappelez-vous

que, dans vos chagrins et dans vos épreuves, vous avez un ami que rien

ne peut vous aliéner.

Les chagrins et les épreuves! ah! oui, ils étaient venus, et il y avait

pris, lui, une grande part: il avait versé dans le calice de sa misère

une amertume que ses forces chancelantes pouvaient à peine supporter et

qui laissait sur son front des traces si évidentes, que la tendre

compassion qu'il se sentait pour elle dominait le profond

désappointement qu'il venait d'éprouver.

Il se retira silencieusement, et elle, abasourdie, presqu'égarée, elle

laissa glisser sa tête sur le bras du canapé, et se mit à souhaiter

d'être aussi facilement débarrassée du fardeau de la vie.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 32 / 45 题