Les touristes arrivèrent à la modeste auberge du village où ils
arrêtèrent pour prendre quelques rafraîchissements qu'ils avaient
apportés. Antoinette, qui avait pris du froid en route, se tenait près
du poêle en attendant le retour du Colonel qui était allé lui préparer
un verre de vin chaud. Elle fut brusquement abordée par le Major
Sternfield qui se mit devant elle et lui dit, avec ce regard sévère
auquel elle était, hélas! déjà habituée:
--Malgré le plaisir que tu as eu en profitant du dernier arrangement, je
dois insister pour qu'on le change. Pour le retour, tu vas t'en venir
avec moi, et avec aucun autre.
Et, sans attendre de réponse, il s'éloigna.
Le Colonel Evelyn, qui revint avec les rafraîchissements qu'il s'était
procurés, ne manqua pas de s'étonner de la taciturnité et de la
préoccupation qui s'étaient emparé de sa jeune compagne.
Quelques instants après, Madame d'Aulnay vint à eux et leur dit:
--Je viens changer des arrangements qui étaient agréables à chacun, et
en proposer d'autres qui, je le crains bien, ne seront pas reçus avec
autant de plaisir; mais enfin, ma chère Antoinette, le Major Sternfield
vient de me dire que tu lui avais promis de te promener avec lui,
lorsque l'excursion fut organisée. Il est très affecté par ce
désappointement, en sorte que tu devrais tâcher de le consoler un peu en
retournant à la ville avec lui.
Antoinette ne se rappela pas d'une semblable convention; mais elle fut
heureuse de trouver ce subterfuge pour détourner la colère qu'elle
craignait tant.
--Eh! bien, qu'il en soit ainsi, répondit-elle vivement; je sais que le
Colonel Evelyn acceptera cet arrangement aussi volontiers qu'il a
accueilli le premier.
--D'ailleurs, fit remarquer celui-ci, je n'ai pas d'autre alternative.
Mais quelle sera ma compagne pour le retour, ou plutôt, est-il bien
nécessaire que j'en aie une?
--Certainement, dit Madame d'Aulnay, cette jeune Demoiselle--et elle
indiquait d'un signe de tête une des jeunes filles en faveur de laquelle
elle avait vainement sollicité Sternfield le matin même--cette jeune
Demoiselle a été jetée à la merci de nos amis par Sternfield qui reprend
possession de sa voiture, et elle attend l'arrivée de quelque généreux
chevalier qui vienne la sauver de l'abandon général.
--Il y a longtemps que je ne suis plus un troubadour, répondit Evelyn
froidement, mais, n'importe, elle sera la bienvenue dans ma voiture.
Cette jeune fille, quoique réellement belle, était la plus affectée et
la plus ennuyeuse de la compagnie: on peut s'imaginer dès lors quels
furent les sentiments du Colonel pendant le retour. A toutes ses petites
terreurs, à toutes ses exclamations de peur, il répondit par un regard
sévère qui fit la jeune fille se demander à elle-même s'il n'était pas
un ogre. Comme, à leur arrivée, elle s'efforçait de faire une impression
quelconque sur son coeur de marbre en le remerciant avec son plus beau
sourire, il ne, put s'empêcher de se dire:
--Misère! qui pourrait penser que cette insignifiante Demoiselle et
cette autre charmante jeune fille aux rares qualités appartiennent à la
même espèce?
La promenade de la pauvre Antoinette avec le Major Sternfield fut encore
moins agréable que celle du Colonel Evelyn. Audley était dans une de ses
humeurs sombres et jalouses; il accabla sa femme de questions, de
reproches et de railleries avec une sévérité aussi injuste que
déraisonnable.
Madame d'Aulnay, qui, de son côté, était passablement contrariée,
n'invita personne à débarquer, et elle entra dans la maison seule avec
Antoinette.
--Quelle stupide affaire! dit-elle en se débarrassant de ses riches
fourrures et en se jetant sur un canapé dans sa chambre à coucher. C'est
ce maussade Sternfield qui a tout gâté! Franchement, j'ai cru que si je
ne m'étais rendue à ses désirs, en t'empêchant de revenir avec la
Colonel Evelyn, il aurait fait une scène terrible devant tout le monde.
Tu ne peux concevoir comme il m'a tourmenté et ennuyé! A propos,
qu'est-ce qu'il t'a donc dit en route? il t'a fait l'amour sans doute?
--Oh! cela n'est plus nécessaire maintenant! répondit Antoinette: ce
serait une pure perte de temps.
--Ne parles pas aussi étrangement, chère Antoinette, s'empressa de
répondre Madame d'Aulnay. Ce langage m'alarme et me fait de la peine....
Mais, tu frissonnes, mon enfant, et tu es très-pâle; j'espère que tu
n'as pas pris du froid. Couche toi sur ce sofa, et je vais te faire
apporter immédiatement par Jeanne une tasse de café chaud.
Ce n'étaient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient
fait pâlir les joues d'Antoinette, mais bien les douleurs morales
qu'elle éprouvait. Cette promenade qu'elle venait de faire avait été
pour elle, en allant et revenant, remplie d'événements. Le charme
puissant qu'Evelyn avait exercé sur elle en la laissant lire dans son
coeur orgueilleux, et contre lequel elle avait lutté avec efforts, lui
montrait qu'elle était capable d'un amour encore plus vif, plus profond
que celui qu'elle avait accordé à Audley Sternfield. Son mari lui-même
dont l'affection patiente et pleine d'attentions aurait pu servir de
bouclier invulnérable à sa jeunesse inexpérimentée contre les piéges
dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la
protéger centre la jalousie, l'irritation et les autres mauvais
sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire
cette impression, sans plus s'occuper de la douleur qu'il infligeait à
cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche
était si nouveau, sans même prendre garde à la rapidité terrible avec
laquelle s'affaiblissait son influence morale sur elle.
L'heure douloureuse du réveil au sentiment de la réalité était enfin
arrivée pour elle. Après une longue et silencieuse rêverie,--pendant
laquelle tous les plus petits événements, tous les moindres épisodes qui
avaient marqué ses relations avec Audley depuis leur première rencontre
jusqu'à sa promenade de ce jour-là se présentèrent à son esprit,--elle
joignit tout-à-coup les mains et, avec une angoisse indicible:
--Hélas! mon Dieu! je ne l'aime pas! murmura-t-elle.
Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d'une nouvelle
mariée!
Et cependant, quels abîmes de misère plus profonds l'environnaient
encore! Comme elle aurait dû prier Dieu, le matin et le soir, de l'en
préserver! Ce danger, c'était d'aimer un autre que celui qui était
maintenant son mari. Oui, quoique son affection, ou plutôt, sa
préférence pour Audley se fût évanouie comme tombe le brouillard au
matin d'un beau jour, elle lui devait fidélité, et tous les sentiments
de son coeur, de droit lui appartenaient, à lui.
Ah! une voix intérieure lui avait-elle conseillé d'éviter désormais le
Colonel Evelyn comme s'il eût été son plus mortel ennemi?--lui
avait-elle fait voir que cette fière nature qui avait eu sur elle une si
étrange influence, était, hélas! trop dangereusement attrayante? Il faut
le croire, car, se couvrant la figure avec ses mains, et comme honteuse
de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s'écria:
--Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn!