XX.

Heureusement que, pour la facile exécution des plans de Madame d'Aulnay,

le Major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard.

Lorsqu'il parut, monté sur son joli mais fantasque _cutter_, tous les

touristes étaient à leur place.

--L'heure est passée, Sternfield! Qu'est-ce qui peut vous avoir retenu

si longtemps aujourd'hui? crièrent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu'il aperçut Antoinette assise près

du Colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front; mais,

surmontant son impatience, il s'approcha de Madame d'Aulnay qui,

enfoncée dans un amas de robes d'ours et la tête rejetée en arrière,

laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

--Dois-je vous remercier pour cet arrangement? demanda-t-il un peu

vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m'avez condamné à me promener

seul?

--Il n'est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, Major

Sternfield. Voilà là-bas la malheureux capitaine Ashton avec deux Dames

qui comblent son très petit équipage. Allez le débarrasser d'un de ses

charmants fardeaux.

--Fi donc! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété: je ne

reconnais pas Madame d'Aulnay aujourd'hui. Cependant vous m'avez puni.

Je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable

compagnie.

Joignant l'action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et

sauta dans la voiture de Lucille.

--Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser

celle-ci qui était loin d'être mécontente de cet arrangement qu'elle

avait prévu elle-même.

Quelques sourires et quelques chuchotements critiques accueillirent

cette démarche du Major; mais le militaire était l'idole des Dames, et,

pour tout ce qu'il faisait, il était certain de rencontrer leur

indulgence.

Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit

de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où

il fit monter une des Dames que Lucille avait en vain signalée à la

charité du mari d'Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la cavalcade

partit aux sons joyeux des clochettes.

--Maintenant, Madame d'Aulnay, demanda brusquement Sternfield après un

silence de quelques instants, dites-le moi franchement: est-ce vous qui

avez fait cet arrangement, ou Antoinette?

--C'est moi..

--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand

j'ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à

rester ensemble?

--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de

mauvaise foi mon message auprès du Colonel Evelyn.

--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre

révérend Colonel! dit Sternfield en éclatant de rire.

--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai découvert votre

supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire

casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux à ce point?

Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous

les confier quand vous êtes d'une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose

que de courtes monosyllabes s'échappa de ses lèvres.

De leur côté, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'étaient pas aussi

muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se

trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait

eu plus tard à expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités; mais dès

qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure

s'éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le

front du Colonel.

--Que nous l'avons échappé belle! s'écria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle

de Mirecourt, quelles étaient vos pensées,--c'est-à-dire si vous étiez

en état de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui

aurait pu amener notre entière destruction?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à

un homme qui était presque un étranger pour elle l'embarrassait quelque

peu; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit:

--Je pensais à la mort, et je tâchais de m'y préparer.

--C'est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique,

malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions,

ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d'autres, je sais

la respecter.

--N'êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique, comme moi-même?

demanda-t-elle timidement.

--Mais, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup

vers elle--ce qui la fit rougir--comment! vous connaissez tout ce qui me

concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous

a dit que j'étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps

que, quoiqu'à peine mieux que l'infidèle, je suis né et j'ai été élevé

dans la même religion que vous. Eh! bien, je n'ai pas le droit de me

fâcher, car beaucoup de ce qu'on vous a dit n'est malheureusement que

trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et

entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de

cette Eglise dont je suis et veux être toujours un des membres, je n'ai

jamais poussé l'impiété jusqu'à douter un seul instant, de la sagesse,

de la miséricorde, et encore moins de l'existence de l'Etre Suprême qui

m'a créé; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l'ont prétendu,

mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu,

Mademoiselle de Mirecourt? continua-t-il en remarquant la vive émotion

qui venait de se trahir sur les traits d'Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien

aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui

avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques

mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de

son coeur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans

une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à

l'avenir de misère qui en serait inévitablement la suite.

Le Colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez

de présence d'esprit pour dire:

--Est-ce que notre Divin Maître n'a pas dit: "Ne jugez pas autrement que

vous voudriez être jugé vous-même?"

Surpris et charmé de la singulière aptitude qu'Antoinette savait

déployer dans ses réparties; encouragé, d'ailleurs, par la sympathie

qu'elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua:

--Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un

infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde

accusation: celle d'être un misanthrope, ainsi que vous me l'avez

déclaré avec une franchise que j'apprécie d'autant plus qu'elle est plus

rare chez votre sexe?

Un sourire fut la seule réponse d'Antoinette; mais le vif incarnat

qu'Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa

figure. Ce fut assez.

Le Colonel se recueillit un instant; puis, se retournant tout-à coup

vers elle et la regardant fixement, il commença:

--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l'histoire de ma

vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'éviter et

de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien

que vous ne devez pas la répéter à Madame d'Aulnay ni à aucune autre

Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez

vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses

d'une mère: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l'enfance,

je n'ai conservé de cet âge si tendre d'autres souvenirs que ceux que

m'ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et

altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l'âge viril sans soins.

Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la

carrière des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgré sa

rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui

aurait gagné son amour.

"L'occasion s'en présenta bientôt. Je fis la connaissance d'une jeune

Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa

beauté; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes,

Mademoiselle de Mirecourt, elle l'était davantage. Je la demandai en

mariage et fus accepté par elle et par sa famille; quoique sans fortune,

j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon

avancement dans la carrière que j'avais embrassée. Le jour était fixé,

le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je

résolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux

à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais il me railla

parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses

sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma

fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le

présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette

charmante figure n'était pas une raison suffisante pour me décider à

briser avec la vie de garçon? Il regarda longtemps et avec attention la

miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brièvement qu'en effet

c'était "une belle personne."

"Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j'allai lui faire mes

adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit

beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il était appelé par des affaires

à ***--mais les noms ne sont pas nécessaires--dans le même village où

demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la

satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui

prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée

était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans

l'insouciance qu'il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans

les paroles qu'ils échangèrent alors, ne fut de nature à m'avertir du

danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette

nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon; mais

je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en étais

fier.

"Un soir, il me dit tranquillement qu'il désirait me faire un joli

cadeau de frère, que ce présent n'était ni plus ni moins de me donner, à

moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme,

une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma

reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au

vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat

de la famille. Cet homme était lent, minutieux: il me retint plus

longtemps que je ne l'avais pensé.

"Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je

me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu! jugez de mon

étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des

domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme

respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et

de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn,

Lord Winterstown!

"J'écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma

surprise étaient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient été

mariée trois jours auparavant et étaient en ce moment à faire un long

voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune

fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur

des propriétés par lesquelles mon frère voulait m'indemniser de

l'enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

--"Dites-leur, m'écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs

dons!

--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mère toute pâle et

tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"

--"Non! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de

leurs remords!

"Le même jour, je changeais de régiment et j'entrais dans un autre qui

devait partir pour l'étranger.

"Depuis lors j'ai servi dans les Indes, à Malte, à Gibraltar; j'ai passé

cinq ans dans une prison de France, triste école où j'appris à parler

votre langue, Mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n'ai

pas remis les pieds sur le sol de mon pays!"

--Et que sont-_ils_ devenus? demanda Antoinette dont les paupières

humides et la respiration précipitée attestaient l'intérêt qu'elle avait

porté à ce touchant récit.

--Comment! ce qu'ils sont devenus! répéta-t-il avec amertume. Moi-même,

dans ma désolante simplicité, je me fis la même question, m'attendant à

ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh! bien, il n'en

a rien été: j'ai appris qu'ils étaient un des couples les plus heureux

d'Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui

heureux et dévoué; tandis que moi, je ne suis qu'un être nomade sur la

terre, qu'un misérable solitaire, qu'un sombre misanthrope. Et

maintenant, Mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j'aie perdu toute

confiance dans votre sexe? que j'aie évité les femmes avec autant de

soin qu'un saint ou un anachorète pourrait le faire?

Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa

voix trahirait la vive sympathie qu'elle éprouvait pour le Colonel.

Celui-ci interpréta correctement le silence qu'elle observait. Après une

pause, il reprit:

--J'ai été singulièrement communicatif avec vous, Mademoiselle de

Mirecourt: pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé

les glaces de ma réserve habituelle?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix.

Antoinette craignit qu'il regrettât la franchise qu'il lui avait

montrée.

--Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous

venez de me témoigner, Colonel Evelyn: votre secret sera religieusement

gardé.

--Je le sais; car, croyez-vous que si j'avais supposé un seul instant

qu'il pût en être autrement, je vous l'aurais confié? Dès le premier

moment j'ai vu que vous étiez aussi différente de Madame d'Aulnay et des

autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet

égoïste Sternfield.

Antoinette rougit vivement; mais elle changeait si souvent de couleurs,

que son compagnon n'y attacha aucune importance.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 30 / 45 题