Heureusement que, pour la facile exécution des plans de Madame d'Aulnay,
le Major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard.
Lorsqu'il parut, monté sur son joli mais fantasque _cutter_, tous les
touristes étaient à leur place.
--L'heure est passée, Sternfield! Qu'est-ce qui peut vous avoir retenu
si longtemps aujourd'hui? crièrent deux ou trois voix.
Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu'il aperçut Antoinette assise près
du Colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front; mais,
surmontant son impatience, il s'approcha de Madame d'Aulnay qui,
enfoncée dans un amas de robes d'ours et la tête rejetée en arrière,
laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.
--Dois-je vous remercier pour cet arrangement? demanda-t-il un peu
vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m'avez condamné à me promener
seul?
--Il n'est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, Major
Sternfield. Voilà là-bas la malheureux capitaine Ashton avec deux Dames
qui comblent son très petit équipage. Allez le débarrasser d'un de ses
charmants fardeaux.
--Fi donc! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété: je ne
reconnais pas Madame d'Aulnay aujourd'hui. Cependant vous m'avez puni.
Je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable
compagnie.
Joignant l'action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et
sauta dans la voiture de Lucille.
--Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser
celle-ci qui était loin d'être mécontente de cet arrangement qu'elle
avait prévu elle-même.
Quelques sourires et quelques chuchotements critiques accueillirent
cette démarche du Major; mais le militaire était l'idole des Dames, et,
pour tout ce qu'il faisait, il était certain de rencontrer leur
indulgence.
Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit
de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où
il fit monter une des Dames que Lucille avait en vain signalée à la
charité du mari d'Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la cavalcade
partit aux sons joyeux des clochettes.
--Maintenant, Madame d'Aulnay, demanda brusquement Sternfield après un
silence de quelques instants, dites-le moi franchement: est-ce vous qui
avez fait cet arrangement, ou Antoinette?
--C'est moi..
--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand
j'ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à
rester ensemble?
--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de
mauvaise foi mon message auprès du Colonel Evelyn.
--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre
révérend Colonel! dit Sternfield en éclatant de rire.
--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai découvert votre
supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire
casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux à ce point?
Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous
les confier quand vous êtes d'une humeur aussi maussade.
Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose
que de courtes monosyllabes s'échappa de ses lèvres.
De leur côté, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'étaient pas aussi
muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se
trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait
eu plus tard à expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.
Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités; mais dès
qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure
s'éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le
front du Colonel.
--Que nous l'avons échappé belle! s'écria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle
de Mirecourt, quelles étaient vos pensées,--c'est-à-dire si vous étiez
en état de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui
aurait pu amener notre entière destruction?
Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à
un homme qui était presque un étranger pour elle l'embarrassait quelque
peu; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit:
--Je pensais à la mort, et je tâchais de m'y préparer.
--C'est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique,
malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions,
ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d'autres, je sais
la respecter.
--N'êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique, comme moi-même?
demanda-t-elle timidement.
--Mais, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup
vers elle--ce qui la fit rougir--comment! vous connaissez tout ce qui me
concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous
a dit que j'étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps
que, quoiqu'à peine mieux que l'infidèle, je suis né et j'ai été élevé
dans la même religion que vous. Eh! bien, je n'ai pas le droit de me
fâcher, car beaucoup de ce qu'on vous a dit n'est malheureusement que
trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et
entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de
cette Eglise dont je suis et veux être toujours un des membres, je n'ai
jamais poussé l'impiété jusqu'à douter un seul instant, de la sagesse,
de la miséricorde, et encore moins de l'existence de l'Etre Suprême qui
m'a créé; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l'ont prétendu,
mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu,
Mademoiselle de Mirecourt? continua-t-il en remarquant la vive émotion
qui venait de se trahir sur les traits d'Antoinette.
La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien
aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui
avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques
mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de
son coeur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans
une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à
l'avenir de misère qui en serait inévitablement la suite.
Le Colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez
de présence d'esprit pour dire:
--Est-ce que notre Divin Maître n'a pas dit: "Ne jugez pas autrement que
vous voudriez être jugé vous-même?"
Surpris et charmé de la singulière aptitude qu'Antoinette savait
déployer dans ses réparties; encouragé, d'ailleurs, par la sympathie
qu'elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua:
--Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un
infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde
accusation: celle d'être un misanthrope, ainsi que vous me l'avez
déclaré avec une franchise que j'apprécie d'autant plus qu'elle est plus
rare chez votre sexe?
Un sourire fut la seule réponse d'Antoinette; mais le vif incarnat
qu'Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa
figure. Ce fut assez.
Le Colonel se recueillit un instant; puis, se retournant tout-à coup
vers elle et la regardant fixement, il commença:
--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l'histoire de ma
vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'éviter et
de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien
que vous ne devez pas la répéter à Madame d'Aulnay ni à aucune autre
Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez
vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.
"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses
d'une mère: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l'enfance,
je n'ai conservé de cet âge si tendre d'autres souvenirs que ceux que
m'ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et
altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l'âge viril sans soins.
Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la
carrière des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgré sa
rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui
aurait gagné son amour.
"L'occasion s'en présenta bientôt. Je fis la connaissance d'une jeune
Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa
beauté; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes,
Mademoiselle de Mirecourt, elle l'était davantage. Je la demandai en
mariage et fus accepté par elle et par sa famille; quoique sans fortune,
j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon
avancement dans la carrière que j'avais embrassée. Le jour était fixé,
le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je
résolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux
à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais il me railla
parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses
sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma
fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le
présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette
charmante figure n'était pas une raison suffisante pour me décider à
briser avec la vie de garçon? Il regarda longtemps et avec attention la
miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brièvement qu'en effet
c'était "une belle personne."
"Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j'allai lui faire mes
adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit
beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il était appelé par des affaires
à ***--mais les noms ne sont pas nécessaires--dans le même village où
demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la
satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui
prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée
était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans
l'insouciance qu'il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans
les paroles qu'ils échangèrent alors, ne fut de nature à m'avertir du
danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette
nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon; mais
je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en étais
fier.
"Un soir, il me dit tranquillement qu'il désirait me faire un joli
cadeau de frère, que ce présent n'était ni plus ni moins de me donner, à
moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme,
une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma
reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au
vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat
de la famille. Cet homme était lent, minutieux: il me retint plus
longtemps que je ne l'avais pensé.
"Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je
me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu! jugez de mon
étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des
domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme
respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et
de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn,
Lord Winterstown!
"J'écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma
surprise étaient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient été
mariée trois jours auparavant et étaient en ce moment à faire un long
voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune
fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur
des propriétés par lesquelles mon frère voulait m'indemniser de
l'enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.
--"Dites-leur, m'écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs
dons!
--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mère toute pâle et
tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"
--"Non! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de
leurs remords!
"Le même jour, je changeais de régiment et j'entrais dans un autre qui
devait partir pour l'étranger.
"Depuis lors j'ai servi dans les Indes, à Malte, à Gibraltar; j'ai passé
cinq ans dans une prison de France, triste école où j'appris à parler
votre langue, Mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n'ai
pas remis les pieds sur le sol de mon pays!"
--Et que sont-_ils_ devenus? demanda Antoinette dont les paupières
humides et la respiration précipitée attestaient l'intérêt qu'elle avait
porté à ce touchant récit.
--Comment! ce qu'ils sont devenus! répéta-t-il avec amertume. Moi-même,
dans ma désolante simplicité, je me fis la même question, m'attendant à
ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh! bien, il n'en
a rien été: j'ai appris qu'ils étaient un des couples les plus heureux
d'Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui
heureux et dévoué; tandis que moi, je ne suis qu'un être nomade sur la
terre, qu'un misérable solitaire, qu'un sombre misanthrope. Et
maintenant, Mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j'aie perdu toute
confiance dans votre sexe? que j'aie évité les femmes avec autant de
soin qu'un saint ou un anachorète pourrait le faire?
Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa
voix trahirait la vive sympathie qu'elle éprouvait pour le Colonel.
Celui-ci interpréta correctement le silence qu'elle observait. Après une
pause, il reprit:
--J'ai été singulièrement communicatif avec vous, Mademoiselle de
Mirecourt: pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé
les glaces de ma réserve habituelle?
Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix.
Antoinette craignit qu'il regrettât la franchise qu'il lui avait
montrée.
--Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous
venez de me témoigner, Colonel Evelyn: votre secret sera religieusement
gardé.
--Je le sais; car, croyez-vous que si j'avais supposé un seul instant
qu'il pût en être autrement, je vous l'aurais confié? Dès le premier
moment j'ai vu que vous étiez aussi différente de Madame d'Aulnay et des
autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet
égoïste Sternfield.
Antoinette rougit vivement; mais elle changeait si souvent de couleurs,
que son compagnon n'y attacha aucune importance.