Elles trouvèrent les Messieurs engagés dans une conversation politique
animée qui avait, comme de raison, pour thème principal les griefs du
Canada et les actes arbitraires du nouveau gouvernement. Par déférence
pour Madame d'Aulnay qui éprouvait la plus profonde aversion pour la
politique, ils changèrent de sujet et donnèrent à la causerie une
tournure générale.
La matinée du lendemain fut douce et agréable. Ça et là sur le ciel bien
on voyait poindre quelques nuages blancs. Dans les cours des fermes, les
troupeaux, sortis de l'étable où ils avaient été confinés depuis
quelques jours, tournaient d'un côté et de l'autre leurs regards
étonnés; de petits oiseaux blancs voltigeaient tout à l'entour et se
reposaient de temps en temps sur les branches nues des arbres.
Ainsi qu'il avait été décidé la veille, M. et Madame d'Aulnay partirent
de bonne heure, emmenant Antoinette avec eux. Lucille, qui était d'une
humeur des plus vives, égaya un peu la monotonie du voyage. Ils
arrivèrent enfin à leur destination, et les chambres de Madame d'Aulnay
avec leurs feux pétillants leur parurent encore plus confortables, après
la route qu'ils venaient de parcourir. L'odeur appétissante du dîner,
qui fait venir l'eau à la bouche de voyageurs affamés et qui envahissait
la maison; la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme
la neige, ses verres et son argenterie brillante: tout indiquait qu'ils
étaient attendus.
Avec cette bonne humeur, qui offrait au moins une compensation dans son
caractère frivole, Madame d'Aulnay ouvrit précipitamment une des malles
d'Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la
mît.
--Tu sais, dit-elle, qu'Audley doit venir ce soir, et je veux que tu
paraisses avec avantage; ainsi, puisque tu n'as que dix minutes pour
t'habiller, fais diligence. M. d'Aulnay, tout philosophe et patient
qu'il soit sous tous les rapports, devient l'homme le plus intraitable
du monde quand on le fait attendre pour son dîner.
Antoinette fut prête à temps et descendit dans la salle où M. d'Aulnay,
la montre en main, se promenait de long en large.
--Quel trésor de femme tu feras, jolie cousine! dit-il en souriant:
toujours prête au moment convenu!
L'effet du long voyage qu'elle venait de faire eut un bon résultat sur
l'appétit d'Antoinette; et les saillies pleines de finesse de Lucille
qui était, ce jour-là, dans sa meilleure humeur, communiquèrent à son
esprit une gaieté qu'il n'avait pas connue depuis plusieurs semaines
déjà. Elle était libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte
qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s'aventurerait
pas dans quelque démarche téméraire, comme celle de se présenter
brusquement chez son père, ou, ce qu'elle avait redouté davantage,
d'arriver à Valmont sous un nom supposé, et de la forcer à lui accorder
une entrevue.
Après le dîner qui fut très-agréable, M. d'Aulnay demanda la permission
de se retirer dans sa Bibliothèque. Madame d'Aulnay et sa cousine se
trouvèrent seules.
Lucille, qui était admiratrice passionnée des ouvrages de fantaisie de
toutes sortes, apporta à sa cousine quelques échantillons de nouveaux
patrons. Pendant qu'elle était à lui montrer les beautés d'un cep de
vigne qu'elle avait l'intention de reproduire sur le canevas, un grand
coup de marteau frappé à la porte fit tressaillir Antoinette.
--Oui, dit Lucille, c'est le Major Sternfield: c'est sa manière
impatiente de frapper.... Mais, mon Dieu! chère enfant! comme tes
couleurs ont vite changé! Dis-le moi franchement--et elle scruta encore
plus attentivement sa cousine--oui franchement: est-ce l'amour ou la
crainte qui te fait tressaillir ainsi?
--Un peu les deux, répondit la jeune fille en s'efforçant de paraître
plus gaie.
Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.
Attirant sa femme à lui et la pressant sur son coeur:
--Arrivée enfin! ma bien-aimée, dit-il. Oh! que je suis heureux!
En ce moment, se rappelant toutes les pensées peu bienveillantes, tous
les amers regrets qui l'avaient affligée depuis leur séparation,
Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire,
s'accusa elle-même d'injustice et de dureté. Ah! si Audley s'était
toujours montré aussi tendre pour elle, il se serait attaché son
affection aussi irrévocablement qu'il avait enchaîné ses destinées.
La soirée se passa rapidement et agréablement, et ce fut bien malgré lui
que Sternfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de
sa femme, ses yeux cherchèrent l'anneau qu'il avait placé dans un de ses
doigts; mais il n'y était plus.
--Où est-_il_?... ton jonc! demanda-t-il en fronçant tout-à-coup ses
sourcils.
Antoinette leva l'autre main, dans l'un des doigts de laquelle brillait
le petit anneau d'or.
--J'ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si
visiblement mal à l'aise quand quelque regard indiscret se dirige vers
ma main, que j'ai cru plus prudent de le changer de doigt.
--C'est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois
permise et à laquelle tu peux, je crois, répondre aussi facilement: Quel
est ce M. Louis Beauchesne avec lequel on m'a dit que ma petite
Antoinette était dernièrement devenue si intime?
--O ce pauvre Louis! répondit-elle avec une franchise qui fit
disparaître, pour un moment du moins, les soupçons de son mari.
--Pourquoi l'appelle-tu pauvre Louis?
--Parce que je l'estime, dit-elle en riant et en rougissant légèrement.
--J'espère que tu ne m'appelleras jamais _pauvre_ Sternfield! répliqua
son mari qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait deviné que Louis
pouvait avoir été autrefois un amoureux d'Antoinette, mais sans espoir.
--Non, non! dit-elle gravement. Vous, vous êtes d'une nature à inspirer
plutôt de la crainte que de la pitié.
--Et de l'amour plus qu'autre chose, j'espère! ajouta-t-il.
--Assez de cette conversation à voix basse, interrompit en riant Madame
d'Aulnay. J'appelle maintenant votre attention sur un sujet bien plus
sérieux que vos affaires privées.
--Faites connaître vos désirs, belle Dame: je tâcherai de les combler.
Et Sternfield s'inclina gracieusement.
--Eh! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade à la
Longue-Pointe ou à Lachine. La saison est si avancée, que, dans deux
semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d'hiver.
--Mais, il me semble que nous avions promis à papa de vivre tranquilles
et retirées tant que je serais à la ville, hasarda Antoinette.
--Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma très-prude
petite cousine: je ne me propose nullement de donner des bals et des
soirées, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter
des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-même n'aurait pu se
refuser à cela. Prenez ce crayon, Major Sternfield, et écrivez un
mémoire de ceux que je désire réunir.
Deux ou trois noms furent écrits sans commentaires; ensuite, Madame
d'Aulnay proposa le Colonel Evelyn.
--A quoi cela sert-il de l'inviter, fit remarquer Sternfield: il ne
viendra pas; il ne s'est pas rendu à votre invitation la dernière fois.
--N'importe; faites votre devoir, M. le Secrétaire, répondit
péremptoirement Madame d'Aulnay. Evelyn doit être invité: il a accepté
une fois mon invitation.
--Oui, en cette circonstance mémorable où il a perdu les magnifiques
chevaux qu'il avait emmenés d'Angleterre, ce qui n'est certainement pas
de nature à nous faire jouir une seconde fois de sa charmante société.
Et, d'ailleurs, de quelle utilité vous sera-t-il, maintenant qu'il n'a
plus d'équipages?
--Vous êtes absurde, Major Sternfield! répliqua sèchement Lucille. Vous
savez aussi bien que moi qu'il s'est récemment procuré une paire des
plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous êtes ou
jaloux, ou anxieux de rester le seul cavalier irrésistible de la
compagnie.
--Est-ce que vous l'appelez irrésistible? dit d'un air moqueur
Sternfield.
--Non, mais c'est un misanthrope, un homme mystérieux, ce qui vaut
encore mieux.
Le militaire haussa les épaules, et, après deux ou trois autres minutes
de discussion, il partit.
La matinée fixée pour la promenade était superbe. Madame d'Aulnay et sa
cousine achevaient de déjeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre à sa
maîtresse une carte qu'elle venait de recevoir.
--Comment! le Colonel Evelyn! s'écria Lucille. Que peut il y avoir sur
la terre qui l'amène à une heure aussi matinale?
La rougeur d'Antoinette augmenta d'intensité, mais n'offrit aucune
solution à ce problème.
--Qu'allons-nous faire? continua Madame d'Aulnay. Les feux du salon sont
à peine allumés. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici.
Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle.... Sais-tu bien,
Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes, dans ces gracieuses
toilettes du matin? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs,
est un vrai oasis. Décidément, c'est le meilleur local pour le recevoir.
Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement
l'arrivée d'Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la
voyant. Aussi l'aborda-t-il avec une tranquille bienveillance; et, après
avoir demandé pardon d'être aussi matinal dans sa visite:
--Madame d'Aulnay, continua-t-il avec un léger sourire, je suis venu
savoir de vous si l'invitation que vous avez bien voulu me faire ne
s'adresse qu'à mes chevaux, ou bien si elle comprend également votre
très humble serviteur?
--Comment? que voulez-vous dire, Colonel Evelyn! répondit Madame
d'Aulnay passablement intriguée. J'ai dit au Major Sternfield de vous
inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de vous
envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.
--Eh! bien, l'invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque.
Hier soir, je rencontre le Major Sternfield dans la rue; après m'avoir
félicité sur l'acquisition de mes nouveaux chevaux et demandé s'ils
étaient bien dressés, il m'informe que Madame d'Aulnay organise une
promenade et qu'elle ne peut pas s'en passer.
--Qu'il est malicieux ce Major Sternfield! exclama Madame d'Aulnay.
Colonel, je n'ai pas besoin, j'espère, d'expliquer ou de nier ce fait:
vous me savez incapable d'une semblable impolitesse.
--J'en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L'hospitalité que
Madame d'Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis les étrangers que le
hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon
but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que
mon équipage et mon domestique--qui, vous le savez, sont toujours à
votre disposition--soient ici. Le Major Sternfield, malheureusement, n'a
pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.
--Quels que superbes qu'ils soient, je n'accepterai pas les chevaux sans
leur maître,--reprit Madame d'Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je
sais qu'en général vous ne vous souciez guère de la société des Dames;
néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en
personne refuser une invitation que vous fait l'une d'elles, surtout
lorsqu'elle vous dit qu'agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.
Le Colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but,
en venant ce matin-là chez Madame d'Aulnay, était effectivement, ainsi
qu'il l'avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de
s'assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir
un autre, connu de lui seul peut-être: celui de voir Antoinette à son
arrivée; mais se joindra aux touristes était une chose qu'il n'avait
nullement prévue. Aussi, la Dame insistant, il répondit:
--Comme de raison, puisque Madame d'Aulnay est assez bienveillante pour
ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs; mais je
crains bien qu'après la catastrophe survenue dans la dernière excursion
de ce genre à laquelle j'ai pris part, aucune Dame ne soit assez
intrépide pour m'accompagner.
--Vous vous trompez, Colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui
sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage.
Qu'en dis-tu, Antoinette?
La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête; mais le
Colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit:
--Oh! Mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du
terme; et si pareil accident devait jamais m'arriver encore, je suis
assez égoïste pour désirer l'avoir alors avec moi: c'est son calme
merveilleux qui noue a sauvés....
--Joint à l'habileté et à la présence d'esprit du Colonel Evelyn,
répondit Madame d'Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu'en dis-tu,
Antoinette--continua-t-elle, animée du désir soudain de punir Sternfield
de sa dernière escapade--qu'en dis-tu? si tu donnais au monde, et
particulièrement au Colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en
montant aujourd'hui encore dans sa voiture!
--Oh! faites cela, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance
sinon avec empressement; je puis en toute sûreté vous promettre que
votre courage ne sera pas soumis à une aussi rude épreuve qu'il l'a été
la dernière fois. De plus, ce sera un témoignage, que je recevrai avec
plaisir, que vous avez oublié et que vous m'avez pardonné les terreurs
de cette dangereuse promenade....
--Sans doute elle accepte, interrompit Madame d'Aulnay sans donner à sa
cousine le temps de répondre. Vous pouvez considérer la chose comme
définitivement réglée.
Timide et embarrassée, Antoinette ne fit aucune résistance; mais,
lorsque le militaire fut parti:
--Oh! Lucille, dit-elle à Madame d'Aulnay, j'ai bien peur qu'Audley ne
soit fâché de cet arrangement.
--L'impertinent aura ce qu'il mérite pour s'être aussi mal acquitté de
ma commission! répondit Lucille dont le teint animé trahissait un vif
mécontentement.
--Mais je le crains tant lorsqu'il est fâché! reprit la pauvre
Antoinette.
--Pour cette raison-là même, tu dois apprendre à le braver. Mais si cet
arrangement te met mal à l'aise, je lui dirai qu'il est entièrement mon
fait; que tu n'y as pris aucune part, ce qui est vrai: ainsi, ne te
tourmentes plus à propos d'une semblable bagatelle.